Fractale Framboise

Laurine

By Blood We Live — John J. Adams

par Laurine - samedi, 31 octobre 2009 - 9:00 (Critiques, SF&F francophone)

By Blood We Live Les vampires ne font plus peur.

J’aurais dû arriver à cette conclusion il y a longtemps. À ma décharge, je n’ai pas cherché activement à renouer avec le genre depuis plusieurs années. Si je me suis procuré By Blood We Live, le recueil de nouvelles vampiriques réunies par John J. Adams, c’est avant tout à cause de la couverture hilarante, un clin d’œil aux gens de ma génération — qui n’est pas perdue, je vous rassure. L’anthologie regroupe pas loin d’une quarantaine de nouvelles parues au cours des trente dernières années. Toutes abordent le thème du vampirisme sous un angle ou un autre, mais peu d’entre elles réussissent à effrayer. Que dis-je? Elles n’essaient même pas d’effrayer. Les vampires passent maintenant de longues heures dans le fauteuil du psychanalyste. Les auteurs décortiquent leurs motivations et leurs angoisses, les rendant chaque fois un peu plus humains.

Au moins, les vampires ont le mérite d’être polyvalents et, dans un recueil aussi touffu, le produit et les couleurs tendent à varier énormément. Se succèdent des créatures du passé, du présent et du futur, des monstres et des aristocrates, des virus et des mythes anciens, des bleus et des vieux de la vieille, des vampires qui viennent de l’espace et d’autres qui s’y rendent. L’ensemble est inégal, c’est tout vu d’avance. Certaines nouvelles laissent un souvenir mémorable alors que d’autres font office de remplissage. Seulement deux nouvelles sont inédites: «Foxtrot at High Noon» de Sergei Lukyanenko et «The Wide, Carnivorous Sky» de John Langan.

Je ferai un bref survol des nouvelles qui m’ont le plus plu, en précisant que la veine littéraire du vampirisme est devenue tellement encombrée que j’ai développé des goûts arrêtés et une patience limitée. Peut-être trouverez-vous votre bonheur dans des textes que je ne pense pas mentionner.

Snow, Glass, Apples — Neil Gaiman
«Snow, Glass, Apples» (1994) est une nouvelle qui laisse une impression durable. Elle raconte l’histoire de Blanche-Neige du point de vue de la belle-mère, qui est ici une bonne sorcière aux prises avec une gamine monstrueuse. On y trouve tous les éléments de Disney, mais réfléchis dans un miroir difforme: le prince charmant, par exemple, est un nécrophile qui trouve le bonheur auprès d’une enfant toujours froide. L’auteur exploite habilement des recoins obscurs de la psyché humaine et on se prend à souhaiter que les contes d’origine aient eu cette noire sophistication.

Child of an Ancient City — Tad Williams
Une caravane de marchands arabes est traquée par un monstre nocturne. La seule façon de se prémunir de ses attaques est de raconter des histoires suffisamment prenantes pour le distraire. Aux survivants, la créature finit par proposer un concours: si l’un d’eux raconte une histoire plus triste que la sienne, ils sont tirés d’affaire. C’est une version revue de Schéhérazade avec un mélange d’horreur et d’observations humoristiques. Les mises en abîme sont aussi très efficaces (une histoire dans une histoire dans une histoire).

Infestation — Garth Nix
Le gouvernement a mis sur pied des équipes de nettoyage pour se débarrasser des nids de vampires. Des équipes de volontaires composées de casse-cou donnent l’assaut initial. Une telle expédition est jointe par un chasseur peu ordinaire équipé d’armes low tech. Et pourtant, quelle efficacité! L’une des nouvelles les plus originales et les plus mouvementées du recueil, «Infestation» pourrait servir de matière à un roman. Imaginez John Carpenter’s Vampires dans un contexte futuriste avec des vampires d’origine extraterrestre.

Foxtrot at High Noon — Sergei Lukyanenko
Un étranger débarque dans une petite ville qu’un groupe de délinquants, les High Noon Vampires, terrorise tous les jours à midi tapant. L’étranger est venu pour les affronter en duel et débarrasser la ville de cette racaille diurne. Des personnages russes dans un décor de western, on ne voit pas ça souvent. L’auteur (Nightwatch, Daywatch) se montre surtout habile dans sa façon de brouiller la démarcation entre vampires et imposteurs.

