Byzantium

Byzantium Je me plais à dire qu’à une époque où le thème du vampire est exploité jusqu’à plus soif, toute œuvre du genre qui réussit à se démarquer du lot mérite qu’on s’y attarde, et Byzantium fait partie de ces trop rares cas. Notons qu’il s’agissait à l’origine d’une pièce de théâtre de Moira Buffini un peu platement intitulée A Vampire Story. Buffini a elle-même écrit le scénario du film et, dans plus d’une entrevue, le réalisateur Neil Jordan a affirmé qu’il ne l’a pas modifié afin d’en préserver le ton si particulier.

Clara et Eleanor Webb, une mère et sa fille, ont deux cents ans et se font passer pour des sœurs. Elles mènent une vie de nomades, l’aînée gagnant sa vie en se prostituant, et la cadette réécrivant inlassablement son histoire, dont elle s’empresse de jeter les feuilles manuscrites au vent. Pourchassées par une fratrie de vampires qui n’acceptent pas leur existence, elles finissent par se retrouver dans une petite ville balnéaire et abandonnée de l’Angleterre. Clara a tôt fait se lier d’amitié avec Noel, qui vient d’hériter d’un hôtel décrépi, le Byzantium. Les deux filles s’y installent et Clara s’empresse de transformer l’endroit en bordel pour mettre des sous de côté. De son côté, Eleanor rencontre Frank, un garçon leucémique auquel elle finit par s’attacher. Cependant, la fratrie continue de remonter leur piste, un cadavre à la fois.

Pour être juste, Clara et Eleanor ne sont pas réellement des vampires — du moins, elles ne se conforment pas aux canons. Pour décrire son espèce, Eleanor emploie plutôt le terme soucriant. Même si elles se nourrissent de sang, elles supportent très bien le soleil, et leurs dents n’ont rien de particulier. Pour ouvrir les veines de leurs victimes, elles utilisent plutôt une griffe qui pousse au moment opportun.

Jouées respectivement par Gemma Arterton et Saoirse Ronan, Clara et Eleanor sont aux antipodes l’une de l’autre. La pulpeuse et sombre Clara incarne une certaine joie de vivre s’assortissant toutefois d’un instinct de survie aigu. Prostituée de force à l’enfance et ne connaissant rien d’autre, elle a passé deux siècles à exercer le plus vieux métier du monde, en profitant pour nuire aux forts et protéger les victimes. Des deux, c’est elle qui comprend mieux les sacrifices qu’il faut endurer pour rester sous le radar. Sa fille, la claire Eleanor, est romantique et mélancolique. Élevée dans un orphelinat, elle a eu la chance de recevoir une éducation, ce qui transparaît dans tout le film puisqu’elle est la narratrice de sa propre histoire (incidemment, elle nous sert des monologues très fleuris reflétant son âge véritable). Incapable de tuer des innocents, elle choisit ses proies parmi les personnes âgées qui souhaitent mourir.

Des membres de la fratrie misogyne, nous n’en voyons que trois : Savella et Werner, des vampires plus anciens et déterminés à détruire les deux femmes, et Darvell, qui est issu de la même époque que Clara et qui l’a prise d’affection. D’après leur code, les femmes n’ont pas le droit de créer, ce qui est ironique quand on découvre le lieu magique où se produit la transformation. La lignée des soucriants, apprend-on, précède le judéo-christianisme, et leur temple se trouve sur une île déserte peuplée de milliers d’oiseaux. L’entrée se fait par la hutte d’un ermite chrétien, surnommé le saint sans nom, construite autrefois sur un site païen très ancien. Je ne détaillerai pas le processus, à vous de regarder le film. Cependant, le temple a toutes les qualités d’un lieu matriciel. Lorsque le vampire nouveau-né en émerge, les cascades d’eau de l’île se transforment en véritables chutes de sang. Si le spectateur rate cette métaphore, c’est qu’il est complètement bouché.

La photographie est superbe. La grisaille diurne de la station balnéaire tranche avec l’atmosphère dorée et feutrée des scènes de nuit, et la rougeur du sang vient occasionnellement interrompre l’uniformité des teintes. L’envolée des oiseaux, l’île rocailleuse, les lumières de la station balnéaire, les nombreux plans en tunnel, le salon byzantin… tout est un régal pour les yeux, même si Byzantium n’est pas aussi baroque que l’autre film de vampires de Neil Jordan, Interview with a Vampire.

Les acteurs jouent tous très bien, surtout les deux actrices qui portent sur leurs épaules l’essentiel de l’histoire. Le scénario pourrait passer pour un négatif féministe et bien écrit de Twilight. Il incorpore des thèmes semblables — les liens du sang, la survie, la solitude, l’aliénation, l’attachement inopiné à un humain —, mais avec beaucoup plus de maturité. C’est un conte de fées noir au même titre que The Company of Wolves (une autre adaptation de Jordan), avec suffisamment de sous-texte et de métaphores pour viser clairement le public adulte.

 

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4 Commentaires

  1. Est-ce à dire que vous recommandez le film ?

  2. Daniel Sernine

    Et c’est une très belle histoire, en plus. Merci du conseil, Laurine. J’avais ça sur un post-it depuis des mois, mais les très surnaturels frères Winchester (une autre de tes recommandations) m’ont tenu occupé pas mal longtemps… :O)

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