Ta gueule, Sandor!

Dans le film Dracula’s Daughter (1936), une mystérieuse comtesse (ladite « fille de Dracula ») s’empare de la dépouille de Dracula pour accomplir un rite par lequel elle pourra s’affranchir des appétits vampiriques qui l’accablent. Par la suite, on la voit dans ses appartements alors qu’elle essaie de convaincre son homme de main, Sandor, que le rite lui a bel et bien rendu sa liberté. Heureuse à l’idée de retrouver une vie normale, elle joue au piano une berceuse que sa mère, explique-t-elle, lui chantait au crépuscule.

— Le crépuscule… répète Sandor avec un soupçon d’extase malsaine.

Regardez-moi quelle belle allure sinistre il a, ce Sandor:

Sandor(cliquez pour une version un peu plus grande)

La comtesse reprend sa rêverie:

— Le crépuscule, et les ombres qui s’allongeaient sur les collines…

— Des ombres maléfiques, ajoute Sandor de sa voix morne.

— Non!… Non, des ombres paisibles. Des battements d’ailes dans les arbres…

— Des ailes de chauve-souris, dit Sandor avec un petit sursaut d’enthousiasme.

The wings of bats.

La comtesse s’accroche à sa bonne humeur:

— Non, des ailes d’oiseaux. Au loin, un chien qui aboie…

— Il aboie parce qu’il y a des loups, rétorque Sandor qui n’en manque pas une.

La comtesse s’emporte alors, lui dit de se taire, mais Sandor lui demande pourquoi elle a peur.

— Je n’ai pas peur! Non, je suis libérée!

— Cette musique ne parle pas de libération, déclare Sandor alors que la musique devient justement plus frénétique. Elle parle des ténébres! De choses maléfiques! De lieux obscurs!

La comtesse cesse de jouer et se lève, assaillie par l’angoisse. Elle finit par demander à Sandor:

— Que vois-tu dans mes yeux?

Sandor la fixe un moment avant de laisser tomber une syllabe fatidique:

— La mort. (En anglais, c’était juste une syllabe.)

C’est possiblement ma scène préférée du film.

(Les curieux peuvent voir Sandor en action, brièvement, dans une scène un peu plus loin dans le film, alors qu’il voit à satisfaire les noirs desseins de sa maîtresse.)

***

J’écoute à l’occasion une baladodiffusion intitulée Writing Excuses. À chaque épisode de quinze minutes, un noyau d’auteurs (et parfois un invité) discutent d’un aspect bien précis de l’écriture. Dans un épisode récent, le groupe abordait la question de l’éditeur interne. Les auteurs entendent des voix: celles de leurs personnages, mais aussi cet éditeur interne qui critique sans cesse ce qu’ils écrivent, au fur et à mesure. « Ignorez votre éditeur interne », dit-on souvent aux auteurs débutants. « Écrivez librement, vous corrigerez après. » Dans la balado, Mary Robinette Kowal faisait valoir que l’auteur avait aussi un heckler interne. Un heckler, dans un spectacle, c’est cet indésirable dans l’auditoire qui interpelle l’artiste sur scène pour l’insulter et ridiculiser sa performance. En gros, l’éditeur interne est souvent la voix de l’expérience et peut apporter des arguments valables; la critique du heckler, elle, est purement destructrice. (Écoutez l’épisode pour une explication plus étoffée.)

Quel serait le terme équivalent en français? Comme je ne trouvais pas, j’ai pensé à ce cher Sandor. Le personnage me semblait particulièrement approprié. Mon heckler intérieur n’est pas tant hargneux que déprimant, défaitiste; un sombre personnage.

Tu es sans nouvelles de l'éditeur parce que ton manuscrit était horrible au point de lui faire subir un infarctus.

Alors voilà, ami(e)s auteur(e)s, je vous présente le Sandor. Il est doté d’un esprit de contrariété sans faille. Il n’a rien de mieux à faire de son temps que de vous démoraliser et prédire votre ruine.

Est-ce possible de l’exorciser? Probablement pas. Il est tenace comme le corbeau d’Edgar Allan Poe qui reste perché au-dessus de la porte à croasser son « nevermore« . Le succès ne suffit pas à le faire taire, puisqu’il sait combien le succès peut être passager. Le truc, je crois, c’est de se rappeler qu’on ne gagne rien à l’écouter. Écoutez-le, et il vous amènera à vous abandonner à vos pires instincts: sortir vous empiffrer de junk food, sombrer dans l’alcool et la déprime, lire encore d’autres commentaires d’internautes décriant le choix de Ben Affleck pour incarner le prochain Batman… tout sauf écrire et concrétiser vos rêves.

Tu n'arrives pas à la cheville de Poe. Tu n'arrives même plus à ta propre cheville.

