Un auteur en Serbie – 1

J’arrive à l’aéroport Nikola Tesla après vingt-quatre heures de bus, avions, navettes et attentes, incluant un détour impromptu par Vienne. Deux étudiantes en littérature m’accompagnent en taxi vers l’hôtel. Il fait noir, on parle autour de moi dans une langue que je ne comprends pas, la même que je vois filer au dehors, écrite sur des panneaux dans deux alphabets — un familier, l’autre moins.

À l’hôtel m’attend un organisateur et une douzaine de jeunes auteurs brillants et tous plus alertes que moi, attablés au restaurant. On me balance une poignée de noms, quelques questions. J’écoute, surtout, en avalant un repas complet. Pourquoi pas? Mon corps ne sait plus quelle heure il est.

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Tout redevient sensé le lendemain. Je suis à Belgrade, en Serbie, pour participer au festival littéraire Kikinda Short, qui célèbre la nouvelle et accueille chaque année des auteurs d’une foule de pays différents. Nous marchons au soleil et, au travers de la conversation, j’essaie de prendre le temps d’observer la ville. Vieilles façades écaillées. Pigeons. KFC. Art public surprenant. Cyrillique.

Nous aboutissons au centre PEN où je me trouve désigné, avec deux autres auteurs, pour prendre part à la conférence de presse inaugurant le festival. Nous allons nous asseoir au devant de la salle. Aussitôt, tous les autres auteurs au fond se lèvent pour nous photographier tandis que les journalistes restent assis et attendent, tranquilles.

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Le pays de Galles est à l’honneur cette année. Le festival accueille d’autres auteurs du Royaume-Uni ainsi qu’un Italien, une Grecque, un Bulgare, une Roumaine, un Portugais, une Allemande… Presque toute l’ancienne Yougoslavie (Serbie, Bosnie-Herzégovine, Slovénie, Croatie) est aussi représentée. Je suis l’un des plus vieux, quoique largement surpassé par Bernard MacLaverty qui nous fait tous passer pour des amateurs. Les gens du festival nous parlent en anglais. Entre nous, l’anglais domine aussi, mais quand nous discutons par trois et par quatre, il nous arrive de nous trouver d’autres langues communes.

J’essaie de me faire l’oreille au serbe. À défaut de savoir déchiffrer les plaques de rues en cyrillique, j’apprends à reconnaître la forme du nom de la rue où se trouve l’hôtel. Puis il est déjà temps de quitter Belgrade.

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[Kikinda]
Kikinda vue de l’hôtel

Après trois heures de bus, nous arrivons à l’hôtel principal de Kikinda, une grande bâtisse en rénovations qui n’ouvrira ses portes que dans deux semaines, officiellement. Nous sommes les seuls clients. Comme d’emménager dans une ville fantôme. L’atmosphère serait lugubre si ce n’était de l’hospitalité des organisateurs et de l’esprit jovial qui s’est installé entre nous. Nous avons tôt fait d’apprendre que la bière ici ne coûte presque rien. Tôt fait de prendre des habitudes aussi: toute une ville à explorer, et nous finissons toujours par nous retrouver à la terrasse à vingt mètres de l’hôtel.

Kikinda: 67 000 habitants, un blasonmémorable, et un mammouth. Ce dernier a été découvert lors d’excavations sur le site d’une usine en bordure de la ville. Cette dernière, en fait: Kika est une femelle, un des squelettes de mammouth les mieux préservés que l’on ait jamais retrouvés. C’est la vedette du Musée national de Kikinda, que nous visitons le lendemain de notre arrivée. Un petit documentaire en 3D nous apprend tout sur Kika: ses habitudes alimentaires, sa progéniture, sa vie de meneuse de troupeau… et sa mort. À l’âge respectable de 65 ans, elle reste prise dans quelque marécage. Le reste du troupeau lui tient compagnie aussi longtemps qu’il l’ose, puis la laisse se lamenter seule et mourir de faim. Touchés, nous repartons tous avec un trou en forme de mammouth à la place du coeur.

[squelette Kika]
Kika sous verre (une reproduction du squelette complet se dresse dans la cour)

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Je prends part au premier spectacle, sur une scène extérieure dans une petite enceinte à côté de la bibliothèque. J’y rencontre, sitôt arrivé, un vieux Serbe ayant vécu vingt-cinq ans au Canada. Je discute en français: avec lui, avec ma traductrice aussi. Tout se traduit, même mon nom: au programme, on annonce « Erik Gotje » .

