Hunger Games — Susan Collins

Hunger GamesImpossible de ne pas s’attarder le temps d’un billet sur le dernier phénomène littéraire dont s’est emparé Hollywood dans l’espoir d’en faire une franchise lucrative, comme ça s’est produit avec Twilight de Stephenie Meyer. Bien que malheureuse, la comparaison est inévitable puisque les deux séries, en mêlant action et premiers amours, s’adressent aux mêmes lectrices. Seulement, Collins fait dans la science-fiction: avouez que connaître un succès foudroyant dans ce créneau, en visant un public d’adolescentes de surcroît, mérite qu’on lui lève son chapeau. Et aucun de ses protagonistes masculins ne survit dans la forêt en se nourrissant de gel coiffant pour épargner les gentils humains.

J’avais Hunger Games dans le radar depuis quelques mois. Cette oeuvre ne recevant que des éloges, je voulais y jeter un coup d’oeil malgré la franche déception que m’a causée Twilight. Alors sans plus attendre — le risque d’être lassée par le battage publicitaire devenant de plus en plus grand —, j’ai lu le premier tome de la série.

C’est bon.

Je dirais même plus: voilà comment on écrit un roman jeunesse. Collins raconte son histoire à un rythme soutenu, sans commettre l’erreur de s’embourber dans un fouilli de détails en mettant son univers en place. Elle campe sa mise en scène et ses principaux protagonistes en deux courts chapitres, et le récit démarre sans tarder dès les premières pages.

Passons tout de suite au résumé. Quelque part dans un futur ingrat, l’Amérique est divisée en quatorze zones à la suite des guerres civiles qui ont ravagé le pays. Le Capitole règne en maître dans un environnement opulent et technologiquement avancé. Les treize districts vaincus l’alimentent en matières premières — ou plutôt, douze le font, car le treizième a été rasé pour donner l’exemple. Chaque année, afin de rappeler sa domination, le Capitole prélève par tirage deux Tributs dans chaque district, un garçon et une fille âgés entre douze et dix-huit ans. Tous ces enfants devront se battre à mort dans une sorte d’émission de téléréalité diffusée à l’échelle du pays. Avant cela, ils auront été préparés et entraînés par des équipes spécialisées.

Issue du douzième district, Katniss Evergreen, seize ans, prend soin de sa famille depuis la mort de son père. Excellente chasseuse, elle a développé un système de troc avec le produit de son braconnage. Elle chasse en compagnie de Gale Hawthorne, son ami et confident. Mais la Moisson de cette année est un cauchemar: le nom de sa petite soeur Prim est pigé. Immédiatement, Katniss se porte volontaire pour la remplacer. Son instinct de survie, sa débrouillardise et ses talents à l’arc ne seront pas de trop pour affronter ce qui l’attend lors des Jeux. Le Tribut masculin est Peeta Mellark, le fils du boulanger, qui s’avère plein de ressources inattendues.

Au fil des pages, Collins met en scène une galerie de personnages hauts en couleur qu’elle fait interagir en jouant habilement sur les qualités et les défauts de chacun. Hunger Games offre d’ailleurs une belle mosaïque de contrastes, et pas seulement chez les gens: s’y opposent la misère des districts à l’indécente richesse du Capitole, le low-tech au high-tech, la famine aux festins, l’intelligence à la force brute, le réalisme pratique aux intrigues politiques et j’en passe.

Qu’il s’agisse de son absence ou de son abondance, la nourriture est omniprésente dans tout le roman. C’en est une véritable obsession. Katniss est tirée d’un monde où l’inanition est une réalité quotidienne; elle séjourne ensuite au Capitole, où des plats fins apparaissent au moindre claquement de doigts. Ces mets sont décrits avec une richesse de détails qui mettent l’eau à la bouche. La simple joie de se remplir la panse sans retenue ponctue l’entièreté des préparatifs de Katniss en vue des Jeux. Mais lorsque le signal de départ est lancé, la faim et la soif redeviennent les préoccupations principales des concurrents: il faut chercher, chercher, et encore chercher de quoi se sustenter pour survivre en pleine brousse, car il est impensable de se battre l’estomac vide.

