Why Your World is About to Get a Whole Lot Smaller — Jeff Rubin
par Laurine - samedi, 22 août 2009 - 19:00 (Critiques, Lectures, Société)
Jeff Rubin est un économiste canadien réputé qui travaillait, jusqu’à tout récemment, pour la CIBC. Concernant notre dépendance au pétrole, il a quelques mauvaises nouvelles à nous annoncer. Dans ce marché, l’offre et la demande ne sont plus sur la même longueur d’onde depuis des années, et le prix du baril augmente de façon inexorable. Bientôt, les pays de l’OCDE ne pourront plus importer suffisamment de cette énergie, ce qui aura un impact important sur notre mode de vie. Dans son essai de 300 pages, l’auteur explique qu’il faut se préparer à des chamboulements critiques.
Dans un premier temps, il décrit les raisons qui expliquent pourquoi moins de pétrole est exporté au fil des ans. Une constatation géologique veut que les ressources en pétrole léger non soufré (light sweet crude) sont en train de s’épuiser. Les compagnies pétrolières doivent chercher d’autres sources dans des endroits géopolitiquement instables ou géographiquement dangereux. Alors que les pipelines du Nigeria sont la cible d’attaques régulières, les plateformes pétrolières du golfe du Mexique sont balayées par les ouragans. Ailleurs, c’est la ressource elle-même qui est difficile à exploiter: il y a beaucoup de pétrole en Alberta, mais le coût pour l’extraire et le traiter est astronomique.
Pendant ce temps, les pays pétroliers de l’OPEP vendent à leurs concitoyens du pétrole à très bas prix. En cela, ils appliquent la même politique que nous retrouvons par exemple en Ontario et au Québec concernant l’électricité. Qui dit bas prix dit gaspillage: une station de ski à Dubai utilise environ 3500 barils de pétrole par jour! Cela étant dit, le Moyen-Orient n’a pas le choix de se rabattre sur le pétrole et le gaz naturel: il n’y a évidemment pas d’hydroélectricité dans le désert. La quantité de pétrole réservée pour l’exportation fond comme une peau de chagrin et le prix du baril ne fait que grimper. Notre propre culture du gaspillage (SUV, etc.) s’en trouvera grandement freinée.
L’impact des prix pétroliers se fait ressentir à tellement de niveaux que c’en est étourdissant. L’auteur consacre toute une section pour illustrer comment des prix trop élevés provoquent une inflation, suivie d’une hausse des intérêts, suivie d’une crise économique comme celle que nous traversons.
Comme il le souligne aptement, la mondialisation fonctionne tant et aussi longtemps que le pétrole est assez abordable pour déplacer les marchandises d’un continent à l’autre. Avec la hausse des prix, l’économie deviendra locale, d’où le titre de l’ouvrage. Les produits fabriqués à bas prix en Asie ne seront plus concurrentiels à cause des coûts du transport. Il est fort probable que les entreprises se verront obligées de rouvrir leurs chaînes de production dans leur propre pays. Cela fera augmenter les prix de la marchandise, bien sûr, mais l’initiative créera plus d’emplois si l’on suit la logique économique. L’emploi en général changera: l’accent qui est présentement mis sur le secteur secondaire, c’est-à-dire celui des services, sera posé sur le secteur primaire, celui de la production. La nourriture sera moins variée à cause des baisses de l’exportation et proviendra de fermes et de cultures locales.
Les villes qui s’en sortiront le mieux sont celles qui auront investi dans le transport en commun pour construire un réseau qui permettra aux gens d’aller travailler sans se ruiner à la pompe — le prix de l’essence devrait d’ailleurs réduire le nombre de voitures sur les routes ou, du moins, leur taille. Ah, et fini le tourisme dans les régions exotiques. Ryanair peut installer des toilettes payantes dans toute sa flotte et obliger les obèses à payer pour deux sièges, cela n’amortira jamais les coûts astronomiques du kérosène.
L’auteur donne une foule d’exemples sur la façon dont nous vivrons lorsque la mondialisation ne sera qu’un souvenir fabriqué en Chine. Il y a du noir et du rose et beaucoup de variables dépendront des gestes que nous posons maintenant. Ne vous fiez pas trop aux sources alternatives d’énergie: l’énergie solaire ou éolienne, par exemple, ne fournit pas assez de jus pour alimenter notre société gourmande. Le charbon est hors de question, l’éthanol est un mirage indécent et le nucléaire prend des années à construire — sans parler qu’il produit des déchets dangereux. L’hydroélectricité? Si tout devait se brancher dans une prise de courant, imaginez la taille du réseau!
