Annihilation (2018)

AnnihilationJ’ai été surprise d’apprendre que parmi l’ensemble la production de SF qui se publie, l’on a choisi d’adapter la trilogie du Rempart sud de Jeff VanderMeer. Celle-ci ne se lit pas du tout comme un scénario à grand budget, ce qui est pourtant un mal répandu dans le milieu de l’édition.

En fin de compte, l’adaptation d’Alex Garland condense les trois romans en ne conservant que l’essentiel de l’histoire. Vous avez sans doute remarqué que les scénarios hollywoodiens se divisent en trois actes, c’est-à-dire la mise en place, la confrontation et la résolution. Ici, ce sont les principaux décors des bouquins qui marquent ces temps : le monde extérieur (y compris le Rempart sud), la Zone X et le phare. Ou bien est-ce mon imagination?

L’envahisseur de l’espace nous arrive avec un gros boum, via une météorite qui frappe un phare et marque le point zéro de son expansion. Avec un périmètre iridescent qui recule inexorablement, la Zone X transforme la faune et la flore sur son passage. Plusieurs expéditions ont été envoyées dans ce secteur gardé par l’armée, mais un seul individu, Kane (Oscar Isaac) en est revenu. Et encore, il est dans un tel état que sa femme Lena (Nathalie Portman) décide de se joindre à l’expédition suivante dans l’espoir de trouver des réponses. La nouvelle équipe est constituée de cinq femmes, chacune ayant des connaissances scientifiques dans un domaine quelconque. De multiples dangers s’ensuivent jusqu’à ce que la petite troupe se fasse une meilleure idée de la nature de l’entité conquérante.

Pour casser la linéarité prévisible de la version remaniée du récit, le scénario est entrecoupé d’une poignée de flash-back et de flash-forward auxquels il faut prêter attention pour mieux comprendre les motivations du couple Kane/Lena. Autrement, les scènes du moment présent n’ont rien d’équivoque : les antécédents des exploratrices sont établis rapidement. Et elles ont un nom, ici, ce qui facilite les conversations. Oui, Annihilation passe le test Bechdel haut la main!

Le Rempart sud lui-même, qui faisait pourtant l’objet d’un roman entier, n’est pas du tout développé. L’étrangeté de la situation reste presque entièrement cantonnée au milieu de la végétation luxuriante. Et même là, il a fallu la simplifier à outrance pour éviter l’éparpillement. On nous offre quelques mutants et une forme de parasitisme horrifiante, mais brève. Malgré la richesse visuelle qui rend bien les descriptions détaillées de VanderMeer, le film n’a rien de la complexité des écrits. Son mérite repose plus sur la comparaison que l’on pourrait faire avec d’autres films de SF, puisque peu se donnent la peine de présenter une entité extraterrestre difficile à cerner et qui ne veut rien savoir de notre leader. Le plus souvent, nous avons droit aux gros monstres ou aux invasions explosives. Sous cet angle, Annihilation réussirait à faire figure à part.

Rappel : vous pouvez lire une critique des romans Annihilation, Authority et Acceptance pour vous faire une idée.

Annihilation

7 Commentaires

  1. Daniel Sernine

    Wow.
    Merci d’abord de nous avoir préparés à faire notre deuil de la trilogie de romans. Authority et Acceptance ne figurent tout simplement pas dans le portrait. Et l’intrigue d’Annihilation se trouve très simplifiée (plus de gardien de phare / preacher, par exemple).
    Mais pour ce qui est de l’alienness si je puis dire («étrangeté» s’avère bien trop faible et général comme substantif), ouf! Particulièrement la confrontation finale dans la caverne sous le phare.
    Et puis ces effets optiques, dans le générique de fin! Curieusement, j’essayais d’imaginer comment j’aurais réagi, transporté dans cette salle de cinéma après une hibernation de 50 ans au cours de laquelle j’aurais, évidemment, manqué un demi-siècle de progression de la SF cinématographique.
    Tous les adjectifs qui me viennent, comme bouleversant ou époustouflant, m’apparaissent mièvres dans ce cas-ci.