Au beau milieu de jeux sanguinaires et amoraux, Katniss et Peeta s’en tirent à bon compte. L’essentiel de leurs activités, outre chercher à boire et à manger, consiste à fuir l’ennemi, trouver un abri ou panser leurs nombreuses blessures. Ils n’ont jamais à surmonter la pire des épreuves, celle de tuer froidement un concurrent faible ou sympathique. Les circonstances leur épargnent toujours de passer pour des monstres. Il s’agit d’une concession un peu facile faite à ses lectrices, mais j’imagine que Collins n’avait pas l’intention d’entacher moralement deux de ses principaux protagonistes.

Le pan romantique du récit est bien développé, mais m’a évidemment moins intéressée. Dans ce triangle amoureux entre Katniss, Peeta et Gale, personne ne sait réellement ce qu’il veut. Les sentiments exprimés sont brouillés par le contexte éminemment médiatisé des Jeux de la faim. L’amour peut être froidement utilisé pour tenir le public en haleine et attirer des commanditaires. Comment démêler les malentendus et les émotions contradictoires là-dedans?

Je souhaite évidemment que les volets suivants (L’embrasement et La révolte) soient à la hauteur, car les Jeux semblent n’être qu’un premier jalon dans la rébellion de Katniss devant le système. Des intrigues politiques malodorantes la guettent au tournant et je suis curieuse de voir comment ses alliés et elle nageront parmi les requins.

De la science-fiction pour adolescentes. Un succès médiatique. Qui l’aurait cru? Et il ne s’agit pas d’un filon facile à exploiter comme l’ont été Harry Potter et Twilight… Les émules auront du pain sur la planche.

(La version française du livre est distribuée par les éditions Pocket Jeunesse avec une traduction de Guillaume Fournier.)

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14 Commentaires

  1. Je viens de commencer le premier tome et je dois dire que c’est bien à date.

    Cependant, je n’arrive pas à me débarasser d’un malaise à cause des similarités avec Battle Royale. Je crois que si l’auteure admettait franchement s’en être inspiré, je me sentirais mieux. Mais là elle joue le jeu classique américain : « Mon roman est très différent de Battle Royale. Et puis je n’ai jamais lu Battle Royale ».

    Ah bon… et comment sait-elle que c’est différent alors?

    • Merci de me rappeler Battle Royale! J’avais déjà entendu parler de la ressemblance entre les deux histoires, puis cette info m’étais complètement sortie de l’esprit. Je n’ai jamais lu Battle Royale non plus. C’est bon?

      J’ignore si Susan Collins s’est inspirée ou non du roman japonais. Parfois, des idées similaires surgissent indépendamment dans l’esprit d’écrivains qui ne se connaissent pas. Par exemple, le personnage et le destin de Harry Potter existaient déjà dans la bande dessinée Books of Magic: le petit nerd à lunettes qui devient un grand sorcier avec sa chouette blanche et ses sidekicks. Enfin.

      (Et je note avec amusement le «e» à la fin de Royale, pour prononcer le nom à la française, comme dans Casino Royale. C’est vrai que ça sonne mieux que «roil».)

  2. Mathieu Fortin

    Et Stephen King avait sorti un concept semblable dans « Marche ou crève »…

  3. Stephen King a d’ailleurs critiqué Hunger Games ici en faisant un parallèle avec ses romans sous pseudo:

    http://www.ew.com/ew/article/0,,20223443,00.html

    J’avoue qu’après avoir lu ta critique, Laurine, je suis intrigué. Je vais voir si ça dure quelques semaines avant de commettre la gaffe :-)

    • Le plus drôle avec cette critique de King, c’est que je crois que l’éditeur de Hunger Games a prélevé les quelques mots «I couldn’t stop reading» pour l’utiliser comme blurb…

      Je précise pour la forme que Collins ne réinvente pas la roue, mais le premier tome de Hunger Games se lit comme du bonbon, et je le trouve bien conçu pour son public cible.

