The Anubis Gates — Tim Powers

The Anubis GatesAvec un retard notable, je me plonge enfin dans les ouvrages de Tim Powers qui m’intriguent depuis des années. The Anubis Gates a valu à son auteur le Philip K. Dick Award (1983) et le Science Fiction Chronicle Award (1984). Oui, ce roman a plus de vingt-cinq ans et il se lit toujours aussi très bien. Et malgré les prix littéraires raflés dans le domaine de la science-fiction, il y est question de mythologie égyptienne, de poètes victoriens, de gitans et de voyage dans le temps rendu possible par la magie. C’est du steampunk déjanté.

Au tournant du 19e siècle, les Britanniques contrôlent l’Égypte. Pour redonner le pouvoir aux anciens dieux, des magiciens tentent de ramener ceux-ci du passé dans l’espoir de les lâcher sur Londres. L’expérience ne fonctionne pas comme prévu, mais crée dans le temps des ouvertures espacées de façon précise. Un millionnaire du 20e siècle les découvre et espère s’en servir pour survivre à une maladie fatale. Afin de financer ses recherches, il offre à des touristes temporels la possibilité d’assister à un discours du poète Samuel Coleridge, moyennant un tarif exorbitant. Il embauche aussi du personnel, dont Brendan Doyle, un professeur fasciné par un contemporain de Coleridge, le mystérieux poète William Ashbless. Le saut vers 1810 se fait sans anicroche jusqu’à ce que Doyle se fasse kidnapper par le Dr Romany, un magicien puissant à la tête d’une bande de gitans. Doyle échappe à son ravisseur, mais reste prisonnier du 19e siècle. Son escapade l’amène à découvrir des organisations secrètes de mendiants, dont l’une est dirigée par le clown psychopathe Horrabin, qui travaille pour le Dr Romany. Et pour compliquer les choses, une sorte de loup-garou voleur de peau se promène dans Londres.

Je résume de façon lapidaire un récit que le lecteur trouvera certainement plus enchevêtré. Lire The Anubis Gates requiert une attention constante, car les événements s’y déroulent de façon serrée. Il n’y a pas matière, ici, à se plaindre des longueurs. Les changements de décor spatial ou temporel sont fréquents; le fil du temps se plie, s’effiloche et se boucle, servant de prétexte au déplacement constant du héros, Brendan Doyle. Celui-ci pense d’abord pouvoir profiter de ses connaissances contemporaines pour faire sa fortune dans le passé. Le pauvre doit se rendre à l’évidence: la réalité ne se conforme pas à ses désirs. Le voilà ballotté entre ennemis et alliés avec la moitié de la population clandestine de Londres à ses trousses. Il n’a absolument aucun contrôle sur ce qui lui arrive, peu importe le nombre de plans qu’il échafaude. Même l’Histoire avec un grand H, à laquelle il pensait pouvoir se fier, s’avère pleine d’imprévus et de malentendus.

L’inventivité de Powers se manifeste surtout dans ses personnages colorés, tous plus fous les uns que les autres. Cela ne lui suffit pas de poser dans le récit deux sorciers improbables, Horrabin le clown et Romany le ka. L’auteur décide que ces magiciens ne peuvent toucher terre sans éprouver de la douleur, et voilà que le clown se promène sur des échasses pendant que Romany bondit dans des souliers dotés de ressorts. Le fameux loup-garou, alias Dog-Face Joe (Powers s’est sans doute inspiré du véritable Jo-Jo The Dog-Faced Boy), vole le corps de ses victimes et laisse celles-ci dans une enveloppe poilue et méconnaissable. Cette faculté de la créature, en plus de faire l’envie de certains, crée une série de quiproquos farfelus et souvent mortels dans lesquels le héros se trouve embourbé.

Impossible de ne pas mentionner le ton humoristique qui souligne certains passages. Parfois, un détail ironique se glisse dans une tournure de phrase. Ailleurs, c’est un plan complexe qui tombe à l’eau à cause d’un bête imprévu. Pourtant, les éléments d’horreur ne manquent pas, même si l’auteur ne verse à peu près jamais dans les descriptions graphiques. Il préfère laisser au lecteur tout le loisir d’imaginer le sort de ceux qui abusent de la magie noire, des plans de destruction massive et de pouvoir absolu. Dans ce roman, l’avenir semble appartenir à ceux qui pensent simplement!

The Anubis Gates est spécial parce que l’auteur n’essaie même pas de suivre des ornières déjà tracées. Powers est l’un des pionniers du steampunk, qui mêle fantasy urbaine et éléments de science-fiction dans un passé historique crédible (ici, la fameuse période victorienne). À moins d’être un maniaque des genres purs et clairement définis, il est difficile de ne pas se laisser prendre par les mésaventures d’un voyageur-temporel-malgré-lui dans ce récit teinté d’humour et d’horreur.

Vous trouverez la version française en version poche chez J’ai Lu, sous le titre Les Voies d’Anubis traduit par Gérard Lebec.

# Les commentaires sont fermés.

8 Commentaires

  1. Je m’y suis pris à deux fois pour le lire. La première fois, j’ai trouvé ça assez « obscur », la seconde, je me suis laissé happer. Bien m’en a pris !

  2. Félicitations Laurine, pour avoir découvert Powers!
    The Anubis Gates est un des meilleurs livres que j’ai pu lire de ma vie. Un pur plaisir à chaque ligne, une réussite totale. Comme tu as aimé, je te recommande On Stranger Tides et The Stress of Her Regards, tous deux excellents.

  3. Et merci de ton commentaire, qui m’a amusé et rappelé de si bons souvenirs de lecture… Tu viens de me faire penser de le relire, tiens!

  4. Je viens de terminer The Stress of Her Regard. Le roman a des qualités notables, mais il est plus confus que The Anubis Gates, sans parler qu’il y a des longueurs. Par contre, tu es le deuxième à recommander On Stranger Tides.

  5. Joel Champetier

    J’ai eu l’impression que les scénaristes du premier film de la série des Pirates des Caraïbes avaient lu _On Stranger Tides_ – quoiqu’il est possible qu’il ne s’agisse que d’évolution parallèle, les deux mondes étant basées sur les mêmes motifs. Quoi qu’il en soit, tu peux me rajouter à la liste des fans du roman de Powers. Rencontrer Powers en personne est une expérience assez mémorable, car c’est un petit bonhomme volubile,fébrile et drôle, qui semble irradier autour de lui un rayonnement d’intelligence et de créativité… Bref, il ressemble tout à fait à l’auteur qu’on s’imagine après avoir lu sa fiction…

    Joël

  6. Bien que archifan de Powers, j’ai toujours eu du mal avec the Stress of Her Regard, que je trouve aussi confus, là où ses autres romans arrivent à garder le lecteur sur les rails d’une intrigue complexe. J’aime beaucoup sa trilogie de la Californie occulte (de façon décroissante : Last Call, Expiration Date et Earthquake Weather – mais l’ensemble est toujours d’une inventivité impressionnante) et On Stranger Tides, mais son meilleur à ce jour avec Anubis Gates est selon moi Declare, mélange d’espionnage façon John Le Carré et de fantastique à la sauce Powers.

    J’ai un peu blogué sur Powers, moins que ce que j’aurais aimé faire : ici et . (Et Cédric ici)

  7. Pour faire suite à ton commentaire, Joël, le quatrième film (prévu pour 2011) va s’intituler Pirates of the Caribbean: On Stranger Tides. Ça ne peut pas être plus clair.

  8. La bande-annonce est super!

Un blogue, trois auteurs, une multitude d'univers à explorer.
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