Jodorowsky’s Dune

Quoi, je ne vous ai pas encore parlé de Jodorowsky’s Dune?

Il y a des projets d’envergure qui deviennent mythiques pour n’avoir jamais été complétés. Dans les années 70, Alejandro Jodorowsky se démenait pour adapter Dune, le très populaire roman de Frank Herbert, au grand écran. Jodorowsky s’était déjà démarqué en réalisant entre autres El Topo, une sorte de western chargé de symbolisme et d’images surréelles. Sur un coup de tête, il avait décidé de s’attaquer à Dune et d’en faire un film magistral. Donner au grand public l’expérience du LSD. Offrir un nouveau prophète à l’humanité. Rien de moins.

[vaisseau spatial]

L’équipe

Jodorowsky’s Dune, réalisé par Frank Pavich, nous permet d’entrevoir ce qui aurait pu être. (Merci au Festival cinéma du monde de Sherbrooke qui a inclus ce film à son programme.) Le documentaire s’appuie beaucoup sur des séances d’entrevue avec Jodorowsky. Celui-ci parle en espagnol, en anglais maladroit, en français rarement. Il est souriant plus souvent qu’autrement, comme si, à 84 ans, la ferveur du projet l’habitait encore. Les voix et visages de certains de ses collaborateurs se joignent au récit, que des animations viennent parfois agrémenter. Et un projet invraisemblable se déploie.

Plusieurs le sauront déjà: Jodorowsky avait recruté pour ce projet des noms maintenant familiers aux fans de science-fiction. L’illustrateur Chris Foss. Le bédéiste Moebius. H.R. Giger. Dan O’Bannon pour les effets spéciaux. Mais il ne suffisait pas d’embaucher des collaborateurs: non, Jodorowsky les qualifiait de « guerriers spirituels ». Il envisageait un projet si grandiose qu’il n’hésitait pas à approcher les plus grandes vedettes — et à les convaincre. Orson Welles par la gastronomie, Salvador Dalí par l’argent (en partie du moins), Pink Floyd en les engueulant lors d’une rencontre dans un restaurant: « Comment pouvez-vous manger vos burgers alors que je vous propose de contribuer votre musique au plus grand film de tous les temps? » Et les membres de Pink Floyd de poser leurs burgers, et l’écouter, et accepter.

Le projet a échoué mais a fait des petits. O’Bannon, Goss et Giger ont collaboré sur Alien, avec les résultats que l’on connaît. Jodorowsky a développé en bande dessinée, avec Moebius et d’autres artistes, tout un univers de science-fiction dans lequel il a réutilisé des éléments de sa version de Dune. Le documentaire offre un bon survol de l’influence de ce film jamais vu.

Le livre

Si on le voit tout de même un peu, ce film, c’est beaucoup grâce au livre. On trouve au coeur du documentaire un volumineux album réalisé pour vendre le projet aux studios américains. Un album très complet: présentation du projet, dessins des personnages et des décors, et le film entier sous forme d’un storyboard illustré par Moebius. Une histoire visuellement très riche et colorée, mais aussi fort différente du roman qui l’avait inspirée. Le documentaire en anime des portions, dont le long plan-séquence cosmique par lequel le film devait débuter.

C’est un objet fascinant pour son contenu mais aussi par sa rareté. En voyant Jodorowsky manipuler ce qui est quasiment le dernier exemplaire, il me venait deux pensées. Premièrement, j’y voyais presque un MacGuffin, le genre d’objet légendaire dont la poursuite peut faire l’objet d’un film entier. Deuxièmement: il y aurait de l’argent à faire (et plein de fans à combler) à en publier une édition de luxe, pour autant qu’on arrive à en démêler les droits…

Le prophète et le gourou

Jodorowsky voulait créer avec Dune l’avènement d’un prophète. Et qui de mieux que son propre fils pour incarner ce prophète? Brontis, le garçon nu d’El Topo, avait commencé à s’entraîner aux arts martiaux et au maniement d’armes, six heures par jour, sept jours par semaine, parce que son père voulait que son prophète soit un véritable guerrier. Il faut le voir dans le documentaire, adulte, assis au côté de son père alors qu’ils relatent cette période de leur vie. Comment les énormes attentes dont il faisait l’objet l’ont-elles influencé? Qu’aurait été sa vie s’il avait pu remplir son rôle et si (c’est un gros « si ») le film avait eu tout l’impact espéré? (Il semble tout de même bien s’en tirer.)

Son père lui-même fait figure de prophète, ou de gourou: par sa vision, par sa manière de recruter, de dire à O’Bannon, par exemple, « vends tout et viens te joindre à nous à Paris ». On devine là un homme obsessif, exigeant, avec un penchant dictatorial peut-être: un personnage plus grand que nature qui n’a pas que des bons côtés. (Sans parler de l’analogie douteuse par laquelle il explique l’adaptation cinématographique des romans.)

Tout de même, ses collaborateurs parlent encore du projet avec enthousiasme, et ce qui ressort du documentaire, c’est surtout le vaste élan créatif qu’il célèbre. On est tenté de croire au projet même s’il aurait pu s’avérer désastreux. On comprend que, chez Jodorowsky, l’art et la spiritualité se nourrissent un l’autre et s’accompagnent d’une ambition admirable dans sa démesure. Pourquoi réaliser un film conventionnel quand on peut orchestrer une oeuvre capable de transformer l’humanité tout entière? Il va sans dire que les studios ne l’ont pas vu ainsi: le projet, complet sur papier, a échoué faute d’investisseurs. Trop long, trop bizarre. Jodorowsky a trouvé l’échec amer mais n’a pas cessé de créer depuis: bédés, romans, essais, pièces de théâtre, poésie et films, bien sûr, dont son plus récent, La danza de la realidad, qui le réunit avec Michel Seydoux, son producteur pour Dune, et dans lequel joue son fils Brontis.

Bref, le documentaire vaut la peine d’être vu — pour découvrir une vision extravagante, pour réfléchir à la ligne entre génie et folie, et pour les anecdotes savoureuses dont je n’ai révélé qu’une petite fraction. Quelques liens en terminant:

# Les commentaires sont fermés.

2 Commentaires

  1. Houla! Jodorowski m’a l’air d’être un sacré excentrique. (Quoique… il en faut pour nous présenter autre chose que les scénarios préfabriqués qui sortent de la même usine.) J’ai des doutes sur la possibilité de créer une expérience psychédélique visuelle qui fasse l’effet du LSD — les drogues modifient directement la chimie du cerveau, après tout. Il faudrait que son scénario soit directement branché dans l’esprit des spectateurs, façon Matrix. On y arrivera, on y arrivera… En attendant, ce documentaire est accessible sur Netflix pour ceux qui y sont abonnés. Merci pour le tuyau, je vais certainement regarder ça.

  2. Daniel Sernine

    Ah oui, «analogie douteuse». I wanted to rape the novel. (Je paraphrase.) Mais quel documentaire exceptionnel effectivement. Du coup, j’ai tenu à voir le plus tôt possible La danza de la realidad, œuvre d’un cinéaste un peu assagi mais quand même fidèle à ses obsessions, avec un Brontis Jodorowsky talentueux, qui survit manifestement à son monstre de père (il est d’ailleurs très présent dans la bio d’Alejandro).
    Par ailleurs, mesdames, du bonbon pour l’œil si vous les préférez cinquantenaires.

Un blogue, trois auteurs, une multitude d'univers à explorer.
  • Derniers commentaires

  • Derniers billets

  • Archives par date

  • Archives par sujet