Pax Victoriana 5/6 — Activisme et oublis

Bonne nouvelle!  Le cinquième épisode de mon roman-feuilleton Pax Victoriana est disponible depuis peu sur le site de La République du Centaure.  Ceci étant un billet autopromotionnel, je me dois de vous promettre une lecture qui va vous combler… Dans cet épisode, nos héros démasquent pas un seul mais deux complots d’ampleur globale, vont envahir une base secrète terrée sous le Yucatan, partent à la rescousse de l’un des leurs, voient leurs soupçons confirmés et forment des alliances inespérées.  Ça bouge, et en prime vous assisterez à un bal de débutante où une de nos héroïnes ne se retient pas pour insulter des ordures de racistes…

…ce qui m’amène à parler d’activisme et comment c’est une chose à manipuler avec beaucoup de doigté, car ça peut nous exploser au visage quand on s‘y attend le moins.

Ce n’est pas un secret, car j’en ai parlé dès la parution du premier épisode, que Pax Victoriana fut en partie conçu pour ramener les horloges à l’heure au sujet du steampunk.  L’empire britannique était loin d’être bienveillant pour tous, surtout pour ceux qui n’étaient pas des hommes blancs britanniques aisés.  Vous voulez parler du 1%?  Parlez plutôt du .01% qui régnait sur 412 millions d’individus, exploitant les ressources de la planète sans trop se soucier de justice sociale ou du progrès pour tous.

Il est dommage que, surtout en cette ère ou le cyber-reactionnisme est devenu de rigueur, « justice sociale » est devenu un prétexte aux pires débats.  J’en aurais long à dire sur la tendance geek à se croire au-dessus la décence humaine (ma proposition d’une conférence à ce sujet a été rejetée par Boréal 2017… on verra ce qu’en dira Boréal 2018), mais je ne pourrai pas être plus clair en rappelant que la justice social est une bonne chose.  C’est un but en soi.  Ça bénéficie tout le monde.  C’est un objectif que nous devrions tous poursuivre.  En tant qu’écrivain, il est nécessaire d’être vocal à ce sujet

Ce qui ne veut pas dire que c’est simple ou facile d’être progressiste.  Dès 2009, la communauté SF&F anglo-saxonne a beaucoup appris du débat « Racefail », un grand cours de difficulté moyenne sur les aléas de la justice sociale.  Car, avons-nous tous appris avec stupeur, ce n’est pas suffisant d’être « pour » l’égalité sociale, de mettre des personnages différents dans nos histoires et d’être aussi positif que possible au sujet de la diversité, l’égalité, la fraternité.  Non —  « l’autre » n’est pas une caricature, et simplement lire des pages Wikipédia n’est pas suffisant pour considérer avoir fait ses devoirs.  « L’autre » mérite autant d’attention, de subtilité et de complexité que soi.

En tant qu’homme blanc hétérosexuel, je suis conscient qu’il est facile de mal représenter « l’autre ».  Que les bonnes intentions ne sont pas suffisantes —  même les préjugés positifs restent des préjugés!  En écrivant Pax Victoriana, j’ai présenté un personnage « autre » en essayant d’éviter les écueils habituels —  pas de sexualisation, pas trop de clichés, un monologue interne varié, un développement assuré… en fait, c’est probablement mon personnage préféré, ce qui est probablement perceptible étant donné qu’elle progresse, lutte et triomphe plus que les autres personnages plus ordinaires. (Ce qui, en retour, m’a fait regretter de ne pas avoir mieux développé les autres personnages… mais ainsi va la vie éternellement frustrante de l’écrivain.)

Ceci dit, il est facile d’oublier des choses malgré les meilleures intentions.  Très trop tard en révisant le manuscrit, je me suis rendu compte qu’il n’y avait pour ainsi dire aucune présence dans le roman pour les populations indigènes sauf d’une perspective très abstraite… quel embarras.

