Let the Right One In — John Ajvide Lindqvist
par Laurine - vendredi, 26 juin 2009 - 16:30 (Critiques, Lectures, SF&F autre)
Dans la littérature de genre, quand les lecteurs entendent parler d’un roman suédois, il s’agit presque à tout coup d’un polar. S’il y a bien un type d’histoire que l’on traduit volontiers, c’est le roman policier. Pensez à Stieg Larsson, à Henning Mankell, à Helene Tursten; la vraie liste est longue, paraît-il. C’est pourquoi je m’imaginais commencer ce billet en disant: «Aha! Voici une exception!» Lindqvist est Suédois et dans son premier roman, il est question de vampires. Seulement… Seulement, une fois le roman lu, je ne suis plus si certaine de pouvoir parler d’exception.
L’histoire se passe Blackeberg, une petite ville tout récemment construite en banlieue de Stockholm. Parmi les paumés qui y vivent, il y a Oskar, un garçon d’une douzaine d’années. Inquiet, incontinent et insignifiant, il est la tête de Turc des brutes de son école. Les railleries tournent lentement à la torture psychologique, puis physique. Incapable de trouver de l’aide, il collectionne les coupures de journaux traitant de meurtres, vole un couteau, rêve de trucider ses bourreaux. Les choses changent lorsqu’une gamine de son âge, Eli, emménage avec son père dans l’appartement d’à côté. Elle est aussi brune qu’il est blond, aussi agile qu’il est pataud. Les deux adolescents développent une curieuse amitié qui ne faiblit pas quand Oskar finit par comprendre qu’Eli est une vampire. Lui-même prend de l’assurance, commence à répliquer lorsqu’on l’attaque. Mais quand des meurtres violents font trembler Blackeberg et les environs, Oskar se rend compte que l’enquête policière finira tôt ou tard par menacer son amie.
Let the Right One In a plusieurs particularités, la plus frappante étant que cette histoire fantastique se lit comme un roman policier. Les meurtres — qui ne sont pas tous commis par le vampire — sont horribles et décrits en détail. Chacun attire une attention policière et journalistique parce que les cadavres ne disparaissent jamais longtemps. Il y a enquête, examen des indices, arrestation d’un suspect. Et quand les meurtres risquent de se poursuivre, on ne lésine pas sur le déploiement constabulaire. Mais les gens ordinaires aussi mènent l’enquête. Les victimes ont des amis et ceux-ci veulent des réponses, d’où les ramifications supplémentaires dans le récit. Le roman a une grande galerie de personnages et ils sont tous, mais tous, des losers. Déjà, ils vivent à Blackeberg, un cul-de-sac existentiel. Il y a une belle collection d’alcooliques, de chômeurs, de petits criminels, chacun s’accrochant au peu qu’il possède alors que leurs rêves d’évasion s’effritent.
Eli la vampire n’a rien de très sexy. Elle sent la mort, porte des vêtements qu’elle trouve dans les poubelles, a les cheveux sales. Sa beauté androgyne suffit à peine à donner un peu de lumière au personnage et attire surtout l’attention de monstres pédophiles. Un peu à l’image d’Oskar, elle a une vie intérieure solitaire, n’ayant personne à qui se confier. Malgré son âge réel, Eli a un esprit adolescent et restera coincée à cet âge indéfiniment. L’amitié entre Eli et Oskar aidera les deux enfants à sortir de leur coquille et à faire confiance à une autre âme — ne serait-ce qu’une seule! Ce genre de relation a un prix, bien sûr, mais l’histoire connaît un dénouement heureux… ou en tout cas, moins glauque que ce que l’on aurait pu craindre. Des méchants sont punis, des gentils sont sauvés, il n’y a pas que des victimes éternelles.
Ce roman peut plaire comme il peut décevoir. C’est une histoire d’horreur, certes, mais pas plus horrible que certains romans policiers qui versent dans le gore. L’aspect fantastique est presque traité comme une maladie et les pires monstres ne sont pas nécessairement des créatures de la nuit. L’écriture est un peu bof, mais la psychologie des personnages — adultes et adolescents — est finement rendue. En matière d’incursion dans l’esprit de perdants et de survivants, on fait difficilement mieux.
Le roman n’a pas encore été traduit en français, mais ça ne devrait pas tarder. L’adaptation cinématographique de Tomas Alfredson est déjà disponible en DVD avec sous-titres anglais (une critique de Cédric ici). La version française du film (Morse) est sortie en salle, mais n’est pas encore disponible en DVD. Ça ne devrait pas tarder non plus.

#1 Cédric Ferrand (27 juin 2009 - 7:28)
Merci pour ce retour, Laurine.
Même si j’ai adoré le film, j’ai l’impression que le livre contient plus de choses.
C’est quand même étonnant de voir que la Suède, si souvent citée en exemple, accouche d’une littérature aussi sombre. À moins que les éditeurs ne traduisent que les titres les plus noirs et nous donnent une fausse image de la production suédoise.