Un détail dans le bouquin a attiré mon attention. Le développement technologique est étroitement lié à l’accessibilité du pétrole. Ralentissez le transport de l’électronique (un domaine spécialisé qui n’a rien de local) et la loi de Murphy vient d’en prendre un coup. Adieu singularité, rebonjour le tricot?
«No personal spacecraft or gleaming megacities — those are the daydreams of the era of cheap energy. The future will look a lot like the past.»
Au moins, l’air sera plus propre.
Malgré les digressions et quelques exemples un peu étranges, la mise en garde contre le gaspillage de l’énergie est percutante. On sort de cette lecture un peu moins naïf… et un peu plus inquiet.

#1 Hugo (23 août 2009 - 14:26)
Intéressant constat… que l’on avait déjà pas mal compris, non? Le problème est que ce genre de théorie (réaliste) est basée sur des généralités. Or n’y aura-t-il simplement qu’une plus grande disparité entre riches et pauvres, si les produits à bas prix issus de la mondialisation disparaissent? Les riches pourront encore se payer un SUV, la classe moyenne deviendra plus pauvre. Ce ne sont pas toutes les tranches de la population qui souffriront de ce retour de balancier.
Si le futur ressemble au passé, alors oui, il y aura plus d’écart entre riches et pauvres, la volonté politique de gauche s’effondrera alors, la santé publique ira aux oubliettes… joyeux tout ça.
Et je suis de ces gens (cyniques ou réalistes?) qui croient que comme les gens en autorités ne prennent jamais les décisions qui s’imposent en matière d’environnement et d’énergie, ça ne va aller qu’en empirant, peu importe les gestes individuels posés.
Je ne parle pas simplement du gouvernement canadien actuel – bien que l’exemple soit patent – mais localement, Montréal est encore un royaume du véhicule individuel, malgré les discours Bixi et autres, on sous-finance le transport en commun et on veut plus d’autoroutes. Toute l’Amérique du Nord est comme ça; le pétrole est génétiquement incrusté dans la majorité de la population du continent.
Enfin, le problème des livres comme celui-ci, c’est leur inutilité; ceux qui le lisent sont déjà convaincus, les autres semblent totalement bouchés aux idées qu’il exprime. On tourne en rond.
Pessimiste, oui… c’est pourquoi je profite tant du présent… pendant qu’il dure :-)
Fini les voyages exotiques? Bah, peut-être qu’au lieu d’aller dans l’espace, certains iront skier à Dubai.
#2 Michèle Laframboise (25 août 2009 - 22:17)
Excellente réflexion, que j’aurais aimé avoir sous la main lors de mon panel “When the oil runs out” noyauté par deux représentatns de l’industrie pétrolière…
Ces représentants ont essayé de faire dévier le sujet, convaincus qu’on ne manquerait pas de pétrole d’ici un siècle… même celui facile à extraire!
J’ai parlé du gaspillage d’eau pour extraire ce pétrole, et des externalisations des couts écologique, car ce ne sont pas les pétrolières qui vont reboiser les sables bitumineux en Alberta.
Je pense aussi que les importations vont couter plus cher. Même les porte-container s’ajoutent des voiles et des parachutes pour diminuer leur consommation.
Merci pour ce résumé, Laurine!
#3 Joel Champetier (26 août 2009 - 8:29)
J’étais présent à ce panel, Michèle, et tu t’es fort bien débrouillée malgré le handicap de la langue. La question des réserves de pétrole mondiales n’est pas simple à trancher : à quel moment l’exploitation “simple” devient “compliquée”. Un tenant de la thèse opposée a bien de la latitude pour ergoter. Le danger, bien entendu, c’est que le rapport entre la demande et l’offre n’est pas linéaire: il peut y avoir des soubresauts d’une amplitude qu’on n’a pas encore connue, avec tout ce que ça suppose de perturbations sur l’économie qui dépend de cette source d’énergie.
#4 Laurine (26 août 2009 - 19:18)
C’est certain qu’une augmentation du prix du pétrole affectera la société: il y aura encore plus de pauvres si les gens ne savent pas mettre sur pied une économie locale à toute vitesse. Cela implique, par exemple, une reconfiguration des quartiers pour éviter que les gens n’aient à se déplacer en voiture dès qu’il ont besoin d’une pinte de lait. Cela implique aussi une nouvelle gestion des terres pour permettre à l’agriculture locale de se développer. Mais c’est le genre d’idées qui paraissent toujours bien sur papier. Concrétiser ces théories est une tout autre histoire.
