Dreamsongs I — George R. R. Martin
par Laurine - samedi, 20 juin 2009 - 8:30 (Critiques, Lectures, SF&F autre)
Avec sa série A Song of Ice and Fire, le nom de George R. R. Martin est devenu étroitement associé à la fantasy. Les amateurs qui souhaiteraient se familiariser avec ses autres écrits pourraient commencer avec les recueils Dreamsongs. Ceux-ci rassemblent des textes de fantasy, de science-fiction et de fantastique publiés ces trente dernières années. Cependant, une proportion notable de ces histoires risquent de ne pas soulever l’enthousiasme — il y en a beaucoup que j’ai trouvé trop longues, ou prévisibles, ou présentées dans un format peu engageant. Mais tout cela est une question de goût, comme j’ai pu m’en rendre compte en lisant sur Internet des critiques négatives de nouvelles que j’avais, moi, beaucoup appréciées.
Les nouvelles sont réparties en sections thématiques, chacune débutant avec un avant-propos de l’auteur. Selon l’occasion, il détaille le contexte des nouvelles, l’époque où il les a rédigées ou les difficultés qu’il a eues à surmonter. Il exprime aussi des opinions arrêtées sur la différenciation des genres et sur le chipotage des éditeurs.
A Four-Color Fanboy réunit trois de ses nouvelles commises dans sa jeunesse. Cette section s’adresse peut-être plus au fan compulsif qui veut tout lire de Martin. Écrites correctement et vraisemblablement remaniées aux fins de publication professionnelle, elles restent d’un niveau qui conviendrait mieux au fanzinat. «Only Kids Are Afraid of the Dark» semble sorti tout droit d’une bande dessinée de style Dr Doom, avec un superhéros en pyjamas qui affronte un démon superpuissant. Détail intéressant, des noms que l’auteur utilisait déjà à l’époque reviendront plus tard dans des nouvelles plus matures. «The Fortress» a une saveur historique et met en scène le siège de Sveaborg lors de la Guerre de Finlande, mais consiste en beaucoup d’ergotage et peu d’action. «And Death His Legacy» se lit encore assez bien aujourd’hui, car cette nouvelle écrite il y a quarante ans raconte l’assassinat d’un président américain aux tendances fascistes.
The Filthy Pro nous amène aux premières nouvelles publiées professionnellement et accompagnées d’un modeste cachet qui comblait l’auteur de joie. «The Hero» présente un spacemarine qui souhaite prendre sa retraite et déménager sur Terre — allusion au Vietnam ici, et aux soldats américains qui ont réintégré une Amérique dans laquelle ils ne pouvaient plus s’adapter. «The Exit to San Breta» est techniquement parlant une histoire fantastique avec une voiture fantôme, mais elle se déroule dans un univers futuriste où les gens se déplacent maintenant en véhicules volants. «The Second Kind of Loneliness» verse dans la SF et met en scène un personnage posté dans un coin perdu de l’espace où la solitude a lentement raison de lui. La chute est prévisible, mais la façon dont l’auteur décrit le fil de la pensée de son héros est très réaliste. Enfin, la meilleure nouvelle de la section, «With Morning Comes Mistfall» dépeint un monde de brume où l’on rapporte la présence de spectres. Une équipe de scientifiques tente de déboulonner le mythe et l’auteur soulève une question: restera-il encore des mystères qui font rêver une fois que la science aura tout expliqué?
The Light of the Distant Stars, la section officielle de la science-fiction, comporte des textes déjà plus élaborés (et parfois trop longs, il faut avouer). Dans «A Song for Lya», un couple de télépathes enquête sur une planète où des humains se joignent à un culte local et extraterrestre. La chose serait tolérable si tous les membres de ce culte ne finissaient pas par se suicider… de joie. La télépathie est bien utilisée ici pour élaborer sur la solitude de l’être humain et sur les différentes formes de fusions qu’il peut rechercher. «This Tower of Ashes» met en scène un ermite volontaire, son ex-femme et le nouvel amant de celle-ci. Ce n’est pas très clair si le récit veut focaliser sur la rivalité entre les deux hommes où la préservation d’une faune inconnue que l’on s’apprête à détruire. La fin, qui semble combiner les deux thèmes, est trop confuse. «And Seven Times Never Kill Man» est aussi long que son titre l’indique. La race guerrière des Anges d’Acier est en train d’exterminer les peuplades d’une forêt. Un explorateur-marchand essaie de sortir ces indigènes de leur pacifisme suicidaire. C’est finalement la religion qui vient bouleverser les plans de chacun et retourner les croyances des Anges d’Acier contre eux dans un fin horrifique. «The Stone City» est trop confus pour être correctement résumé. Un explorateur coincé dans une zone éloignée de l’espace tente en vain de se trouver une place sur un vaisseau. Dans un accès de frustration, il commet un meurtre et se voit obligé de se réfugier dans une cité de pierre où quelques uns de ses compagnons ont déjà disparu. «Bitterblooms» est un exemple classique de la façon dont Martin mélange fantasy et science-fiction. Une jeune femme poursuivie par un vampire se réfugie dans un vaisseau spatial qui appartient à… Morgane la fée. Est-ce bien de magie dont elle use ou d’une technologie très avancée? Un aspect intéressant de la nouvelle est une sorte de micro-société extrêmement rigide où les faibles, les vieux et les malades sont exilés sans pitié pour que le clan reste fort. Enfin «The Way of the Cross and the Dragon» propose une variation de la foi chrétienne où Judas Iscariote tient le beau rôle, ce qui inquiète grandement un inquisiteur spatial. Sa foi se trouvera affectée par le raisonnement cynique derrière ce mouvement. On trouve aussi dans le récit des vaisseaux spatiaux, des dragons et un télépathe. Encore un beau mélange qui hérissera les puristes, mais plaira aux amateurs de questionnements un peu métaphysiques.
