Fractale Framboise

Éric

Processus

par Éric - lundi, 8 juin 2009 - 14:50 (Écrire)

Plus j’écris, plus le processus me fascine: la manière dont les idées se forment, la structure des histoires, l’évolution d’un manuscrit d’une révision à l’autre, l’évolution de l’auteur aussi.

Jeff Vandermeer offre parfois des réflexions intéressantes à ce sujet (il a aussi d’occasionnelles conversations avec un singe imaginaire, mais nul n’est parfait). Par exemple, on peut voir sur son blogue les diverses incarnations de son dernier roman: des photos du premier jet et de révisions subséquentes, puis des commentaires de son éditrice et de ses premiers lecteurs, puis de la mise en page à peu près finale. Il se propose aussi d’offrir toutes les versions en ligne l’an prochain  — complètes ou non, je l’ignore. Je serais un peu curieux de connaître le nombre d’heures de travail associées à chaque étape… Ses “writing tips” donnent aussi un aperçu de sa façon de travailler.

Vandermeer prépare en ce moment un livre intitulé Booklife qui traitera justement du processus: non seulement l’élaboration d’un livre, mais la promotion du livre avant et après sa publication. Il en proposait récemment quelques extraits.

Nicolas Dickner, lui, s’est penché brièvement sur la continuité, cauchemar des romanciers. J’ai apprécié puisque je le vis, ce “cauchemar”: j’en suis à réviser un long manuscrit et je dois à tout moment savoir qui sait quoi à ce point précis dans l’histoire, et comment chaque aspect de ce monde fonctionne. Et je sais bien comment les manies de l’écrivain en viennent à contaminer sa vie quotidienne.

Un cas me fascine depuis quelque temps, celui de Brandon Sanderson, auteur de fantasy et héritier d’une lourde, lourde tâche. En mars 2006, Robert Jordan, auteur des onze romans de la série The Wheel of Time, annonçait qu’il était atteint d’une maladie incurable. En septembre 2007, il s’éteignait sans avoir achevé le mythique douzième et dernier volume de la série. Il a tout de même laissé des notes détaillées pour que quelqu’un puisse compléter ce volume s’il n’y arrivait pas. Voilà où Brandon Sanderson entre en scène: c’est à lui qu’il revient de satisfaire des hordes de fans en menant à terme un immense projet qui n’était pas le sien. C’était édifiant de le voir expliquer à ces fans pourquoi le volume tant attendu prendra finalement la forme de… trois volumes.

Pour ceux qui s’intéressent aussi aux aspects plus techniques, Cory Doctorow expose sa manière de prendre des notes façon Twitter, son programme de dons pour les lecteurs voulant acheter ses livres électroniques, ainsi que sa méthode plutôt élaborée d’archiver ses révisions successives.

Enfin, pour l’aspect physique, jetez un coup d’oeil au site Where I Write, où des auteurs sont photographiés dans leur lieu d’écriture. Ce n’est rien de spectaculaire, mais c’est intéressant de voir le contraste entre Michael Swanwick et Harry Harrison, puis Joe Haldeman. (Au premier coup d’oeil, sur vingt photos, je compte huit animaux de compagnie — neuf, si on inclut la barbe de Samuel Delany).

Quant à moi, j’ai tendance à me créer des outils et raffiner mes méthodes — mon côté informaticien qui se manifeste, peut-être. J’ai toujours un stylo et du papier sur moi. J’ai des cahiers d’écriture dont je numérote les pages, et que j’indexe. J’ai des diagrammes de remue-méninges et une forme de notation qui ressemble de plus en plus à des équations mathématiques. Et un système de fichiers pour chaque projet, et j’en passe… Et vous, ceux qui écrivez, quelles sont les particularités de votre processus? Ou si vous n’écrivez pas, avez-vous un processus de lecture?

  17 commentaires

17 commentaires:    (ajoutez-en un)

  1. #1  Philippe-Aubert Côté   (8 juin 2009 - 19:05)

    J’ai mes bons vieux carnets Moleskine que je traîne toujours dans ma serviette avec un stylo très fin pour noter les idées ou échaffauder des embryons d’histoires. J’ai un classeur dans lequel, par année, je range des chemises contenant des notes pour une histoire — ces dossiers vont des histoires publiées à celles “sur le point de” et à celles qui ne sont que des esquisses. Et j’ai des fichiers informatiques organisées pour stocker notes, brouillons et documentation/images inspirantes. On s’éparpille de manière structurée…

  2. #2  Daniel Sernine   (8 juin 2009 - 19:59)

    J’ai, somme toute, très peu de notes.
    Mais j’ai 37 livres publiés.
    Règle de proportionnalité inverse?
    De laquelle on pourrait tirer l’injonction: arrêtez donc de prendre des notes, de faire des plans… et écrivez!