#2 Joel Champetier (27 juin 2009 - 7:37)
Bonjour Laurine,
J’ai vu le film, sans savoir qu’il y avait un roman à l’origine. Si je me fie à ce que tu dis, le film insiste moins sur l’aspect policier. C’est plus une histoire d’amour vampirique. Je me permets de répéter ce que j’ai écrit sur une liste de discussion: le film est extrêmement suédois par son décor, son rythme (lent), son interprétation naturaliste. Pas d’humour au second degré, pas d’emphase sur les effets spectaculaires — d’où l’efficacité de ceux-ci lorsqu’ils surgissent. La jeune actrice est superbe dans le rôle de la vampire. Car oui: il y a du sang et la mythologie du vampire est respectée. Une scène mémorable répond à la question que vous vous êtes peut-être déjà posé: qu’arriverait-il à un vampire qui, sans avoir été invité, entrerait *quand même* dans une maison?
Ce qui porte à rêver, c’est de constater que le film a été produit avec un budget modeste: le genre de film qu’on aurait pu tourner au Québec.
#3 Jonathan Reynolds (28 juin 2009 - 8:12)
Merci pour l’info sur le livre! J’ai entendu parler du film en bien par quelques personnes. J’ai vraiment hâte de le voir mais moi non plus je ne savais pas que c’était une adaptation. C’est le genre d’histoire, je le sens, qui pourrait me faire apprécier à nouveau les vampires parce que pour être franc, il y a tellement de choses mauvaises qui se font sur ces créatures que je cherche celles qui pourront me surprendre. Donc, merci! :-)
#4 claude b. (28 juin 2009 - 14:04)
Le film, je l’ai trouvé superbe, alors que je suis incapable de supporter les vampires hollywoodiens. J’y trouve une grande fraîcheur dans la façon d’aborder le thème. Et aussi de l’émotion.
#5 Daniel Sernine (28 juin 2009 - 19:44)
Je dois y aller de mon bémol: j’ai vu le film en avril dernier et, bien que je l’aie trouvé correct, je ne le qualifierais certainement pas de superbe. Il a ses moments endormants, et l’interprétation reste inégale — amateure dans le cas de certains personnages secondaires.
Et la scène qu’évoque Joël ne doit pas être si mémorable car je ne me rappelle pas, moi, ce qui arrive quand un vampire entre sans invitation.
Je crois que nous frôlons ici le syndrome du «ce n’est pas Américain donc c’est génial», qui pousse certains critiques de films à encenser le cinéma ouzbèque ou ouïgour…
Cela dit, le coup de la piscine, vers la fin, s’avère très réussi…
#6 claude b. (28 juin 2009 - 20:30)
Oui, très bon, le coup de la piscine.
En général, le thème du vampire ne me dit plus grand-chose. Ça se ressemble d’une fois à l’autre, alors qu’avec Let the right one in, on a une approche différente de ce qu’on a l’habitude de voir.
#7 Florence Payette (29 juin 2009 - 23:31)
Ah! Mais attends, Laurine! Y’en a des exceptions! Et Astrid Lindgren, alors? Bon, c’est la seule à laquelle je pense en ce moment, mais il doit y en avoir d’autres…
Dans Let the right one in, ce que j’aime particulièrement, c’est qu’on fait mention du vrai mythe vampirique. Enfin, on comprends pourquoi un vampire est une créature difficile à cerner (en se rapprochant de la mythologie d’Anne Rice, tout en gardant des liens étroits avec les légendes des vampires européens)! Et en ce qui a trait au film, c’est vrai, il y a des scènes longues et lentes, un peu endormantes, mais dois-je vous rappeler qu’Ingmar Bergman utilisait les mêmes procédés cinématographiques? Comme quoi, y’a des codes qui restent dans le langage cinématographique de chaque pays.
Pour ma part, le coup de la piscine, j’ai vraiment pas accroché. Comme Joël Champetier, c’est vraiment le coup du vampire indésirable dans la maison qui m’a le plus marquée. Ça et… la neige. Toute cette belle neige qui crisse sous les pas (wah!)!
J’suis bien contente d’avoir lu une critique du livre sur ce blog, en tout cas!
#8 Laurine (1 juillet 2009 - 15:08)
Je profite du fait que ma connexion Internet soit maintenant (temporairement?) rétablie pour ajouter un rapide commentaire. La scène où Eli entre dans une pièce sans y être invitée se trouve aussi dans le bouquin. Incidemment, c’est sans doute cette scène que l’on voit le plus en entrant “Let the Right One In” dans Google Images.
La conclusion à la piscine est un peu prévisible dans le bouquin par contre. Je me demande s’ils n’ont pas arrangé le montage pour réserver une surprise au spectateur.
#9 Mélanie (9 septembre 2009 - 13:18)
Bonjour Laurine. J’aimerais connaître le nom suédois du film. Pourrais-tu m’aider ? Merci.
#10 Laurine (9 septembre 2009 - 13:50)
Ce serait Låt den rätte komma in (d’après Google et Wikipédia).