Full Dark, No Stars — Stephen King

Full Dark No StarsDeux ans après Just After Sunset, Stephen King nous revient avec un autre recueil de nouvelles, intitulé celui-là Full Dark, No Stars. Comme c’était le cas pour Sunset, la couverture du bouquin est oubliable et sans grand rapport avec les histoires, à croire que l’éditeur n’a pas eu le temps de commander une illustration. Heureusement pour le lecteur, King a eu le temps de peaufiner ses nouvelles, qui sont plus longues et de bonne qualité. Leur nombre réduit minimise d’ailleurs les chances de tomber sur un recueil inégal.

Les quatre histoires abordent chacune à leur façon un thème commun: comment réagirait une personne ordinaire devant une situation extrême?

Sans être des superhéros, bien des gens ont des ressources insoupçonnées. Reste à savoir si les décisions difficiles qu’ils prennent sont les bonnes.

1922

«1922» se déroule dans une communauté rurale du Nebraska. Wilfred Leland James est fort ennuyé, car Arlette, sa virago de femme, tient à s’installer à Saint-Louis. Elle a l’intention de vendre sa part des terres à la Farrington Company, qui veut utiliser ces quelques acres pour y construire un abattoir à cochons. Comme Wilfred ne peut se résoudre à ce que son paysage idyllique soit ruiné, il décide d’assassiner sa femme avec l’aide de Henry, son fils de quatorze ans. Ce que Wilfred imaginait être un plan sans faille s’avère un fiasco total. Une fois Arlette morte, Henry est rongé de remords et se sauve avec sa petite amie enceinte. Wilfred subit de son côté les pressions de la Farrington Company, qui a compris ce qui est arrivé à Arlette. De plus, des rats drôlement futés harcèlent le fermier sans répit. Petit à petit, la situation se dégrade de façon inexorable. On éprouve peu de sympathie pour Wilfred même si sa femme était insupportable. Dans «1922», le meurtre est une solution égoïste que choisit le personnage pour assurer son confort personnel. C’est la nouvelle que j’ai le moins aimé, car je ne raffole pas des spirales descendantes. Néanmoins, la finale surprend le lecteur. Ce qui s’annonçait comme une nouvelle fantastique traditionnelle façon King se termine sur une scène qui jette une nouvelle lumière sur les perceptions de Wilfred.

 

Big Driver

Tess est une auteure qui a réussi à faire son beurre avec sa série «The Willow Grove Knitting Society» et qui, pour assurer son fond de retraite, fait maintenant la tournée des événements littéraires locaux, ceux auxquels elle peut se rendre en voiture. Après une allocution à Chicopee, elle prend le raccourci qu’on lui suggère. Manque de pot, elle a une crevaison et finit entre les battoirs d’un camionneur psychopathe qui la bat, la viole, l’étrangle et la laisse pour morte dans un ponceau, avec pour compagnie les cadavres d’anciennes victimes. Tess survit de peu et fait face à un choix déchirant: prévenir la police et figurer en première page des tabloïdes ou se taire et laisser ces meurtres sans punition. Une troisième option s’offre à elle: se faire justice elle-même. «Big Driver» fait directement référence aux films de vengeance du genre The Brave One avec Jodie Foster. Tess en est d’ailleurs consciente, elle qui ne raffole pas de «ces films». Mais peu importe ce que le lecteur, lui, en pense, cette nouvelle est expérience jubilatoire. Le camionneur est un gros méchant venant d’une famille de tarés, et notre cerveau reptilien sent qu’il est nécessaire de faire le ménage. Tess se laisse complètement habiter par la rage, ce qui pourrait être un affreux cliché si elle n’entretenait pas aussi des conversations avec son chat Fritzy et son GPS Tom le Tom-tom (entre autres protagonistes). Il est aussi très amusant de la voir poursuivre son enquête tout en tirant dans le tas. Prenez garde aux auteurs de mystère!

