C’est une capsule dans Entertainment Weekly qui m’a fait découvrir (ahem) l’existence de Haruki Murakami, qui a pourtant une quinzaine d’ouvrages à son actif. Décrit comme étant l’auteur «le plus populaire au Japon» en quatrième de couverture, Murakami semble connaître une notoriété enviable.
Hard-Boiled Wonderland and the End of the World est un roman difficile à décrire à cause de son éclectisme et parce qu’il ne s’inscrit dans aucun genre précis. À la base, il s’agit de science-fiction, sauf qu’un bon nombre d’éléments fantaisistes viennent brouiller les cartes. Les personnages n’ont pas de nom, juste des titres (the Librarian, the Gatekeeper, the Professor), ce qui épargne au lecteur paresseux l’effort de mémoriser des noms asiatiques, et surtout, ce qui évite de camper une culture nettement définie, même si le récit se déroule dans une version dystopique de Tokyo. En réalité, le roman comporte son lot d’allusions à la littérature française, à la culture populaire américaine et à la cuisine italienne, entre autres références. Tokyo devient une sorte de ville internationale et intemporelle.
Hard-Boiled Wonderland réunit deux histoires qui se déroulent en parallèle et qui finissent par se rejoindre. Dans la première, le narrateur est un spécialiste de l’informatique, un Calcutec, qui travaille pour le Système. Une opération au cerveau lui a donné la capacité d’encoder des données mentalement et de les stocker dans son subconscient. Un contrat très particulier, qu’il exécute pour un savant excentrique cloîtré dans une base souterraine secrète, attire l’attention des Semiotecs, une organisation clandestine qui vit de piratage et de contrebande de données.
Dans la deuxième histoire, le narrateur — que l’on devine être une autre version du héros — se retrouve dans une cité entourée d’un mur infranchissable. Seules des licornes vivant en liberté peuvent franchir l’enceinte. L’endroit, qui s’appelle The End of the World, est régi par des règles obscures. Les habitants n’éprouvent ni joie ni chagrin et n’ont plus de souvenirs de leur vie avant leur arrivée en ces lieux. Seul le héros a encore quelques réminiscences fugaces lorsqu’il voit certains objets, mais depuis qu’on lui a coupé son ombre, sa mémoire s’effiloche. On lui a confié la tâche de lire les vieux rêves qui émanent des crânes de licornes stockés à la bibliothèque.
Ce résumé ne rend pas justice à la complexité du roman. Il faut mentionner la brochette de personnages savoureux, dont une bibliothécaire à l’appétit gargantuesque et d’une fille boulotte et délurée qui s’habille toujours en rose. Il y a les INKlings aussi, des créatures anthropophages qui hantent les égouts de Tokyo et dont le gouvernement nie l’existence. Et c’est sans parler de l’omniprésence des trombones à papier (tout le monde en a besoin) et de l’intérêt du savant excentrique pour les sons qu’émettent les os.
Il va sans dire que l’univers de Murakami est extrêmement imaginatif. L’auteur parle des mystères du cerveau et de l’inconscient dans un chapitre, puis passe au réalisme magique dans le suivant. Le tout est ponctué d’une sorte d’humour et de dérision qui me rappelle un peu Jasper Fforde. Le livre n’est pas un «page-turner» à proprement parler: le rythme est mesuré et le narrateur consacre beaucoup de temps à l’introspection, car il se rend compte qu’il n’a pas de réelle identité et qu’il est une marionnette perdue dans le domaine de la haute technologie. Hard-Boiled Wonderland and the End of the World ne donne pas toutes les réponses et se termine sur une conclusion ouverte, mais le roman offre une expérience de lecture peu ordinaire.
La traduction anglaise d’Alfred Birnbaum est excellente, mais n’hésitez pas à essayer la version française parue aux Éditions du Seuil (traduction de Corinne Atlan) sous le titre La fin des temps.

5 commentaires
Ah, il y a une chance que ça m’intéresse, ce roman :-) Merci du commentaire, Laurine.
De rien. Tu me diras ce que tu en penses.
Si tu as aimé Hard-Boiled Wonderland, il faut lire les Chroniques de l’oiseau à ressort.
Rythme plus lent, mais on y trouve des scènes qui marquent, qui restent, qui s’agrippent à l’inconscient.
Oui, j’avais remarqué le grand bien que l’on disait de ce titre. Il était le prochain sur ma liste Murakami. Merci pour la recommandation.
Joël aimerait le bel exemple de synchronicité qu’on a ici : Pat parlait justement de Murakami sur son blogue quand tu as publié ce billet! Hihihihi Et j’avais mentionné Hard-Boiled Wonderland!