Anticipation et Boréal dans le désordre

Le 67e congrès mondial de science-fiction, nommé Anticipation, ainsi que le 26e congrès Boréal, se tenaient à Montréal autour de la dernière fin de semaine.

Notre SFF

Cette édition du congrès mondial (Worldcon) comportait une bonne part de programmation francophone. Le panel sur « Les multiples fondations de la SF canadienne d’expression française » était fort instructif. La modératrice, Amy Ransom, vient de publier un livre à ce sujet, et les panélistes en savaient long. J’abordais ce même sujet le lendemain dans un panel en anglais. Une constatation: c’est à partir de 1974, avec la création de la revue Requiem, qu’on commence vraiment à parler d’un milieu actif et cohérent de la SFFCF, alors qu’avant on avait surtout des oeuvres et des auteurs isolés… mais plusieurs des méga-succès actuels proviennent d’auteurs qui se mêlent peu au milieu. Au moins, on soulignait avec satisfaction que le milieu se renouvelle avec l’arrivée de nouveaux auteurs enthousiastes.

J’ai pu le constater lors de mon trop bref passage au congrès Boréal: bon nombre de ces nouveaux auteurs étaient sur place, et des nouveaux visiteurs aussi — assez, je crois, pour justifier la tenue de ce congrès en simultané avec Anticipation. Les organisateurs habituels étant accaparés par Anticipation, de nouveaux organisateurs ont pris la relève et ont opté pour une formule simple: une seule grande pièce, et une activité à la fois. L’approche semblait porter fruit. Dominic Bellavance résume son expérience et recense les billets traitant du congrès.

De retour à Anticipation, la question s’est posée: pourquoi ne s’amuse-t-on jamais en lisant de la SF en français? Notons l’énoncé catégorique, sans doute calculé pour stimuler la discussion. Je me souviens d’avoir vu le sujet abordé à Boréal il y a quelques années, et la situation ne semble pas avoir beaucoup évolué depuis. Outre la réponse évidente (« en fait, il arrive qu’on s’amuse »), voici certains des arguments apportés:

  • la SF est avant tout une littérature d’idées, et bon nombre de lecteurs n’y cherchent pas « l’amusement », mais plutôt l’innovation, l’exploration d’autres mondes et d’autres temps.
  • la SF peut être carrément humoristique, mais rares sont les auteurs doués pour ce sous-genre… et plus rares encore ici, puisque les auteurs de SF en général sont si peu nombreux.
  • l’édition québécoise, étant subventionnée en tant que nécessité culturelle, tend à valoriser le sérieux, tandis qu’un milieu plus purement commercial favorise les oeuvres de divertissement qui vendent au plus grand nombre.

Semble-t-il que l’un des textes amusants de notre SF — une certaine nouvelle de Joël Champetier traitant de toilettes qui bloquent — serait né d’un défi. Voilà donc une autre piste: si vous voulez vous amuser, mettez un auteur au défi.

Les nouveaux médias

L’un des panels auxquels je tenais à assister s’intitulait « The New Media » et rassemblait Ellen Kushner, Neil Gaiman, Melissa Auf der Maur, Cory Doctorow, Steven R. Boyett et Tobias Buckell. Comment les nouvelles technologies, et la fusion de la musique, du cinéma, de la bande dessinée et autres, affectent-elles les arts? D’emblée, Gaiman soutenait que les nouvelles technologies affectaient surtout l’accès à ses oeuvres, plutôt que les oeuvres elles-mêmes. Les livres audio, par exemple, ne sont pas si nouveaux, mais ils se vendent énormément depuis qu’on peut les télécharger aisément. Cory Doctorow est reconnu pour profiter de cette facilité d’accès. Depuis son deuxième livre, il prend pour acquis que chacune de ses oeuvres sera copiée à grande échelle; il les offre gratuitement en version électronique. Trouve-t-il des inconvénients à cette approche? Non, répondait-il après une certaine hésitation… ou plutôt, l’unique inconvénient est qu’il doit consacrer beaucoup de temps à gérer sa vie publique en ligne.

La collaboration en ligne est de plus en plus aisée et ce, à bien des niveaux. Elle s’avère souvent fructueuse, parfois moins… Gaiman s’est essayé à utiliser Twitter pour demander à ses lecteurs de traduire une phrase en latin. Environ cent cinquante petits génies lui ont simplement envoyé la version Babelfish; lui sont aussi parvenues des réponses de sept ou huit personnes qualifiées… dont une qu’il connaissait personnellement, et à qui il aurait pu écrire directement. Bien qu’il soit à l’aise avec les « nouveaux médias », il faisait valoir qu’un bon livre fonctionne toujours bien tel quel, et ne serait pas amélioré par l’ajout de capsules vidéo. De même pour Melissa Auf der Maur: son dernier projet a beau être dans l’air du temps en combinant cinéma, musique et bande dessinée, il reste qu’elle utilise peu l’informatique elle-même et collabore en personne.