 

Fair Extension

Dave Streeter est en train de mourir du cancer lorsque, s’arrêtant pour vomir au bord de la route, il découvre un vendeur ambulant posté près de l’aéroport. Ce vendeur rondouillard, qui semble parfois avoir des cornes et des dents pointues, propose un marché à Streeter: une prolongation d’une quinzaine d’années d’existence en échange de 15 % de ses revenus. Aussi, Dave doit lui révéler le nom d’une personne qu’il hait — en l’occurrence son meilleur ami qui a réussi cent fois mieux que lui. Une fois l’accord conclu, les choses commencent à changer pour Dave… et son «meilleur ami». Normalement, les histoires de pactes avec le diable finissent de l’une ou l’autre façon: le héros se fait embobiner et perd l’âme qu’il possédait, ou le diable se fait embobiner et perd l’âme qu’il convoitait. Rien de tel ici, où les deux parties tiennent leur part du marché. La nouvelle est tout à fait horrible et irrévérencieuse. On ne sait trop quel genre de personnage est ce Dave, ni s’il faut se réjouir de la tournure des événements ou s’en offusquer. On sent que le personnage en a tellement bavé pendant toute sa vie qu’il est incapable d’éprouver du regret. Et peut-être est-ce tant mieux.

 

A Good Marriage

À l’instar de «Big Driver», la nouvelle «A Good Marriage» aborde un dilemme tragique, ou le choix moral risque de mener une victime à sa perte. Darcy Mardsen et Bob Anderson sont mariés depuis longtemps. C’est une couple sans histoire — elle une femme au foyer et lui un comptable — avec deux enfants adultes. Leur vie est des plus routinière jusqu’au jour où Darcy, en cherchant des piles dans le garage, tombe accidentellement sur la cachette secrète de son mari. De son contenu, elle ne peut que déduire avec horreur la véritable identité de Bob: il est Beadie, le fameux tueur en série. Que faire? Le confronter au risque d’y passer? Le dénoncer à la police et être soupçonnée de complicité? Qu’arrivera-t-il à leurs enfants? Toutes les options sont pesées et l’impasse semble totale. «A Good Marriage» n’est pas la nouvelle la plus réaliste. Je suis convaincue que dans la situation de Darcy, la majorité craquerait. Mais King crée ici un personnage d’une grande force de caractère malgré son côté fade et ordinaire. Comme la Tess de «Big Driver», Darcy se découvre une facette inattendue. Quant à Bob, sa folie est complète, mais il a un talent d’adaptation qui ferait verdir Dexter d’envie. Il ne laisse tomber le masque qu’une fraction de seconde; le reste du temps, il nous paraît si humain que sa monstruosité semble irréelle.

 

Toutes les nouvelles de Full Dark, No Stars sont, comme le titre l’indique, très noires. Mais ce sont des histoires, pas des faits divers. On y trouve de beaux exemples d’humanité et des personnages attachants dont on prend facilement le parti.

Un des bons recueils de King.

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8 Commentaires

  1. La couverture de l’édition anglaise (européenne) est plus intéressante.

  2. Oh! Inspirant en diable cette image-là en effet!

  3. Joel Champetier

    Le même Tikulin qui a fait la couverture de Solaris 169. Et c’est qui qui va illustrer la couverture et les pages intérieures du prochain numéro (Solaris 178)? Indice: c’est son père qui a fondé la revue en 1874… ou c’était peut-être en 1974? Ca fait longtemps en tout cas!

  4. Hon ouin?!? Quelqu’un va se faire taxer de népotisme… :)

  5. Steve

    Quand pensez vous que le livre vas etre publier en Francais???

    Merci

    • Pfff, bonne question. J’ai farfouillé sur Google sans trouver la moindre piste. Peut-être qu’il ne sera pas sur le marché avant 2012.

  6. D’après le bibliographe européen Alain Sprauel, Full Dark No Stars n’est toujours pas traduit en français (info au 11 août 2011).
    Les lecteurs anglophones ont aussi droit à un bonus: l’édition paperback contient une nouvelle supplémentaire. Avec un peu de chance, les lecteurs francophones auront la traduction des cinq histoires…

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