Chemin faisant, il est aussi facile de se poser trop de questions et de se paralyser d’indécision bien-pensante.  Le débat récent au Canada anglais littéraire sur l’appropriation culturelle avait tout de même un fondement à ne pas négliger.  Une bonne partie de l’inconfort ressenti durant le Racefail fut exprimé par des écrivains du domaine majoritaire, protestant qu’il était maintenant « défendu » d’écrire seulement des majoritaires par souci d’exclusion, et aussi « défendu » d’écrire des minoritaires par souci d’appropriation!  Comme de rigueur pour le discours réactionnaire, c’est une exagération malhonnête —  de but de l’inclusion n’est pas de dire ce qui est permis ou approprié, mais demander un peu de doigté à considérer l’autre et ne pas caricaturer.  Personne ne réussira jamais la perfection, mais si les intentions sont au bon endroit, les pires écueils sont habituellement évités.  Il ne faut pas se restreindre d’écrire ce que l’on veut… mais on doit aussi assumer les conséquences de la facilité.

J’ai trouvé ma propre piste de solution en me rappelant que la notion de « l’autre » est fluide —  j’ai dans mes fichiers de nombreux exemples de personnages canadien-français en SF américaine à faire hurler de rire, et ce sont ces exemples qui m’inspirent quand vient le moment d’écrire d’autres « Autres ».

Tangentiellement, j’avouerai qu’il est rarement plaisant ou divertissant de parler de justice sociale sérieusement. Même si Pax Victoriana est conçu pour être une aventure légère, ce cinquième épisode nous plonge en dystopie raciste rendue perpétuelle grâce aux technologies de pointe.  Si vous trouvez que cette excursion aux états confédérés est un peu trop facilement résolue, dites-vous que je tenais, comme auteur, à ne pas rester là une page plus longtemps que strictement nécessaire.  Ce n’est guère plaisant d’ébaucher, même en fiction, un état sudiste où l’esclavage a été systématisé avec des technologies futuristes et s’il était nécessaire d’y aller, c’était également nécessaire de ne pas s’y complaire.  Vous verrez au prochain épisode la façon dont je tire le coup d’envoi de cet intermède…

Entretemps, les fils de l’intrigue se resserrent pour mettre en scène les séquences finales.  Il reste quelques questions à élucider, mais la plupart des cartes sont maintenant sur la table, ce qui veut dire qu’il ne reste qu’une longue séquence d’action pour tout résoudre.  Qui s’en sortira?  Qui périra?  La réponse au prochain épisode… mais entretemps, assurez-vous de lire le cinquième!

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2 Commentaires

  1. En tant qu’historienne, j’adore que tu nous présentes le côté plus réaliste du steampunk, soit les inégalités qui étaient à la base même de la société victorienne. Elles sont vraiment trop souvent évacuées!

    Par contre, et cette fois je parle en tant que fille qui a gagné un prix pour des romans mettant en scène des personnages « autres » (soit des Japonais), il est malheureusement faux de dire que doigté et bonnes intentions nous protège des accusations d’appropriation culturelle. En cette ère de cybertrollisme, y’en a qui ont l’accusation facile! D’ailleurs, on m’a accusée récemment de m’approprier la culture du Japon. Sachant que j’ai un bac spécialisé en histoire de l’asie et que mon prix littéraire m’a été remis par l’ambassade du Japon, je l’ai pris en riant, mais… mais reste que toutes les bonnes intentions du monde ne nous protègeront pas de certains excès entourant ce concept! Je peux donc comprendre le discours réactionnaire. Je crois qu’avec doigté et bonnes intentions, oui, on trouvera un terrain d’entente, mais le processus sera long.

    • Il y a des gens qui ont vraiment tendance à mêler « appropriation culturelle » et curiosité envers la culture des autres! Voir par exemple toute la question du yoga, soi-disant une forme d’appropriation. Meh!

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