Au moins, avec ce genre de bouquin, les lecteurs — qu’ils soient pour ou contre ces idées — ne pourront pas dire ensuite qu’ils n’ont pas été prévenus! Et qu’il soit question de pétrole ou non, la délocalisation des entreprises a des effets dévastateurs sur l’emploi et sur l’environnement. Tout cela pour du profit!
Incidemment, les économistes ont une curieuse façon de présenter le marché du pétrole: selon eux, plus le baril coûte cher, plus y a de pétrole disponible. Il ne s’agit pas ici d’insérer «moins de gens en achètent» au milieu de l’argument, car alors le prix du pétrole chuterait. En fait, le pétrole coûte très cher à extraire. Si un baril vendu à 30 $ coûte 100 $ à remplir, les pétrolières n’ont aucun incitatif à aller le pomper dans le sol. Par contre, si le baril se vend à 140 $, ça vaut le coup (et le coût).
#5 Hugo (27 août 2009 - 9:09)
Tout cela pour du profit!
Ça me fait toujours sourire, cette phrase… Ça demanderait un très long commentaire, mais je tenterai une très courte synthèse.
Ce méchant “profit” que toutes les grandes compagnies veulent réaliser à tout prix, et bien il va quelque part, à quelqu’un. Dans le cas des grandes sociétés,, il est souvent versé à titre de dividendes, car sinon, les investisseurs vendront leurs actions pour investir dans d’autres placements qui payent plus. Le cours des actions diminue si la société ne verse rien, ou pire, si elle fait des pertes plutôt que du profit.
La faute aux investisseurs et au marché, qui font pression, donc. Qui sont-ils ces investisseurs? Et bien à part quelques grands groupes mondiaux, il y a des centaines de milliers de gens comme vous, qui directement par des comptes de placements ou de REER, ou indirectement via leur régime de retraite au travail, investissent dans des sociétés qui polluent, ou dans des fonds communs qui eux, investissent dans des compagnies pétrolière.
Bref, les lois du libre marché ne permettent pas contrôler les impacts environnementaux, d’où l’absolue nécessité de réglementation. Or actuellement – pour prendre l’exemple de l’exploitation en Alberta si facile à comprendre – les sociétés qui exploitent les sables ne sont pas responsables des dégâts futurs causés, ni des tonnes de GES qu’ils émettent. Oui, ils le font pour faire du profit, dont tous les actionnaires directs et indirects profitent aussi, mais ils ne pourraient pas le faire dans ces conditions si les lois au pays étaient plus cohérentes au niveau de la protection de l’environnement.
#6 Laurine (27 août 2009 - 18:39)
C’est quand même une histoire de profit, peu importe dans quel portefeuille il se rend. Et pour faire ce profit, les compagnies prennent des décisions qui bénéficient à une minorité (les gros actionnaires) et nuisent aux petits investisseurs ordinaires. Parce qu’en délocalisant leurs entreprises, il réduisent le nombre d’emplois disponibles. Difficile d’investir ou même de dépenser, quand on n’a pas de salaire. En prenant ce genre de décision est-ce que les compagnies ne se tirent pas dans le pied?
Je veux bien croire que les choses sont bien plus complexes que ce que je décris, je ne suis pas une experte ficale. Mais tout de même, il y a quelque chose de fondamentalement boiteux dans ce système.
(À part ça, oui, nos lois environnementales sont nulles. Et les citoyens sont des veaux.)
#7 Laurine (27 août 2009 - 18:43)
Tiens, un article sur le Peak Oil dans le Huffington d’aujourd’hui.
#8 Hugo (28 août 2009 - 9:44)
Excellent, l’article de Rotello.
Pour le reste, nous avons la même opinion.
Sur le profit pour le profit, je voudrais préciser une chose, toutefois. Mon commentaire visait à spécifier que même la majorité des gens qui hurlent contre les grandes compagnies polluantes ne sont pas blancs comme neige; idem pour ceux qui crient contre l’augmentation du prix du pétrole, mais possèdent des fonds communs ou des REER avec des titres pétroliers.
