The Living Dead — John J. Adams

The Living DeadJ’avoue ne manifester qu’un intérêt poli pour les zombies. L’image d’un cadavre en décomposition raclant ses moignons sanguinolents sur le bitume a de quoi frapper l’imagination, certes. Sauf que là où les vampires ont trop de sex-appeal, les zombies n’en ont peut-être pas assez. Et avouons qu’une armée de macchabées ambulants plus tard, l’effet de surprise s’estompe vite. Pourtant, quiconque passe son temps dans la sphère SFF anglophone du web remarque vite l’omniprésence des morts-vivants. Autrefois la marque de commerce des amateurs de gore purs et durs, ils sont devenus une sorte d’icône chez une frange étendue de la population électronique. Le modèle de George A. Romero est le plus répandu à cause de son impact visuel. (Peut-être que tout le génie du cinéaste réside dans l’invention d’un monstre dont les humeurs réussissent à coaguler et à dégouliner en même temps.)

En lisant The Living Dead, une anthologie de John J. Adams regroupant des nouvelles de zombies, j’ai vu que l’on pouvait se montrer très imaginatif malgré le vocabulaire limité du monstre. Ce n’est pas que le zombie soit très différent d’une histoire à l’autre: son rôle se borne souvent à gérer ses troubles d’adaptation postréanimatoires. Ce sont les êtres vivants autour de lui qui se trahissent par leurs agissements. Depuis Dawn of the Dead (celui de Romero en 1978), on associe les morts-vivants à une métaphore mordante sur le consumérisme. Mais en littérature, ils dénoncent volontiers un éventail plus large de défauts humains. Dans une société autophage, leur existence même sert d’accusation (vous n’avez pas pensé aux conséquences de vos gestes), de preuve (j’en suis le résultat) et de punition (je vais vous bouffer). Les zombies nous foutent mal.

The Living Dead montre le zombie sous tous ses aspects, et ce, avec plus ou moins de succès selon les nouvelles. Ce ne sont curieusement pas les auteurs comme Stephen King, Neil Gaiman, ou George R. R. Martin qui m’ont le plus marquée, mes préférences se sont portées ailleurs.

Ma nouvelle préférée est la première du recueil. Dans «This Year’s Class Picture» de Dan Simmons, une invasion de zombies a eu raison de la civilisation, mais pas de l’humanité. Quelque part aux États-Unis, une institutrice continue sans relâche d’instruire sa classe de petits morts-vivants dans son école fortifiée. Tout en les protégeant du monde extérieur, elle tente de faire renaître en eux une parcelle de leur humanité perdue. La nouvelle commence par jouer sur l’humour noir en faisant ressortir l’absurde et l’horreur de la situation. Puis on se prend d’admiration et de pitié pour cette femme pleine de ressources qui ne se laisse pas abattre par l’adversité. Elle prend même les choses avec un grain de sel: «…Ms. Geiss would look up and no intelligent gaze would be looking back. There would only be the dead eyes, the slack faces, the open mouths, the aimless, mindless stirrings, and the soft stench of rank flesh. It was not too dissimilar from her years of teaching live children.» La conclusion est inattendue est touchante. Les profs découragés par leurs classes devraient jeter un coup d’œil à ce texte.

D’autres nouvelles sont également dignes de mention:

«The Dead» — Michael Swanwick
Maintenant qu’on a trouvé le moyen de réanimer les morts, pourquoi ne pas en faire une marchandise, des esclaves bon marché qui n’ont besoin ni d’assurance dentaire ni de pause pipi? Cynique.

«The Dead Kid» — Darrell Schweizer
Un gamin ferait n’importe quoi pour être accepté par une bande de durs. Mais quand ceux-ci gardent prisonnier et martyrisent un petit zombie, le gamin décide de suivre sa conscience. Ici, bien sûr, ce n’est pas le zombie le monstre.

«Deadman’s Road» — Joe R. Lansdale
Le révérend Jebidiah Rains accepte d’accompagner l’adjoint du shérif et un prisonnier jusqu’à Nacogdoches en apprenant qu’un mort-vivant hante la route. Une version western de Solomon Kane avec de la poussière, des flingues, des maléfices et des méchants plus que méchants.

«Calcutta, Lord of Nerves» — Poppy Z. Brite
Une description colorée et sordide de Calcutta, où humains et zombies cohabitent. Le contexte permet de proposer une version (plus) macabre du culte de Kali.

