Réflexions en série

Hannibal – à tout seigneur, tout honneur…

Des tueurs en série, je croyais en avoir assez vu. Quand on commence à s’y intéresser, on peut vite devenir fasciné par la psychologie de ces tueurs, l’aspect rituel des meurtres, l’astuce déployée par les enquêteurs… Mais voici qu’ils prolifèrent dans nos fictions au point d’en devenir banals.

Même Hannibal Lecter, énigmatique et inoubliable dans The Silence of the Lambs, n’est pas à l’abri de la surutilisation, de la dilution. Le personnage était excellent à petites doses, mais après cinq films, était-il nécessaire de bâtir une série télé autour de lui? J’ai écouté le premier épisode par pure curiosité. Bien réalisé. Bons acteurs. Mads Mikkelsen, le nouveau Hannibal, me déroutait quelque peu par son jeu très sobre. Anthony Hopkins faisait du personnage une sorte de cobra au regard perçant; Mikkelsen semblait le jouer en alligator, placide, avec la menace sous la surface. Pas un mauvais choix, bien sûr, compte tenu du fait qu’il joue le Hannibal d’avant, celui qui devait prétendre être normal en tout temps, ou presque.

Laurine vous a déjà bien présenté la série; j’abonde dans le même sens qu’elle. Je me suis laissé accrocher malgré certains aspects qui me rebutaient. La nature épisodique, d’abord. La série verse parfois dans la formule du tueur-de-la-semaine, ce que je trouvais problématique puisqu’on parle ici de véritables tueurs en série – une denrée plutôt rare, il me semble. Aussi, l’utilisation de la « mythologie » établie me paraît tantôt satisfaisante, tantôt problématique. Bryan Fuller, principal responsable de la série (le showrunner, comme on dit), disait vouloir couvrir au fil des saisons les événements de chacun des romans, mais il ne se gêne pas pour « brûler » tout de suite des phrases, des images et même des éléments d’intrigue qui devraient apparaître beaucoup plus tard. Tout de même, Hannibal est d’une grande qualité sur tous les plans : on y explore à fond la psychologie tordue des personnages, on y découvre des ambiances et des scènes remarquables, on rit même parfois. (Et on devient témoin de choses horribles qu’on n’aurait jamais imaginé voir à la télé il y a seulement quelques années – avis aux cœurs sensibles.)

Bref, je regarderai volontiers la troisième saison en 2015. Mais ce qui m’amuse pour l’instant, c’est d’imaginer le monde dans lequel Hannibal et autres séries apparentées prennent place.

Les tueurs pullulent

Prenons d’abord la mesure de la popularité des tueurs en série. Avant Hannibal, le petit écran comptait déjà une série centrée sur un tueur en série : Dexter, qui s’est étalée sur huit saisons. S’y ajoutent les séries où l’on se préoccupe beaucoup ou surtout d’arrêter des tueurs en série (Criminal Minds, la première saison de True Detective), ainsi que les innombrables séries policières plus « généralistes » où les héros tôt ou tard se heurtent à un tueur en série. Même Days of our Lives s’y est mis, avec l’ineptie et le ridicule qu’on peut imaginer…

Les tueurs en série sont partout, et pourquoi pas? Ce sont des êtres épisodiques, par définition : ils sont faits pour la télé. Pour les scénaristes, ils constituent des antagonistes très pratiques : ils sont souvent rusés, et ils sont méchants, il faut les arrêter sinon ils tueront à nouveau. Pas de zones grises, juste le mal et la fascination qu’il entraîne. Et plus besoin d’expliquer le phénomène : le tueur en série est devenu un élément « standard », familier à tous les téléspectateurs le moindrement sanguinaires.

Les spectateurs en redemandent, fascinés par la mort à répétition, mais peut-être aussi par l’hypercompétence. Le tueur en série est le Batman des meurtriers : il planifie, il est précis, méthodique, il garde son sang-froid (et c’est un grand obsessif). Ça relève de ce que certains appellent la competence porn. On peine à se cuisiner un souper convenable, puis on le mange en regardant Hannibal Lecter préparer seul une spectaculaire tablée digne d’un restaurant trois étoiles et trouver le bon armagnac pour mettre en valeur la saveur du pancréas de sa dernière victime. Peut-être nous inspire-t-il, alors, peut-être voit-on en lui une meilleure version de soi-même. Peut-être trouve-t-on bêtement réconfortant de voir agir quelqu’un qui sait ce qu’il fait. (Et pour ceux qui voudraient l’imiter ou simplement s’instruire, je ne saurais trop recommander le blogue de Janice Poon, la food stylist de la série, qui nous permet de découvrir le comment et souvent le pourquoi de tous ces feux d’artifice gastronomiques.)

J’irais plus loin : le tueur en série fascine parce que lui ne se contente pas de subir le fouillis de l’existence. Il s’octroie le droit de vie et de mort et, en l’exerçant d’une manière spécifique, impose à une partie de son environnement un ordre très personnel. Ce faisant, il s’élève au rang de créateur. (Hannibal lui-même se plaît d’ailleurs à suggérer que Dieu est le plus grand des tueurs.)