This Is Now — Michael Marshall Smith
Un trio de perdants se remémore une nuit de terreur où, adolescents, ils avaient franchi une clôture les protégeant d’une monstruosité. Ayant survécu, aucune réalisation ne leur semblait impossible. Malgré tout, ils finissent exactement comme les personnages de Blackeberg. Une observation mélancolique sur le temps qui passe et qui draine la vie aussi sûrement qu’un monstre.

Abraham’s Boys — Joe Hill
Une autre variation sur ce qui s’est «réellement» passé avec les protagonistes de Dracula, «Abraham’s Boys» présente un Van Helsing consumé par son obsession maladive des vampires. Vivant dans une région rurale des États-Unis, il terrorise ses garçons avec ses superstitions. Une fable sur la folie et la monstruosité, sur l’abus physique et psychologique, la nouvelle baigne dans une atmosphère oppressante. L’un des meilleurs morceaux de cette antho, même s’il n’y a pas de vampires!

After the Stone Age — Brian Stableford
Mina est obèse et malheureuse jusqu’au jour où sa collègue Lucy, un pétard que la forme splendide aide à gravir les échelons de la compagnie, lui révèle le secret de la minceur: des vampires suceurs de gras. L’auteur se moque des régimes miracles, notamment la fameuse diète paléolithique, et en propose un de son cru, qui relève évidemment du fantastique. Une lecture marrante avec des vampires européens sexy.

Sunrise on Running Water — Barbara Hambly
Des rumeurs de guerre inquiètent un vampire qui décide de déménager en Amérique. Le transport se fait en bateau, ce qui pose un problème pour une créature que l’eau courante peut paralyser. Ne prenant pas de chances, le vampire achète un billet sur le bateau le plus solide et le plus sécuritaire jamais construit: le Titanic. On connaît la suite. Notre pauvre vampire a le choix entre attendre les secours en plein soleil ou se laisser submerger par les flots. Une nouvelle rythmée, sans temps mort, avec un antihéros qu’on finit par prendre en pitié.

The Wide, Carnivorous Sky — John Langan
«The Wide, Carnivorous Sky» constitue le plus gros morceau de l’antho. Des vétérans de Falloujah se remémorent leur confrontation avec une créature impossible, littéralement tombée du ciel en plein jour, qui a réduit leur patrouille en charpie. Liés à elle par un lien psychique, les survivants sont obligés de l’affronter une dernière fois pour l’éliminer. J’ignore si l’auteur voulait faire de la bête une sorte de métaphore sur les ravages de la guerre, mais ces vétérans, mutilés physiquement et psychologiquement, sont poignants dans leur désespoir d’en finir, de mettre fin aux cauchemars. On ne peut s’empêcher de penser aux soldats, dans la vraie vie, qui sont parqués et oubliés dans des hôpitaux miteux, du genre Walter Reed. La créature, quant à elle, partage des points communs avec le fameux Predator, notamment parce qu’elle se manifeste en zones de guerre pour couvrir ses nombreux massacres. Elle-même est une chose pathétique, possiblement condamnée à se nourrir de sang qui ne la sustente pas.

One for the Road — Stephen King
J’avais complètement oublié cette nouvelle publiée à l’origine dans le recueil Danse Macabre. L’histoire se déroule après les événements de Salem’s Lot, une ville maintenant désertée par les humains, mais toujours infestée de vampires. Deux vieux compères vont se perdre dans une tempête pour tenter de sauver la famille d’un touriste dont l’auto est restée prise dans la neige. Si King ne réinvente pas les vampires, il campe des personnages attachants qui doivent affronter une situation terrifiante. Le froid intense, la neige qui ralentit la fuite à pied, l’avantage surnaturel des monstres qui rôdent dans un environnement mortel, tout converge pour créer une tension palpable qui fonctionne encore après toutes ces années. King n’est pas surnommé le Maître de l’horreur pour rien: ses vampires ne tuent pas, ils transforment les humains en une abomination. Ces vampires-là font peur…

  11 commentaires

11 commentaires:    (ajoutez-en un)

  1. #1  Gen   (31 octobre 2009 - 17:02)

    Sachant que, à l’époque victorienne, le mythe du vampire servait à faire peur aux jeunes filles qui attiraient l’attention des hommes ou laissaient leur fenêtre ouverte la nuit (parce qu’on ne voulait pas raconter à leurs chastes oreilles les vrais dangers qu’elles courraient), n’y aurait-il pas un lien à faire entre l’hypersexualisation de notre société et le fait que les vampires ne nous effraient plus?