Les grands titres pétroliers canadiens (Encana, Husky, Nexen, Canadian natural ressource, Imperial (celui-ci détenu par Exxon), Petro-Canada, Suncor, Talisman, Shell…), ils exploitent tous les sables albertains, et pour ne pas se retrouver devant des terres dépourvues de pétrole, ils doivent acheter de nouveaux lots. Ils le font avec les émissions de titres sur la marché boursier, titres qui sont achetés en grande partie par les “petits investisseurs”, les fonds communs de placement, les REER, les régimes de retraites corporatifs ou gouvernementaux (je n’ai pas vérifié si un régime comme le RREGOP investi dans ces fonds, mais j’imagine que oui – même indirectement via la CDP – comme tous les investisseurs, ils veulent rentabiliser leurs investissements). Tous les grands pétroliers dont le siège social est à Calgary utilisent le même style de financement, et tous passent par des petits investisseurs via des fonds communs et des régimes de retraite. Et ils sont populaires auprès des gens “ordinaires” qui investissent dans ces fonds car ils sont payants, versent des dividendes régulièrement, et plus que les titres de d’autres sphères d’activités.
[Pour la délocalisation, le raisonnement est le même, si on parle de grandes corporation qui a fait appel au financement boursier public.]
Très peu d’entreprises ont des réelles vues à long terme, et c’est normal: les hauts dirigeants bougent beaucoup, changent beaucoup, passent d’une entreprise à une autre au gré de leur cote de popularité comme gestionnaire rentable. Du coup, chacun a des vues à court terme, recherche un profit élevé à court terme, ce qui séduit tous les investisseurs – ce sont eux, ultimement, qui décident qui dirige la boite. Les petits investisseurs se montrent toujours silencieux lorsque les bons dividendes entrent dans leurs comptes de placements, il suffit donc de les garder heureux pour avoir la paix de ce côté.
En terminant, je corrige un détail:
Et pour faire ce profit, les compagnies prennent des décisions qui bénéficient à une minorité (les gros actionnaires) et nuisent aux petits investisseurs ordinaires.
Faux. Leurs décisions bénéficient (au moins à court terme) à tous leurs actionnaires, s’ils font du profit, incluant les gens dont le fonds de retraite leur verse des rentes gagnées sur les dividendes de ces compagnies.
(Je mentionne cet exemple de rentier car souvent, on y retrouve des gens qui pensent ne pas avoir de placements dans ces entreprises, et hurlent au scandale dès la première montée du prix de l’essence – illustrant mon point précédent).
Par contre, les compagnies prennent des décisions qui nuisent – souvent – au reste du monde, en terme social et environnemental, et là, je suis parfaitement d’accord avec toi.
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#9 Félix (1 octobre 2009 - 11:41)
Si l’on suit cette logique plus loin, et je pense que c’est la réalité, nous faisons tous partie de l’économie, et nous sommes tous des acteurs dans ce système. Sommes-nous TOUS pour autant responsables de son (bon/mauvais) fonctionnement? Dans une certaine mesure, peut-être, mais sûrement pas de la même façon, car nous n’avons pas tous le même pouvoir.
Un grand pouvoir (+ d’argent, d’influence ou autre) devrait signifier plus de responsabilité, donc il est normal que ce soit avant tout les gens en position de (plus grand) pouvoir que l’on critique. On s’attend à ce que ces gens soient prêts à mettre leurs (grandes) culottes, ce qui signifie, oui, prendre le leadership et, oui aussi, montrer l’exemple.
Je ne vois pas pourquoi les gens qui contribuent à ce système (si on suit la logique, c’est nous tous), et qui en bénéficient même, devraient s’abstenir de critiquer : ce sont souvent ceux qui sont les plus conscients du problème, donc ce sont justement eux qui sont le mieux placés pour en parler! Ce serait plutôt immoral de ne pas parler du problème et de s’enrichir en silence.
Au contraire, les investisseurs, comme tous les citoyens, ont le devoir de le dénoncer de manière à ce que la règle s’applique à tous, en même temps qu’il doivent agir de manière individuelle. Parce que dans le fond, chacun se dit : pourquoi moi je changerais de comportement et si les autres ont le droit de s’enrichir de cette manière? Je pense que la législation est le meilleur moyen de régler le problème : que les règles soient justes et équitables pour tous. En attendant, chacun devrait faire ce qu’il peut, mais on ne peut exiger de ceux qui critiquent un comportement irréprochable!
Personne ne peut être blanc comme neige et nous ne sommes pas tous au même niveau de conscientisation non plus. C’est sans doute à chacun doit faire sa part et avoir un minimum de cohérance dans la mesure du possible, mais on ne peut pas demander aux gens qui critiquent les plus puissants — qui sont ceux qui ont les plus grands moyens d’agir de manière plus significative — d’être sans tache. On ne fera que se relancer la balle, et on ne règlera rien!