Voilà un roman de fantasy que je serais tentée de suggérer aux lecteurs qui se sont lassés du genre à cause des grands succès qui ont fait des petits jusqu’à saturation. Il est vrai qu’on ne compte plus les romans où un protagoniste ordinaire devient un héros instantané au contact de la magie. The Magicians, justement, déconstruit cette recette.
Je recommanderais aussi le bouquin aux lecteurs qui ont grandi en dévorant de la fantasy au point de souhaiter se retrouver physiquement dans ces mondes enchanteurs où les quêtes héroïques se cueillent comme des fruits mûrs. Vous vous reconnaîtrez probablement dans la quête du personnage principal. Les références aux œuvres littéraires fourmillent: que votre tasse de thé soit Harry Potter, Narnia, Le Seigneur des anneaux, voire Donjons et Dragons, Lev Grossman multiplie les clins d’œil pour les aficionados.
(Des gros spoilers suivent.)
Quentin Coldwater est jeune, aux études, intelligent et peu motivé. Parce qu’il n’arrive pas à combler un vide existentiel, il se réfugie dans la relecture compulsive d’une série de fantasy se déroulant dans le monde de Fillory. Quentin éprouve un choc en découvrant que la magie existe et qu’il peut l’étudier au collège de Brakebills, la version new-yorkaise de Poudlard. Il s’y fait vite des amis excentriques qui explorent une branche de la magie moins connue. Ils boivent, sacrent, couchent ensemble et triment très, très dur pour maîtriser leurs pouvoirs. Une fois leurs études terminées, ils se retrouvent désœuvrés et plus alcoolos que jamais. Mais un de leurs anciens camarades de classe découvre un accès au monde de Fillory où de sombres choses se trament. Se pourrait-il qu’une quête donne enfin une direction à leur vie?
Les jeunes protagonistes forment une bande surréaliste, mais très crédible. Ils sont attachants, brillants et bourrés de défauts. Leur psychologie est détaillée tout en finesse. Quentin traîne son mal de vivre au fil des pages à l’affût du changement miracle. Il croit d’abord que la maîtrise de la magie comblera ce manque indéfinissable. Il espère ensuite que son statut de sorcier lui apportera le réconfort qu’il recherche en faisant de lui une personne spéciale. Peine perdue, il ne trouve toujours pas de sens à sa vie. Enfin, l’accès à Fillory lui fait miroiter la possibilité de devenir un héros.
Dans The Magicians, la magie ne se crée pas à coups de baguette magique, de boules de feu ou d’incantations pseudolatines. Elle se rapproche plus des formules mathématiques complexes assorties de tables de probabilités et de langues anciennes. L’apprentissage est ardu au point d’en devenir aliénant. Les étudiants se rendent vite compte que la magie naît de la douleur: les gens heureux font rarement de bons magiciens. Elle n’est pas une source de plaisir ni de réelle puissance, et elle ne contribue pas non plus à définir quelqu’un. Et surtout, elle est impitoyable.
La narration est habile. L’auteur sait présenter une notion qu’il garde dans le domaine de la fiction jusqu’au moment où il en fait une réalité: la magie existe; les magiciens vivent parmi nous (et sont riches); les univers de fantasy sont parfois basés sur du concret. Il campe d’abord Fillory dans une série de romans jeunesse dont Quentin commence tout juste à discerner les contradictions frustrantes. L’accès physique à ce monde jette un éclairage nouveau sur ce qui s’y déroule vraiment et la vérité s’avère horrifiante. C’est pour ça qu’il est d’abord assez drôle de voir une bande de jeunes mettre les pieds dans un monde imaginaire en s’attendant à ce qu’on leur propose une quête sur-le-champ parce que c’est comme ça que ça se passe dans les livres. Ils apprennent à la dure que les mondes parallèles ne sont pas des destinations touristiques pour des héros en herbe. Bien au contraire, les sacrifices sont réels et les gains, presque inexistants.
En fin de compte, les univers magiques rappellent beaucoup notre monde ordinaire…
5 commentaires
Wow! Le concept me semble sortir plus qu’un peu des sentiers battus et rebattus. J’achète! :)
Je me reconnais dans les 2 catégories de lecteurs, et le concept me tente aussi. Je crois que je vais tester.
Je voulais aussi mentionner que l’illustration de couverture est de Didier Massard. Ce n’est pas la photo d’un paysage naturel, mais une maquette prise en photo dans un studio.
Bravo, ce roman m’intéresse aussi, moi qui en viens à détester les « quêtes à coupons »!
Les «quêtes à coupons»? Je ne la connaissais pas, celle-là!