Les créateurs de séries policières, justement, deviennent eux-mêmes de prolifiques tueurs en série. Je pense surtout à l’approche ritualisée employée par CSI (du temps où je regardais occasionnellement cette série). On ouvre chaque nouvel épisode en présentant aux spectateurs de nouveaux personnages qu’on rend juste assez vivants et intéressants, puis on en tue un pour que les héros puissent se livrer à une enquête autour de son cadavre. Semaine après semaine, des années durant. Je me suis vite désintéressé, mais j’ai été amusé de voir arriver ensuite House avec une approche apparentée : chaque épisode s’ouvrait sur de nouveaux personnages en santé, puis l’un d’eux tombait malade et devenait le point focal de l’épisode. House était en quelque sorte l’anti-Dexter : une série bâtie entièrement autour d’un guérisseur en série.

Un monde de tueurs

Si l’on additionne toutes ces séries, on atteint un nombre effarant de tueurs en série. On s’y habitue pourtant, comme on s’habitue à tout. Il se peut qu’on s’étonne tout de même un peu devant Hannibal et sa procession de tueurs plus extragants les uns que les autres. Celui-ci construit un totem avec des cadavres; celui-là fait du macramé avec les intestins de ses victimes; et ainsi de suite. On peut trouver invraisemblable qu’une même série contienne tant de bizarrerie… mais voilà, Bryan Fuller nous explique que la série se déroule dans une sorte de « heightened reality » – une réalité exacerbée, disons.

Et c’est ainsi que j’en viens à m’imaginer une réalité où les tueurs en série sont légion. Une réalité qui englobe Hannibal et toutes les autres séries sus-mentionnées. Oui, tous ces tueurs en série sévissent sur la même planète, pourquoi pas? Peut-être y a-t-il une raison. Peut-être existe-t-il dans cette autre réalité un virus incurable qui transforme les gens en tueurs en série. Le virus n’est pas très contagieux mais il gagne lentement un pourcentage sans cesse croissant de la population. Il sévit depuis des années, alors les gens sont habitués, résignés même. On parle peu du phénomène parce qu’on en est las, parce qu’on ne peut rien y faire, et parce que si on parle des infectés, on risque de les encourager. Seuls en discutent les braves policiers qui les combattent sans s’étonner d’en voir apparaître un nouveau chaque semaine.

Ce que nous ne voyons pas (ou peu) à la télé dans notre réalité, ce sont les interactions entre ces tueurs. Ils savent qu’ils sont nombreux, assez pour que ça commence à les gêner. C’est pour se démarquer des autres qu’ils cultivent chacun une approche baroque et très spécifique. Il y a longtemps que ça ne suffit plus de démembrer ses victimes ou de tracer des croix avec leur sang : si vous tuez uniquement des septuagénaires d’origine luxembourgeoise rencontrées sur Myspace et que vous les convertissez en mobilier Louis XIV après les avoir étranglées avec une corde confectionnée à partir de leurs propres cheveux, alors là, oui, peut-être pourrez-vous vous croire différent des autres.

Dans cette réalité, les tueurs en série ont des congrès (tels que Neil Gaiman, visionnaire, en imaginait dans The Sandman il y a longtemps). Le capitalisme étant ce qu’il est, des entreprises se sont créées pour leur faciliter la tâche. Des quincailleries, des magasins d’équipement de cuisine ou de matériel pour artistes, d’autres boutiques encore où l’on vend tous les outils nécessaires sans poser trop de questions. Au contraire, on y répond aux questions les plus pointues : quelle est la meilleure scie pour couper des os? le meilleur plâtre pour convertir des cadavres en statues? Le personnel s’y connaît : la plupart sont eux-mêmes des tueurs en série, attirés dans ces postes par la promesse d’un bon rabais d’employé. On partage le savoir-faire. Hannibal Lecter, dans ses temps libres (infiniment extensibles, on dirait bien), rédige un élégant magazine dans lequel il partage ses conseils sur la gastronomie, l’esthétique, l’entreposage des cadavres, la décoration intérieure. C’est une sommité : la Martha Stewart du meurtre ritualisé.

Inexorablement, cette réalité se dirige vers une apocalypse de tueurs en série, autrement plus étrange et sophistiquée que la banale apocalypse de zombis qu’on nous vend sans relâche depuis des années. De plus en plus de gens normaux succombent au virus ou aux prédations des infectés. La proportion de tueurs en série dans la population ne pourra qu’augmenter de plus en plus vite. Quand il ne restera plus que des tueurs en série, ceux-ci seront réduits à s’éliminer entre eux – s’ils trouvent, parmi leurs rangs, des victimes correspondant à leurs goûts hyperspécialisés. Ou peut-être que certains d’entre eux, nostalgiques d’une autre époque, occuperont leurs temps libres à créer de nouvelles séries télévisées, histoire que tous puissent s’écraser devant la télé le soir et regarder, émission après émission, des histoires de gens ordinaires.