Boyett soulignait que l’artiste en personne, les événements uniques, sont très en demande puisque c’est à peu près la seule chose qu’on ne peut reproduire. Les musiciens ne songent plus à vivre des ventes de leurs CDs, mais les voient plutôt comme une publicité pour leurs spectacles (Trent Reznor abondait en ce sens récemment). Ils ont de plus en plus de compétition aussi, puisque les moyens pour créer et diffuser sont de plus en plus accessibles. L’avantage de cette tendance, pour Doctorow: puisqu’il en coûte moins cher d’expérimenter, les gens peuvent aisément s’essayer, découvrir qu’ils ne sont pas doués, et passer à autre chose.

Vedettes

Parmi les noms connus inclus au programme, j’avais noté celui de John Scalzi. J’aurais reconnu Scalzi si je l’avais croisé; en fait, j’aurais même su reconnaître sa femme, et sa fille de dix ans. Je trouve ça quelque peu déconcertant. Non pas que j’aie pris l’habitude d’espionner leur demeure… je lis le blogue de Scalzi, où il publie une abondance de photos. J’arriverais presque à reconnaître ses chats.

L’un des attraits des Worldcons, c’est la possibilité de rencontrer — ou apercevoir, à tout le moins — les grands noms de la SFF, anciens ou nouveaux. Ce qui a changé, depuis quelques années, c’est qu’on a déjà l’impression de bien connaître certains d’entre eux avant même de les avoir rencontrés. Ce n’est ni bon ni mauvais, j’imagine, ou plutôt, c’est les deux en même temps. Cette fois-ci, j’ai presque eu un mouvement de recul face à tous ces auteurs. J’ajusterai le tir la prochaine fois. Quelques trucs:

  • choisir certains panels en fonction du sujet, mais d’autres en fonction des panélistes. Certains auteurs sont toujours intéressants, peu importe le sujet.
  • aller aux séances de signature. Celles des deux ou trois grosses vedettes du congrès risquent d’être trop achalandées pour en valoir la peine, mais les autres offrent une bonne occasion d’échanger quelques mots avec d’excellents auteurs.
  • traîner dans la salle des commerçants. Plusieurs auteurs fréquentent la table de leur maison d’édition et sont heureux de discuter avec les visiteurs.

Je me suis au moins assuré d’assister à la séance de lecture de Neil Gaiman, qui ne m’a pas déçu. Il lisait deux textes, le deuxième étant paru dans le dernier Solaris (« Lettre d’amour »). Je l’avais lu sur l’autobus Sherbrooke-Montréal: c’était fascinant d’entendre la version originale et de guetter les réactions du public.

J’aurai aussi pris le temps d’échanger avec les auteurs et fans d’ici, y compris Elisabeth Vonarburg, invitée d’honneur, dont on célébrait l’anniversaire le jeudi soir à grands renforts de gateaux multicolores. Les conversations étaient passionnantes et trop brèves, comme toujours.

Autres mondes

Anticipation était ma troisième Worldcon, et ma première depuis Boston en 2004.
Ce congrès m’a paru moins immersif que les précédents, et j’ai fini par comprendre pourquoi: c’était tout près. À Boston, et à Toronto l’année précédente, j’étais dans une ville que je ne connaissais pas, ou peu, à une certaine distance de chez moi, et le congrès devenait vite un univers en soi. À Montréal, je me sentais chez moi, et j’étais moins porté à me plonger corps et âme dans le congrès. Je suis allé flâner aux Francofolies, par exemple: comment faire autrement?

Autre différence, plus stimulante celle-là: Anticipation constituait la rencontre de deux mondes. C’était épatant de pouvoir à la fois croiser Robert Silverberg dans la salle des commerçants et discuter avec une foule de confrères et consoeurs d’ici. J’ai pu voir Yves Meynard, en habit de soirée, co-animer la remise des prix Hugo. Ça me donne envie de voir Alain Ducharme publié dans Fantasy & Science Fiction, ou la trilogie des Cités intérieures de Natasha Beaulieu adaptée au cinéma par Guillermo Del Toro… Qu’attendons-nous pour envahir ce marché?

À la prochaine?

Impossible de résumer une Worldcon en un seul billet. Ce survol suffira pour l’instant; dites-moi s’il vous faut des précisions sur l’un ou l’autre aspect. Si vous voulez tenter l’expérience vous aussi, la prochaine aura lieu à Melbourne, et la suivante plus près de nous, à Reno, au Nevada. J’ignore quand j’y retournerai, mais je suis heureux d’avoir pu y assister à Montréal, en anglais et en français. Je lève mon chapeau aux organisateurs, dont Christian. Beau travail!

Un commentaire

  1. Alain Ducharme

    Merci du compliment Éric. Je t’assure que si jamais je trouve un traducteur, j’envoie « Jos Montferrand et le Grand brigand des routes » à F&SF.

    Je rajouterais un autre truc pour côtoyer des « vedettes » à une worldcon: ne pas négliger les partys le soir.

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