  4. Shenedra

    Les Hunger Games sont très bons. Malheureusement, comme beaucoup de gens de ma connaissance, j’ai trouvé le troisième et dernier volet vraiment décevant. Enfin, ça reste tout de même une série à lire!

    • Est-ce aussi une série de films à voir? Il paraît que celui qui vient de sortir reçoit bon nombre d’éloges.

    • Shenedra

      J’ai trouvé le film très bien, mais je suis moins enthousiasmée que je pensais l’être considérant les excellents commentaires qu’on m’en avait fait. C’est visuellement très beau, les jeunes acteurs sont bons, certains passages sont vraiment émouvants. Par contre, même si le film dure 2h30, le rythme est très rapide. On passe trop vite sur certaines scènes. Je ne sais pas si quelqu’un qui n’a pas lu les livres arrive à bien s’y retrouver. Un autre truc qui m’a moins plu: la caméra est très nerveuse. C’est adéquat pendant le Jeu, mais ça énerve dans les scènes du début.
      L’un dans l’autre, ça vaut vraiment la peine d’aller le voir, surtout si vous avez aimé le livre!

    • Woah, le film dure 2 h 30? Je n’en avais aucune idée. À la réflexion, c’est vrai qu’on ne fait plus tellement de films qui durent moins de 2 heures; c’est vrai aussi que le roman condense beaucoup de matériel. Et, grrr, les caméras trop nerveuses! Mon cerveau ne les aime pas non plus quand elles gigotent trop longtemps.

      (Est-ce que je fais mon âge, là? Héhé.)

      Néanmoins, Hunger Games m’intrigue beaucoup plus qu’Avatar ne l’avait fait à sa sortie. Un gros point en sa faveur.

  5. @Mathieu : Différences majeures dans Marche ou crève : les concurrents ne s’entretuent pas et ils ont tous VOLONTAIREMENT accepté de faire partie d’un tirage au sort. Le niveau de désespoir que ça implique est une des forces du roman je crois.

    @Laurine : Battle Royale (ouais, le titre est franchouillard) est intéressant, pas enlevant, mais intéressant, surtout si on connaît bien la culture japonaise dépeinte par l’auteur. Le fait qu’il ait été publié en 1999 le rend encore plus décoiffant.

    Parce que oui, dans le contexte actuel, c’est pas une surprise que plusieurs créateurs se soient mis à se dire que la prochaine étape de la téléréalité, ce serait que les gens s’entretuent. Mais que ce soit des ado qui soient mis en scène, c’est ce qui m’a choquée au départ et fait que je n’arrive pas à le dissocier de Battle Royale.

    Cela dit, j’en suis à la moitié du livre et la différence dans le traitement du sujet est énorme. La première moitié du tome se concentre sur la stratégie pour gagner le public, les interractions entre les personnages. C’est effectivement très bien fait. Une bonne leçon d’écriture pour ado (j’suis contente d’avoir utilisé le truc des chapitres courts avec Hanaken! hihihi ;).

    Je réserve mon jugement final! ;)

    • Mathieu Fortin

      Gen: Dans Hunger games, les jeunes acceptent volontairement de prendre des coupons supplémentaires pour aider à nourrir leur famille… Ici aussi, on parle de sacrifice.

    • @Mathieu: Tu me donnes envie de relire ce roman. Il y a beaucoup de détails dont je ne me souviens plus, mais je sais que King se montrait impitoyable avec ses personnages.

  6. Oui, je viens de lire ça. Après l’avoir terminé, je dirais que je comprends pourquoi ça plaît aux ados. C’est bien (mieux que Twilight), mais y’a des trous. Beaucoup de deus ex machina.

    Cela dit, j’aime bien la bouillie de sentiments dans laquelle se retrouve prise l’héroïne. Très « ado de 16 ans » lol! ;)

    • Ça y est, j’ai les deux autres bouquins. Voyons comment l’ensemble se tient. Ma prédiction: l’héroïne continuera de recevoir un coup de main du gars des vues. Peut-être qu’il en pince pour elle, lui aussi?

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