  3. #3  Philippe-Aubert Côté   (8 juin 2009 - 20:21)

    …et 37 ans de plus que moi ;-)

  4. #4  Philippe-Aubert Côté   (8 juin 2009 - 20:28)

    …non, 26 vérifications faites.

  5. #5  Michèle Laframboise   (8 juin 2009 - 20:40)

    Attention, je me méfie un peu des auteurs qui aiment “S’écouter écrire…”

    Mais bon, comme on travaille seul-e, c’est toujours encourageant de voir comment font les autres.

    Je suis passée par le sentiment qui t’anime en vers l’évolution d’un manuscrit, en écrivant Ithuriel, mon premier roman. J’avais une vingtaine d’avatars, des versions imprimées et commentées par plein de monde. J’en ai slacké, hem, jeté quelque-unes depuis!

  6. #6  Joel Champetier   (9 juin 2009 - 8:22)

    Je suis plutôt de l’école de la l’évolution organique (comprendre: je suis désorganisé). J’ai tendance à penser que si une idée disparaît de mon esprit parce que je ne l’ai pas prise en note, elle disparaîtra tout aussi vite de l’esprit de mes lecteurs une fois qu’ils auront terminé de lire mon livre. Ma mémoire serait donc un filtre : l’insignifiant passerait au travers, il ne resterait que les idées mémorables.
    Du moins est-ce ainsi que je justifie ma paresse à mes yeux.
    J’utilise “paresse” avec un brin d’ironie. D’une certaine façon, je sais que ma méthode est inefficace. Je consacre donc beaucoup de temps d’écriture à la rédaction d’une oeuvre. Chaque roman, et même chaque nouvelle à l’époque où j’écrivais des nouvelles, a donc été muri en esprit et en lecture pendant des années. Esquisser un plan pour avoir une idée de la direction que l’on prend, oui. Consacrer un temps infini à faire des plans détaillés qui ne seront même pas suivis pendant la rédaction, non. Je me documente en permanence pendant l’écriture, mais j’attends généralement d’être arrivé en face du problème : une scène de combat, de tempête, etc. A ce moment je plonge dans les livres ou dans Wikipedia, ou j’interroge un spécialiste. Sinon c’est à l’écriture que s’élabore l’histoire et que s’étoffent les personnages.
    Je sais que d’autres auteurs pensent et travaillent différemment, et c’est très bien. La méthode importe peu, en autant que le résultat soit intéressant au final. Mais comme dit Daniel, un moment donné il faut arrêter de penser à son histoire, il faut l’écrire.
    Je retourne terminer de monter ma piscine…

    Joël Champetier

  7. #7  Mario Giguère   (9 juin 2009 - 11:09)

    Pour ceux que ça pourrait intéresser et parce que ca m’avaitr fasciné, dans le coffret de la première saison de Doctor Who, l’épidode UNQUIET DEAD, on a droit en bonus au vidéo journal de l’auteur Mark Gatiss qui nous explique toutes les étapes, les changements, les motivations de l’écriture du scénario, comme je disait, tout simplement fascinant.

  8. Éric

    #8  Éric   (9 juin 2009 - 12:21)

    Daniel: Touché. Cela dit, c’est beau de juste écrire, mais peut-on se le permettre si notre histoire nécessite beaucoup de “world-building”? Si je prends beaucoup de notes, ce n’est pas uniquement pour retarder le moment où je devrai plonger et écrire l’histoire; c’est aussi parce que j’en ai besoin en cours d’écriture et surtout de ré-écriture, pour m’assurer que tout soit cohérent. Je commence à me faire à l’idée que je ne peux pas toujours avoir une grande plage de temps ininterrompue pour travailler sur un roman. Les notes me permettent de revenir à une oeuvre laissée en plan et de retrouver facilement le nom de tel figurant, ou les termes employés pour telle pratique magique, ou l’âge du capitaine…

    Je reconnais qu’à trop compliquer son processus, on risque d’étouffer l’histoire. Pour l’élaboration d’une histoire, la “mémoire-filtre” de Joël a du bon; peut-être devrais-je faire plus confiance à la mienne. Au fond, peut-être la confiance joue-t-elle généralement un plus grand rôle que je ne l’avais pensé, à tous les niveaux.

    Mario: merci pour la recommandation. J’apprécie particulièrement les DVDs qui incluent une piste de commentaires du scénariste.

  9. #9  Philippe-Aubert Côté   (9 juin 2009 - 12:41)

    De tout ça, on retient ce qui s’était dit à cette table-ronde sur les trucs d’écrivain à Boréal il y a deux ans: chaque auteur possède LA bonne méthode…

  10. #10  Caroline Lacroix   (10 juin 2009 - 14:33)

    “École de l’évolution organique”. J’adore. Et emprunterai à l’avenir cette définition qui me sied à merveille. ;-)

    Sinon, j’ai qqs fichiers Word, dont un important : “Working on”. Les autres, c’est l’équivalent d’un gros grenier inmormatique de vieux bouts d’histoires qui ne verront jamais le jour.