«Followed» — Will McIntosh
Des zombies s’attachent aux pas de citoyens ordinaires qui ne se préoccupent pas suffisamment des conséquences de leurs actions sur la vie des autres. Une nouvelle qui soulève des questions sociales connues (ex.: «Qui a fabriqué ce que j’ai acheté et dans quelles conditions?») d’une manière originale.

«The Song the Zombie Sang» — Harlan Ellison et Robert Silverberg
Un musicien extraordinaire continue ses performances au-delà de la mort grâce aux merveilles de la technologie. Une jeune femme, musicienne elle aussi, reproche au monstre sacré de ne plus ressentir son art et d’offrir une performance mécanisée. La nouvelle lie avec beaucoup de finesse la notion d’art à celle de la vie (et donc, de la possibilité d’apprendre et d’évoluer).

Si le recueil vous intéresse, jetez un coup d’œil à la section consacrée au bouquin sur le site de l’anthologiste, John J. Adams. Vous y trouverez, entre autres choses, des entrevues avec les auteurs et des nouvelles intégrales. Adams est le même qui avait monté l’anthologie By Blood We Live.

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8 Commentaires

  1. J’ai pas tout à fait terminé ce gros recueil, mais il est vraiment bon. Et diversifié. Et la nouvelle de Simmons domine en diable.

  2. Daniel Sernine

    J’ai lu «Deadman’s Road» dans une autre antho, et le texte était correct (quoique pas présenté comme une histoire de zombie, il me semble). C’est une histoire d’abeilles et de pasteur chasseur de primes, non?
    The Living Dead se trouve dans ma pile de livres à lire, fourni par mon pusher de lectures, qui a lui aussi embrassé cette mode contagieuse des zombies — un phénomène que je ne parviens pas à m’expliquer. Les deux seuls films contemporains de zombies qui m’ont plu renouvelaient le genre (28 Days Later, discret soupir pour Cillian) ou s’en moquaient (Shawn of the Dead. Mais ceux au premier degré, hmmm…

  3. Dawn of the Dead (le remake de 2004) est un film d’horreur très réussi. Et c’est l’un des rares qui relève du fantastique et non de la SF. Il me semble que bien des films de zombies, ces temps-ci, proposent une origine «scientifique» à ces créatures (même Resident Evil a recouru à un produit de laboratoire pour amorcer l’invasion).

    Autrement, Deadman’s Road est effectivement une histoire de pasteur-chasseur de démons (d’où mon allusion à Solomon Kane) et d’abeilles. J’ai un petit faible pour les histoires fantastiques qui se passent dans un décor western.

    Dommage qu’il n’y ait pas l’histoire de Dan Simmons en ligne. Elle est vraiment bien.

  4. La passion pour les zombies est aussi un truc qui m’échappe — je disais à un ami qui me conseillait un roman ou un film de zombies l’autre jour « je hais les zombies et je me demande pourquoi on s’échine à produire des films de zombies ». :-p Bref, ce n’est pas ma tasse de thé du tout, mais honnêtement je trouve que les idées derrières les nouvelles résumées ici m’intriguent.

    Je remarque que les synopsis qui m’intriguent le plus sont des histoires où le zombie est plus un élément secondaire au service d’une autre intrigue — celle du musicien-zombie dont la musique devient mécanique par exemple…

  5. Joel Champetier

    À cause de Valérie, j’ai vu beaucoup plus de films de zombies que je l’aurais fait de mon propre chef. Je reste un fan de Romero, quoique _28 days later_ est honorable. La réédition de _Dawn of the Dead_ salué par Laurine me laisse ambivalent. Il y a de bonnes idées (la zombie enceinte, le gars sur l’autre toit) mais aussi des irritants hollywoodiens, à commencer par l’absence de vision périphérique des personnages. Scène typique: le héros jette en coup d’oeil dans un corridor. Personne. Il fait un pas. Oh non! Cinquante deux zombis viennent d’apparaître à trois pieds de lui. C’est pandémique à Hollywood (pas juste dans les films de zombis) mais chaque fois ça me fait décrocher.
    C’est bête à dire, mais ce sont deux comédies qui m’apparaissent comme les meilleurs films de zombis ces derniers temps: _Shawn of the Dead_ et _Zombieland_. Un signe que je ne prends pas le thème au sérieux? M’enfin, y’a quand même une scène avec des morts-vivants dans _Le Voleur des steppes_…

    Joël

  6. Et elle était mémorable, cette scène, et surprenante… Un plaisir de lecture.

    Malgré les problèmes que tu soulignes, j’ai plutôt apprécié Dawn of the Dead — le début est diablement efficace. Bien sûr, presque rien n’égale Shawn of the Dead. Dans un vieux billet sur les zombies, je mentionnais une autre bonne comédie, Fido, dont la prémisse rappelle celle utilisée par Michael Swanwick dans l’anthologie dont parle Laurine.