    Avec leur éternelle jeunesse, les vampires sont même de plus en plus attrayants et sexy…

  2. Laurine

    #2  Laurine   (31 octobre 2009 - 18:24)

    Les vampires n’effraient plus parce qu’ils ont cessé de représenter l’autre. Ces jours-ci, ils sont souvent dépeints comme des êtres vivant parmi nous, en secret (indétectables) ou au grand jour (exotiques). Leurs différences sont de plus en plus gommées. Et, oui, leur immortalité est certainement un atout.

  3. #3  Vladkergan   (1 novembre 2009 - 3:55)

    Ils ne font plus peur parce qu’ils se sont rangés. Ils ont un travail et vont au lycée, et deviennent végétarien de manière à rester le plus discret possible.

    Le vampire n’est plus en effet l’autre monstrueux qui prends forme à travers le regard d’autrui mais une créature de paillettes qui ne conservent plus que les attraits positifs des buveurs de sang originel.

    Une très grosse perte de force d’évocation selon moi.

    Pour le reste ce recueil a l’air plutôt attirant, vu les grands noms qui s’y succèdent.

    Pour ceux qui voudraient creuser le sujet : http://blog.vampirisme.com/vampire/

  4. #4  Joel Champetier   (3 novembre 2009 - 8:22)

    Comme générateurs d’effroi, le vampire et la momie se sont dévalués depuis longtemps. Les zombis servent désormais de figurants dans les films comiques. Quant au tueur en série, s’il était glaçant au temps du _Silence des agneaux_, il s’est hissé dans _Dexter_ au statut de héros de série policière. Assistera-t-on à la même évolution du méchant absolu du moment: l’assassin d’enfant? Verra-t-on dans quelques années sur HBO une série “provocatrice” mettant un scène un héros qui s’adonne à cette activité, tout en montrant des côtés humains et sympathiques?

  5. Laurine

    #5  Laurine   (3 novembre 2009 - 20:23)

    Pour montrer un assassin d’enfants sous un bon jour, il faut montrer les enfants sous leur mauvais jour. Je pense aux tyrans miniatures qui drainent leurs parents de toute substance.

    Tout est une question de perspective.

  6. #6  Valérie Bédard   (8 novembre 2009 - 20:50)

    Je dis souvent en voyant un enfant faire une scène au centre d’achat ou un commercial avec des enfants particulièrement faissables: “Où sont les tueurs en série quand on a besoin d’eux?”

  7. #7  Daniel Sernine   (9 novembre 2009 - 19:53)

    Assassin-pathique:
    Michael Hall, probablement pas assez bien payé pour ses rôles dans Six Feet Under et Dexter est serveur au restaurant Pizzafiore de la rue Lacombe (métro Côte-des-Neiges). Et, détail qu’on nous avait caché, il parle français sans plus d’accent que vous et moi (vous et moi de Montréal, s’entend).
    Si vous comptez manger dans le coin, prenez une chance que ce soit une de ses journées de travail…
    La pizza est très appétissante elle aussi.

  8. Laurine

    #8  Laurine   (9 novembre 2009 - 20:46)

    Oui, mais faut-il emmener ses enfants?

  9. #9  Daniel Sernine   (9 novembre 2009 - 22:01)

    Celui que nous avons vu semblait bien gentil; je doute qu’il aurait enfourné des enfants dans le four à pizza, quelles que soient les circonstances…
    Mais bon, Dexter aussi a l’air d’un gentil monsieur, il ne ferait jamais de mal à Cody…

  10. Laurine

    #10  Laurine   (10 novembre 2009 - 8:19)

    En fait, les créateurs de Dexter (à commencer par l’auteur, je présume) spécifient bien que le personnage ne tuerait jamais d’enfants. On n’en est pas encore rendu au tueur d’enfants sympatique dont parle Joël. Mais un four à pizza est une bonne idée de départ… Un classique, même.

  11. #11  Daniel Sernine   (10 novembre 2009 - 10:14)

    Voilà tout juste deux semaines, Claude B., cet oiseau de malheur, aurait pris sa plume pour nous énumérer en 31 mots les diverses pizzas envisageables dans ce tendre menu…
    Puis les petits morts-vivants bien cuits seraient revenus, chancelants et le regard vide, sous la plume de Guillaume V…

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