The Heirs of Turtle Castle propose trois nouvelles de fantasy, ce qui est un peu chiche, mais le lecteur pourra se rattraper avec Dreamsongs II. Le titre de la section s’explique par une anecdote de Martin, qui imaginait ses propres tortues sous forme de chevaliers qui défendaient le château jouet dans lequel il les installait. Dans «The Lonely Songs of Laren Dorr», Sharra cherche son amoureux en traversant des portes qui mènent vers d’autres mondes. Elle doit déjouer les gardiens rusés qui tentent de lui barrer le passage. Le ton est mélancolique et il y a quelques belles images, mais le récit est statique. J’ai nettement préféré «The Ice Dragon», une longue nouvelle qui a été publiée sous forme de petit recueil pour enfants. J’en ai d’ailleurs fait la critique ici. Et «In the Lost Lands» est une histoire de sorcellerie et de loups-garous qui rappelle déjà la série A Song of Ice and Fire. On y parle d’un pacte avec une sorcière qui tourne mal. L’histoire est habilement construite et les personnages bénéficient de ces petits détails qui les rendent crédibles.
Enfin, Hybrids and Horrors est une section un peu fourre-tout où les nouvelles ont un élément d’horreur notable. «Meathouse Man» se base sur un concept fascinant, où des humains sont reliés mécaniquement à des cadavres et les actionnent comme des marionettes, ce qui permet de réduire le nombre de salaires dans les chantiers. Le héros, Trager, en a un peu marre de toute cette viande et part à la recherche de l’amour véritable. «Remembering Melody» est une histoire de fantôme classique où une loser parasitaire et toxicomane revient hanter ses anciens amis qui l’ont abandonnée. «Sandkings» est réellement une nouvelle de science-fiction et elle est franchement bien ficelée. Je n’ai pas été capable de la lâcher. Kress, un type cynique et blasé, achète quatre colonies de Sandkings, des créatures extraterrestres qui ressemblent à des insectes. Chaque colonie construit un château et se met à vénérer celui qui les nourrit… jusqu’à ce que leur «dieu» (Kress) décide qu’il veut les voir guerroyer. Comme dans le film Gremlins, le protagoniste désobéit à toutes les règles jusqu’au moment où les Sandkings décident de prendre leur propre expansion en main. Les choses ne font que dégénérer effroyablement à partir de là. «Nightflyers», également de la SF, est un curieux mélange de Psycho, Event Horizon et 2001: A Space Odyssey. Un vaisseau spatial dirigé par un capitaine invisible élimine un à un les membres de l’équipage. Celui-ci est constitué d’une équipe de scientifiques à la recherche d’une espèce extraterrestre mystérieuse. La nouvelle se lit assez bien malgré ses longueurs, notamment à cause du mystère qui entoure l’identité du vrai tueur. Je n’ai pas été surprise d’apprendre qu’elle a été adaptée en (mauvais) film.
«The Monkey Treatment» rappelle cette nouvelle de Stephen King où un type s’inscrivait à un programme pour arrêter de fumer. Dans ce cas, il s’agit d’un obèse nommé Kenny, qui subit le traitement du singe pour maigrir. Et il maigrit. La narration est efficace, c’est le moins qu’on puisse dire. La relation de dépendance qu’entretient Kenny envers la nourriture creuse l’appétit, et les trucs qu’il développe pour court-circuiter le singe perché sur son épaule sont amusants. Et pour une fois, il y a un véritable happy ending! La dernière nouvelle, «The Pear-Shaped Man», est une autre histoire d’horreur conventionnelle. Une femme emménage dans un bloc à appartements et est tourmentée par la présence du locataire au sous-sol, un type moche en forme de poire. Cette inquiétude tourne à l’obsession et la jeune femme se voit obligée d’affronter ses peurs en allant frapper à la porte de l’homme. Mais est-ce une bonne idée? L’auteur a eu quelques bons flashes, notamment le fait que l’homme en forme de poire ne se nourrit que de Coke et de cheese doodles, ces bâtonnets au fromage qui répandent du orange partout. L’héroïne en trouve même dans son tiroir à sous-vêtements…
Chaque nouvelle est illustrée par Michael Wm. Kaluta.
À suivre avec Dreamsongs II.

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