  2. J’avoue que j’ai sauté le générique de la fin. Je le reverrai à la sortie vidéo.

    [spoilers]

    Les spectateurs ne s’entendent pas sur la fin : s’agit-il de l’original ou d’un double qui revient? J’aurais tendance à voter pour l’original infecté (les membres de l’expédition ne se souviennent plus des 4 premiers jours, et des symptômes apparaissent assez vite par la suite). J’espère qu’il n’y aura pas de suite où les États-Unis tentent de contrer l’invasion, ça gâcherait l’histoire.

  3. Daniel Sernine

    Spoilers
    Dans les romans, celle qui revient est un double; dans le film, clairement pas, puisqu’elle cause la destruction de sa copie avant que celle-ci ne soit finalisée. Mais effectivement l’originale est infectée; est-elle donc destinée à se métamorphoser?
    Le film semble bel et bien conclure sur la fin de l’invasion (le champ de force disparaît, tous les artefacts s’embrasent — du moins ceux de la côte). À la fin du 3e roman, au contraire, VanderMeer nous donnait à penser que l’invasion (et les transformations) englobaient toute la Terre et qu’on devait bien s’y résigner («Acceptance, après tout…).

    • [spoilers]

      L’invasion dans le film est beaucoup plus subtile à première vue. Le phare disparaît dans les flammes et le périmètre se dissipe, alors les humains pensent avoir gagné. Mais Lena est infectée et Kane est un double. À partir de là, une autre forme d’invasion peut commencer.

      Dans les romans, le Rempart sud était aussi compromis. Il me semble que l’un des employés (celui qui dessine une murale dans la pièce cachée) était un double lui aussi. Sauf que la débâcle devient bien visible quand le périmètre atteint le bâtiment, pas avant.

  4. Daniel Sernine

    Il y a plein de sous-intrigues psychologiques que le film ne tente même pas d’aborder, comme celles entourant la psychologue, celles entourant les agent(e)s / les commandant(e)s — l’un est le fils de l’autre, je ne me rappelle plus qui.
    Il ne faut pas exclure qu’on peut perdre la raison juste en vivant cette situation pour le moins stressante, depuis des décennies (rappel: dans le film, tout est ramené à trois ans, mais dans la trilogie ça ressemble davantage à trente ans). Le chercheur dont tu parles — je ne me rappelle plus sa spécialité — s’était fait une «cachette» dans le complexe scientifique depuis longtemps. Il est peut-être simplement devenu fou sans avoir été physiquement affecté…

    • Je me souviens d’une scène dans le phare où Whitby (c’est son nom) affronte son doppelgänger — un combat à mort où un seul Whitby survit. La directrice/psychologue ne sait pas avec certitude lequel des deux revient avec elle au Rempart sud, d’où ma conclusion qu’il s’agissait du double. Surtout avec le genre de scènes lovecraftiennes qu’il peint dans sa cachette…

      Mais comme je le disais dans un billet précédent, je vais devoir relire ces romans. Il y a trop de petits détails dont il faut se souvenir!

  5. Après réflexion, je reste ambivalent quant à ce film. Il fonctionne bien en soi dans le sens où il présente un environnement et des événements troublants et, oui, offre une invasion extraterrestre qui ne perd pas de temps à faire exploser des attractions touristiques. Garland sait faire preuve de subtilité, cultiver une certaine ambiguïté, et prendre son temps par moments (l’espèce de danse avec le doppelgänger vers la fin, par exemple). Cela dit, en lisant les romans, j’ai pu apprécier comment Vandermeer utilisait plus encore le temps à son avantage. Par exemple: l’ours du film correspond, je crois, à une créature du roman qu’on entend hurler des nuits et des nuits avant de la voir enfin, et l’impact n’est que plus grand alors. Et c’est fascinant de découvrir, au troisième roman seulement, le devenir de la biologiste, après qu’on ait eu amplement le temps de supposer (et ce devenir inspire une sorte d’émerveillement qui aurait été difficile à mettre en place au cinéma).

    Bien sûr, les romans ne pouvaient être adaptés tels quels au cinéma. Les deux premiers se lisaient chacun comme une étude de personnage autant qu’un récit de confrontation avec l’étrange, et la fin de la trilogie a quelque chose de frustrant. Pris pour lui-même, le film est une expérience intéressante à vivre et je serai curieux de le revoir. Vandermeer, sur Twitter je crois, soulignait que certains critiques avaient sous-estimé l’ampleur des distortions temporelles vécues par les personnages. Peut-être y aura-t-il une découverte ou deux à faire lors d’un deuxième visionnement.

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