    Lors d’Anticipation, j’ai eu la chance de participer à une table ronde sur les zombies avec l’éditeur de cette anthologie. Nous avons tenté de cerner, justement, ce qui fait l’attrait des zombies. Laurine illustre bien comment ils peuvent se prêter à diverses interprétations. Je me demande aussi si les histoires de zombies n’en viennent pas à constituer une sorte de « comfort food » paradoxal pour ceux qui les consomment: elles viendraient les réconforter dans leur défaitisme, ou leur nihilisme, ou leur vision noire de l’humanité. Bien sûr, il peut y avoir presque autant de raisons qu’il y a de lecteurs. Personnellement, je les apprécie parce qu’ils sont fiables. Un zombie va toujours droit vers son but, sans ruse, sans mensonge. On sait à quoi s’en tenir avec un zombie.

    Quant à la popularité des zombies dans les jeux vidéo, quelqu’un dans l’auditoire de notre table ronde faisait valoir qu’ils sont des cibles parfaites: on peut les détruire sans remords.

    Je finirai peut-être par me procurer cette anthologie. J’avais bien aimé « Sex, Death and Starshine » de Clive Barker: pas son texte le plus subtil, mais c’était amusant à tout le moins. Signalons aussi « Some Zombie Contingency Plans » par Kelly Link. Ce n’est pas réellement une histoire de zombies (ou peut-être que si), mais la fin est inattendue et on ne peut s’empêcher de se demander, comme pour bien des histoires de Link, ce qui se trame sous la surface, ce qui se cache derrière les dires des personnages. Un texte étrange et ambigu, ce qui crée une certaine fascination.

  7. C’est une remarque intéressante Éric. C’est justement ce qui m’ennuie avec les zombies : ils vont droit au but et font toujours la même chose (ou plutôt les scénaristes leur font faire la même chose): ils envahissent, se multiplient, forcent quelques bons vivants à se retrancher… Alors que dans un tas de romans, on emploie les loups-garous et les vampires dans des intrigues beaucoup plus sophistiquées. Mais comme tu dis, c’est peut-être un comfort food pour certains, un peu comme ceux qui raffolent des livres de Dan Brown pour sa recette — tout comme on va acheter un Big Mac parce qu’on s’attend à manger un Big Mac (décidément tout tourne autour de la consommation… :-) ) Je me souviens que des fans de zombies, sur le web, détestaient « Le retour des Morts-Vivants » parce que dans ce film les zombies parlaient alors que pour eux un zombie devait être stupide et muet. Le public-cible en est-il un alors qui apprécie un cliché et recherche celui-ci dans son exacte copie (comme un produit en série de notre société de consommation? :-) )

    Je dois vraiment être imperméable parce que je n’ai jamais été capable de voir les métaphores sur la société de consommation qu’on prête aux zombies, alors que je vois d’emblée un tas de symboles pour d’autres mo-monstres… :-) J’avais apprécié « Shaun of the dead » parce que j’y voyais une moquerie de tous les films d’invasion de zombie qui se prennent justement trop au sérieux :-p Finalement, ce n’est pas tant le monstre lui même qui m’indiffère que l’intrigue-cliché de l’invasion de zombies

    Pour le fun, j’ai vu une BD l’autre jour, le titre m’échappe, mais le héros était un templier qui suite à une malédiction est devenu un zombie en continuelle décomposition (et qui doit se régénérer continuellement en charcutant quelques membres…); mais ça ne l’empêche pas d’être le chef d’un groupe de mercenaires dans le monde moderne, d’avoir une copine et de vivre toutes sortes d’aventures — même si en dépit de sa carrure sexy (si si!) il est franchement… décomposé! J’avoue que l’idée de base de cette BD m’avait plu, mais ça ne parlait pas d’invasion de zombies aussi…

  8. Et juste pour éviter les ambiguités, Éric, je ne dis pas bien sûr que les gens ont tort d’aimer les zombies parce qu’ils vont droit au but. Je trouve juste intéressant qu’en disant cela, tu as mis le doigt sur la raison qui fait que chez moi, ils m’indiffèrent — et je n’y avais jamais pensé ainsi! :-)

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