Est-ce que tous les auteurs sont dotés d’un Sandor? Je l’ignore. Peut-être que non… et ça veut dire, alors, que pendant que vous vous stagnez parce que vous avez écouté le vôtre, un autre auteur dénué de Sandor a le temps de compléter son roman et de le vendre à tous les lecteurs qui auraient acheté votre roman. Pas parce que son roman est meilleur que le vôtre: simplement parce que son roman, au moins, existe.

Tu n'as rien à offrir. Ta seule qualité est d'être biodégradable.

L’analogie n’est pas parfaite, pourriez-vous dire. Est-ce sage d’ignorer le Sandor? Dans le film, Sandor a pourtant raison: la comtesse est toujours damnée.

Eh bien, oui et non. Le film comporte une certaine ambiguïté (intentionnelle ou générée par les faiblesses du scénario). La comtesse est-elle littéralement la fille de Dracula? Est-elle réellement un vampire avec tout ce que ça implique de propriétés surnaturelles?

Peu importe. De toute manière, oui, le Sandor a souvent raison, en partie du moins. Oui, vous êtes capable de médiocrité… comme tous les humains, même les plus grands écrivains. Oui, ce que vous êtes en train d’écrire n’est pas à la hauteur de vos ambitions. Mais justement: c’est en l’écrivant que vous apprendrez à faire mieux.

Mon ami Igor écrit mieux que ça et il n'a qu'une moitié de cerveau.

À force d’en discuter, il me vient une dernière observation: le discours du Sandor est tellement acharné et prévisible qu’il en devient comique. Ses « vérités » sont souvent banales et il est lui-même d’une inutilité totale. Mieux vaut en rire, non? Le sens de l’humour, à bien y penser, pourrait être l’un des meilleurs atouts de l’écrivain. On ne peut toujours atteindre le résultat escompté, mais est-ce si terrible si au moins on a du fun en chemin?

Le mieux que tu puisses espérer, c'est qu'un jour on se moque de ton texte dans un congrès de science-fiction.

Reconnaissez-vous ce visage? La voix qui vous accable a-t-elle un autre visage et un autre nom? Quoi qu’il en soit, écrivez, écrivez encore, et j’espère que vous connaîtrez un tel succès qu’elle s’en trouvera muette.

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11 Commentaires

  1. Daniel Sernine

    À l’évidence, Éric, bien des auteur(e)s publié(e)s n’ont bénéficié ni des services d’un heckler, ni de ceux d’un éditeur interne, ni même de ceux d’un éditeur externe… :O)
    Cela dit, l’extrait de film est savoureux.

  2. Pierre-Luc Lafrance

    Tu viens de mettre un nom (et un visage) sur quelque chose que je ressens depuis quelques années…

  3. Sandor, comme Sandor Clegane, le pyrophobe de Games of Thrones? Ha. Il faut croire que le nom n’est jamais attribué aux gens heureux.

    Incidemment, quand je travaille sur quoi que ce soit, mon auditoire personnel semble peuplé de hecklers (des perturbateurs ou des chahuteurs, en français) et ils ne sont pas aussi marrants que Sandor.

  4. Oh, et puis tiens:

    Ta gueule Sandor

  5. Daniel: Oui, et ce qui me fascine, c’est que certains ne semblent pas s’en porter plus mal pour autant… Sérieusement, je crois qu’une certaine dose d’autocritique est importante pour bien écrire, mais à donner de la formation ces derniers temps (en écriture de conte surtout), je me préoccupe vraiment de trouver un équilibre et de ne pas inciter les gens à analyser ce qu’ils font au point où ça les paralyse.

    Pierre-Luc: Et comment se porte ton Sandor depuis le déménagement? Le paysage arrive-t-il à lui clouer le bec un peu?

    Laurine: Ha! Je n’avais pas fait le lien avec Clegane. IMDB m’informe qu’il y a aussi un Sandor dans un film de James Bond et (spoiler!) il meurt. Merci pour ton Sandor, il a le sens de la répartie.

  6. Carl

    Très drôle, tes petits memes. En création, j’avais reçu cette théorie avec les noms artiste, architecte et juge. En tout cas, je t’en reparle peut-être ce weekend ?

  7. Carl: intéressant, tu m’en reparleras, mais si tu parles du Salon du livre en fin de semaine, je n’y serai pas. On se reprendra bien…

  8. Éric, ben je pense que nous avons tous un Sandor, certains ayant une voix plus fortes que d’autres… et qu’il évolue au fil des ans. Quand j’ai commencé à écrire, il s’agissait d’un bruit de fond que j’aurais probablement dû écouter un peu plus (en attendant le développement de mon éditeur interne), alors qu’aujourd’hui, j’aimerais bien qu’il retourne à son statut de bruit de fond plutôt que de l’avoir trop souvent sur mon épaule… (Et j’ose espérer que le tiens se ferme la gueule, en tant que lecteur, nous en serons tous gagnant).

  9. Daniel Sernine

    D’ailleurs, Hugues, ne dit-on pas d’un homme doué d’une voix forte, qu’il a «une voix de standor»? :0)

  10. Daniel Sernine

    Ah, digne fille de ton père… :O)

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