  11. #11  Luc D   (11 juin 2009 - 9:21)

    Je n’en suis pas encore à écrire des romans, mais à première vue (de néophyte) ce logiciel “gestionnaire de projet littéraire” parait interessant.

  12. #12  Mehdi Bouhalassa   (11 juin 2009 - 18:48)

    Ahhhh! Je rêve de savoir prendre des notes!

  13. #13  Joel Champetier   (12 juin 2009 - 17:43)

    Ben coudon, je signale un article qui porte exactement sur le sujet de ce billet dans le dernier numéro de _Québec Français_ (#154): “Comment Joel Champetier a écrit certains de ses livres.” Le tout est suivi de fiches “littérature jeunesse” (je cite) pour que les professeurs puissent explorer _La Peau blanche_ et _La Mémoire du lac_ dans le deuxième cycle du secondaire. Même après toutes ces années, je suis incapable de trouver le fait que mes livres servent de base pour les travaux scolaires autrement que surréaliste — surtout en ce qui concerne _La Peau blanche_. (Une intervenante dans le domaine de la littérature jeunesse m’avait interpelé, un peu choqué: “Vous ne trouvez pas que vous y allez un peu fort, avec vos histoires de succubes et de prostituées dans des livres pour jeunes?” Je lui avais répondu la presque vérité: “Je suis le premier choqué qu’on offre mes romans adultes à lire à des écoliers du secondaire. Où s’en va-t-on?”)

  14. #14  Jonathan Reynolds   (13 juin 2009 - 9:38)

    Très intéressant ce billet! Je suis toujours curieux de savoir les méthodes des auteurs pour préparer leurs nouvelles et leurs romans. Pour Joël : c’est vrai que c’est surréaliste comme situation : les professeurs choqués communiquent avec toi, ben, tu ne leur as rien demandé, au fond… ;-) :-)
    Pour ma part, j’ai beaucoup de notes pour un roman mais presque rien pour une nouvelle. Pour un roman : des calepins, un pour les idées, un pour les personnages et les lieux. Pour une nouvelle : Quelques notes griffonnées sur un bout de papier mais sans plus.

  15. #15  Cryptonomidhulck   (15 juin 2009 - 10:09)

    Pour ce qui est des notes, j’en prends très peu, même si j’envisage de mettre sur pied un wiki personnel pour noter mes idées, concepts, plans, etc… J’en utilise un pour mon travail (recherche en bio-informatique/microbiologie) et ça fait des merveilles. Rien de plus sympatique que de prendre des notes et de travailler tout en ayant l’impression de têter sur internet, genre répondre à des posts sur des blogs ;-). Pour mes idées, habituellement, je laisse mariner dans mon cerveau les idées à la base de nouvelles histoires ou de romans, mais quand je pense à des détails pour un projet en cours je dois le noter, car sinon je l’oublie.

    À part ça, j’utilise SVN (système de versionage informatisé open source) pour le backup de mes documents importants, comme mes différentes version de manuscripts horrifiques ou scientifiques. C’est vraiment génial, car ça permet de faire un backup en un clic et on peut revoir les anciennes versions des documents. On peut aussi avoir accès aux dernières versions n’importe où. Évidemment, le tout est protégé contre les voyeurs…

  16. #16  Jean-Sébastien Dubé   (2 juillet 2009 - 9:34)

    Parlant processus, je suis en train de lire _The Acts of King Arthur and his Noble Knights_ de John Steinbeck (inspiré de Thomas Malory).

    Si l’adaptation de Steinbeck recèle de bons moments, le plus passionnant pour moi c’est l’appendice qui révèle de la correspondance concernant le travail sur ce livre. Il s’agit d’extraits de lettres qu’il a expédié à son agente littéraire et à Chase Horton, un ami éditeur qui l’assistait dans ses recherches sur le Moyen-Âge et la mythologie arthurienne.

    Steinbeck avait été extrêmement influencé par Malory et, pour lui, il s’agissait de s’attaquer à un monstre sacré, d’où une phase de documentation presque obsessive (incluant des voyages en Angleterre). Par ailleurs, il semble avoir eu des moments de page blache, voire de déprime. Finalement, il est souvent question de son objectif qui est de rendre accessible à ses contemporains ces textes en vieil anglais requérant une certaine érudition… Ça se lit comme un roman.

  17. Éric

    #17  Éric   (10 novembre 2009 - 1:09)

    Le Wall Street Journal propose un article fascinant où divers auteurs (dont Margaret Atwood, Anne Rice et Kazuo Ishiguro) donnent un aperçu de leur processus. Ce qui frappe, c’est la variété d’approches: écrire dans le métro, écrire sur papier et couper-coller littéralement, s’enregistrer en lisant tout le roman à haute voix…

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