À chaque spectacle, une magie s’opère. Douze auteurs par soir; chacun lit une courte nouvelle dans sa langue tandis qu’on en projette les traductions en serbe et en anglais. J’écoute mes confrères et consoeurs, je lis leur texte en anglais au rythme du texte parlé, et les deux versions se fusionnent dans mon esprit: j’ai l’impression de tout comprendre, d’avoir le don des langues. Ce n’est pas que moi: le public réagit bien. Nous terminons une de ces soirées, bien arrosées, autour du piano de l’hôtel, à chanter et à digérer nos bureks (l’équivalent de la poutine d’après-bar, on dirait bien).

[Kikinda]

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Deux spectacles à Kikinda, puis deux à Belgrade. Je retourne à la capitale avant tout le monde, muni d’une invitation inattendue: on m’attend à la célébration de la Fête du Canada organisée par l’ambassade canadienne. Jazz, boissons colorées, canapés et autres amuse-gueules, et une chorale serbe qui chante les hymnes nationaux du Canada (dans les deux langues) et de la Serbie.

[Parlons]
Entre deux spectacles à Kikinda, nous partons (à bord de sept calèches!) et visitons l’atelier de céramique Terra.

Dans nos temps libres, entre écrivains, nous discutons de l’état de la littérature dans nos pays respectifs. L’auteur bulgare me parle de Michel Tremblay. Les auteurs “locaux” déplorent le manque de fonds et d’audace chez les éditeurs. On attend des ex-Yougoslaves qu’ils écrivent les conflits armés, les déchirures des vingt dernières années: « personne ne veut lire de la science-fiction serbe ». On sent tout de même chez eux une belle détermination à écrire ce qu’ils veulent écrire.

[UK Parobrod]
Discussion sur le rôle des agents littéraires au centre culturel UK Parobrod, où nous donnons également un spectacle.

Le soir du dernier spectacle, je prends mon temps: ayant lu la veille, je suis en congé. Mes deux bénévoles de l’aéroport, accompagnés d’une troisième, m’attendent à la sortie de l’hôtel pour s’assurer que je trouve mon chemin jusqu’au parc où aura lieu le spectacle. Amusé, je marche droit et m’imagine vedette ou gangster, entouré de mes trois gardes du corps. Nous arrivons bien assez tôt, alors mes guides me proposent un détour. Au bout du parc, nous passons les portes massives de la forteresse Kalemegdan, qui surplombe la rencontre entre le Danube et la Save. Nous empruntons un sentier sur le côté, gravissons une butte et arrêtons avant de mettre le pied dans le vide. La vue est superbe. L’eau, les lumières de la ville de part et d’autre (Novi Beograd en face), les fameuses barges-nightclubs… Il y a fête ce soir: de la musique techno s’élève jusqu’à nous, comme si on avait prévu une trame sonore exprès pour cette vue panoramique.

[Belgrade]
La même vue, de jour.

Dustin Hoffman nous vole la vedette; nous devons attendre la fin d’une projection en plein air de The Graduate avant de commencer le spectacle. Les auteurs s’exécutent enfin avec brio et, déjà, le festival est terminé. Nous échangerons des au revoir jusqu’au lendemain midi. Pour l’instant, nous sommes une poignée d’irréductibles à aboutir sur la terrasse d’un bar espagnol. Nous parlons de tout, la littérature comme la vie. On m’offre un petit recueil de Baudelaire en français et en serbe. Je m’inquiète du last call mais on me rassure: « ils fermeront quand il n’y aura plus de clients ».

Nous rentrons vers les quatre heures et demie du matin, passant un noyau de jeunes grignotant devant une boulangerie vingt-quatre heures, longeant les vaches peintes semées le long de Knez Mihailova, large rue piétonnière et touristique. Un chien errant nous raccompagne jusqu’à l’hôtel.

La suite au prochain épisode

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4 Commentaires

  1. Enfin ! Que j’avais hâte de lire ce compte-rendu. J’imagine que c’est parce que tu n’as plus rien de plus pressant à faire… ;-p Toujours plaisant de lire tes impressions de voyage, centre commercial de province, Londres ou Serbie.

  2. Disons qu’en publiant ça, ça me dégage un peu l’esprit pour me concentrer sur diverses choses pressantes… (Tiens, un récit de voyage au centre commercial, je n’y avais pas pensé. J’en prends note…)

    • Je faisais référence à ceci :

      http://ericgauthier.net/ecrits/ecrits-en-ligne/auteurs-en-tournee-jour-2/

      « La librairie où nous sommes attendus est située au bout d’un de ces centres d’achats linéaires où tous les magasins sont collés l’un contre l’autre mais ne communiquent pas entre eux — comme des gens dans le métro à l’heure de pointe. Ils regardent tous droit devant et ne partagent que le stationnement. C’est ce qu’on appelle en anglais un « strip mall », même si personne ne s’y déshabille de manière publique et aguichante. »

  3. Toujours aussi intéressant, Éric. J’ai hâte de lire la suite que laisse présager le « 1 » dans le titre du billet :-)

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