# Les commentaires sont fermés.

7 Commentaires

  1. LOLOL Je me suis régalée dans les derniers paragraphes, à ta description de ce fameux monde où les tueurs en série seraient légion! On ne veut pas de ça dans notre réalité, mais ça ferait une fameuse série télévisée… tu devrais vendre le concept! ;)

  2. Daniel Sernine

    Shucks, Éric, tu aurais dû garder tout ça pour une novella! :O/
    À quand un épisode sur un cannibale qui doit consommer sans gluten?

  3. Isabelle, Daniel: merci pour votre enthousiasme! J’ai bien songé qu’il pourrait y avoir une fiction à tirer de ce concept, mais je n’avais pas envie de la créer. Ce billet est né en partie d’un léger sentiment d’indigestion par rapport aux tueurs en série, et ça n’aiderait pas si j’en créais moi-même plein d’autres.

    Quant aux cannibales gluten-free: un propriétaire de bistro et moi-même avions imaginé un soir un restaurant cannibale où l’on mangerait des végétariens (ceux-ci constituant probablement une nourriture plus saine que la moyenne des omnivores). Le projet a mué inexplicablement pour devenir un restaurant où l’on bouffait plutôt des religieux: ayatollah à l’aïoli, etc.

    (Parlant de bouffe, je réitère, puisque je ne l’ai encore dit qu’une fois: le blogue de Janice Poon vaut réellement le détour. Gare aux spoilers, par contre.)

  4. Daniel Sernine

    Hmm..
    Curés au cari ou curés au cumin?
    Rabbins rutabaga?
    Iman et ses ignames braisées?
    Pâté thibétain en lieu du traditionnel pâté chinois?

    Mon préféré: prélat à la praline… Exquis!

  5. Il va sans dire que les paupiettes de pope sont au menu, mais assez parlé du nom de mon prochain blogue.

    Même s’il y a eu des tueurs en série avant l’interprétation d’Anthony Hopkins, Silence of the Lambs a redéfini le genre en lançant la mode des tueurs sophistiqués, pour le meilleur et pour le pire. Dans la vraie vie, ces tueurs sont souvent des solitaires et des mésadaptés ou, à tout le moins, des gens d’apparence très ordinaires. Après Hannibal, l’industrie du divertissement au grand complet a commencé à les dépeindre comme des génies capables de citer de mémoire la Bible, Dante, Milton, Shakespeare et j’en passe. Le film Seven de David Fincher a lancé un certain look peu de temps après, repris à la télé entre autres dans la série Millennium (tiens, en parlant du tueur de la semaine).

    Ah, les années 90…

    J’ai presque complètement largué le thème par la suite, n’étant pas fan de l’idée de faire de ces tueurs des idoles. J’y suis revenue par la bande, notamment avec Dexter, même si la très bonne saison 6 reprenait exactement le thème du tueur sachant secrètement plier l’espace-temps pour réaliser ses œuvres en toute tranquillité. The Mentalist présente aussi une histoire très divertissante avec un meurtrier complètement tiré par les cheveux. Même Castle, une comédie policière, a ses propres serial à l’occasion (on les reconnaît parce qu’ils ne sont pas drôles du tout).

    Le thème ne risque donc pas de s’essouffler tant que les créateurs sauront le préparer en suivant une recette améliorée. Ces temps-ci, tout est dans le visuel. L’excellent True Detective suit cette voie en proposant une entrée progressive dans l’univers d’un désaxé, d’abord par le biais de petits pièges à démon jusqu’à l’exploration finale de son spectaculaire repaire. Nous sommes bien loin du glauque-et-argent de Fincher. La mort est maintenant matière à œuvre d’art avant d’être un objet de répulsion. Je ne sais pas si c’est une bonne chose, mais c’est tellement chôli.

  6. Daniel: Bien trouvé, en particulier le prélat (je crois que nous n’avions pas pensé aux desserts)…

    Laurine: J’ai entendu assez d’éloges par rapport à True Detective pour être tenté de le voir malgré le thème. Sans compter que le tueur semble avoir des inspirations littéraires intéressantes… Pour ce qui est de la mort tournée en oeuvre d’art, on pourrait bien recenser aussi The Cell, ce film de Tarsem Singh où Jennifer Lopez doit plonger dans l’esprit d’un tueur en série. C’est surtout le subconscient de celui-ci qui est artistique, plutôt que ses meurtres, mais c’est tentant d’y voir un lointain précurseur de la série Hannibal. D’ailleurs, on y trouve une image frappante d’un corps en plusieurs sections sous verre; une victime dans la deuxième saison de Hannibal se retrouve exposée de manière semblable (dans les deux cas, on peut voir une parenté évidente avec une oeuvre de Damien Hirst).

    • Tiens, je ne me souviens plus de cette scène avec le corps sectionné. Je devrais vraiment revoir The Cell, auquel je pensais tout récemment d’ailleurs. Il me revient plutôt l’image de J-Lo déguisée en madone — oh, l’ironie.

      [Vérification faite, ah bon, c’était un cheval qui était sectionné.]

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