Comme j’avais été impressionnée par le roman The Terror de Dan Simmons, j’ai sauté sur Drood, qui se passe à Londres à la même époque, dans l’entourage de Charles Dickens. Le narrateur est William Wilkie Collins, qui est à la fois un des proches amis de Dickens et un écrivain concurrent. Le roman est en fait une sorte de journal fictif que Collins a écrit et laissé à la postérité, ce qui lui permet de temps à autre de s’adresser à son «cher lecteur du futur».
Le récit commence avec l’accident de train de Staplehurst, où Dickens a failli perdre la vie. En portant secours aux mourants, il assure avoir croisé un être mutilé nommé Drood, qui pourrait avoir été l’incarnation de la mort elle-même. Drood devient une obsession chez Dickens, qui se pique de retracer l’abomination jusque dans les tréfonds — voire les catacombes — de Londres, entraînant son ami Wilkie avec lui. Surgit alors l’inspecteur Fields, un ancien policier également obsédé par Drood, qu’il accuse d’avoir assassiné 300 personnes à Londres. S’ensuit un jeu de chat et de souris entre différents protagonistes, où chacun espionne pour le compte de chacun dans l’espoir de mettre la main au collet de ce mystérieux personnage. Puis les choses se corsent lorsque Wilkie se met à soupçonner Dickens d’avoir assassiné un jeune homme sous l’influence néfaste du sinistre Drood. Le lecteur plonge progressivement dans le fantastique où se mêlent des notions de mesmérisme, de cultes anciens, d’assasinats rituels et de possession.
Mais le possédé n’est peut-être pas celui que l’on pense.
Charles Dickens, dont on suit les cinq dernières années de sa vie, est dépeint par Wilkie Collins comme un monstre littéraire à la fois généreux et égocentrique. L’homme se comporte comme un enfant perpétuel, se montrant parfois cruel dans ses jeux et capricieux dans ses exigences. Dickens est une force de la nature, un bon vivant adepte de longues marches, qui ne tolère pas la faiblesse. Ses jugements sont rapides, intolérants et irrévocables — il méprise son gendre cancéreux et homosexuel, la dépendance de Wilkie au laudanum, sa femme «bovine» qu’il expédie le plus loin possible pour pouvoir fréquenter une jeune actrice. Malgré son talent et sa force de caractère, le tableau dépeint par Wilkie Collins n’est pas toujours rose.
D’un autre côté, le portrait de Collins que trace Dan Simmons est loin d’être élogieux. Au départ, l’écrivain est un homme rationnel qui se flatte d’avoir eu la prudence de ne jamais s’être marié (il entretient deux maîtresses). Atteint de goutte dans l’œil, il consomme des quantités de plus en plus excessives de laudanum pour contrôler la douleur, avec les effets que l’on peut imaginer. Atteint de paranoïa et taraudé par des hallucinations (notamment l’Autre Wilkie, qu’il soupçonne d’écrire certains textes à sa place), son jugement s’en trouve grandement affecté. Le succès de Dickens commence à lui peser et sa jalousie s’exacerbe au fil des pages, si bien que l’amitié entre les deux hommes s’effrite. L’image de Mozart et Salieri s’impose d’elle-même. Les admirateurs de William Wilkie Collins risquent de déchanter quelque peu avec les libertés qu’a prises l’auteur pour servir son récit.
L’astuce du roman repose en grande partie sur la dépendance du narrateur à l’opium. S’il est victime d’hallucinations, à quel point la véracité de son récit s’en trouve-t-elle affectée? Le réseau de catacombes et d’égouts londonien recèle-t-il de terribles secrets? Dickens est-il un meurtrier? Drood existe-t-il réellement? L’hypothèse la plus sinistre veut que les deux hommes ne fassent qu’un.
Contrairement à The Terror, Drood n’est pas un roman d’aventures. Il y a beaucoup moins de scènes excitantes, de poursuites effrénées, de paysages exotiques et dangereux. Le roman aurait pu avoir une centaine de pages de moins pour éviter les longueurs et les répétitions narratives dont il souffre. Le mystère se développe lentement, un indice à la fois, au fil de conversations plus ou moins suivies. Mais Drood a un grand mérite, celui de dépeindre avec force détails l’univers des écrivains à succès et des artistes qui gravitent autour d’eux. L’auteur nous donne un aperçu très réaliste du milieu de la publication de l’époque. À l’opposé de ce cercles de gentlemen riches et célèbres, les quartiers pauvres de Londres où se rassemblent les exclus, les immigrants et les criminels font figure d’enfer («la Grande Fournaise»).
Certains passages dans Drood évoquent de façon irrésistible les «célébrités» (fictives ou réelles) de l’époque victorienne, les Sherlock Holmes, Jack l’Éventreur, Jekyll et Hyde. En même temps, l’intervention d’un Grand Ancien n’aurait pas détonné dans le temple de Drood, juste pour donner une idée de l’atmosphère. Mais Simmons reste sagement dans le monde dickensien pour proposer un mystère qui a ses propres passages horrifiques, et qui laisse au lecteur le soin de les interpréter. Une bonne lecture, quoique plus cérébrale que viscérale.
Remarque: En réalité, Drood est le personnage d’un roman inachevé de Charles Dickens,The Mystery of Edwin Drood.
9 commentaires
Les histoires à saveur victorienne semblent intéresser Del Toro. Divers articles parlent de futurs projets comme Frankenstein et Dr. Jekyll and Mr. Hyde. Il va pouvoir s’amuser avec des mécanismes d’horloge!
Ça lui fait un gros point commun entre lui et moi alors :-) Attendez de voir ma prochaine nouvelle… ;-) (Ah, mais peut-être que ce sera toi qui en fera l’illustration, Laurine :-D)
J’avoue que je suis curieux de voir ce qu’il pourra tirer de Jekyll et Hyde. Dans les dernières variations sur le thème, « Mary Reilly » était très intéressant. Quant à la ligue des gentlemen extraordinaire… vaut mieux oublier le film et se limiter à la BD.
Par un concours de circonstances (ou un obscur alignement planétaire), je me suis retrouvée avec plus d’un roman se déroulant pendant l’époque victorienne dans ma pile de lecture. J’ai laissé tomber Le résurrectionniste de James Bradley au bout de 40 pages parce que c’est d’un ennui total, mais j’ai terminé The Anubis Gates de Tim Powers et j’en ferai peut-être le compte rendu quand je me sentirai moins légume. Ce n’est pas un titre récent, mais il se lit encore très bien. Du coup, j’ai commencé The Stress of Her Regard du même auteur — encore un truc gothico-victorien avec des poètes damnés!
Tim Powers a écrit plusieurs très bons livres, en effet. J’ai moi-même lu The Anubis Gates récemment. Ce n’est pas mon préféré de ses romans; je mettrais On Stranger Tides en tête de liste, mais The Stress of Her Regard est aussi très bien.
C’est drôle: dans ma quête de romans steampunk en décembre dernier je suis aussi tombé sur Anubis gates dans une boutique de livres usagés, mais je n’ai pas encore lu.
Je me suis tapé dans le temps des fêtes « Machines infernales » de K.W. Jeter que j’ai trouvé « bof » — de bonnes idées mais l’ensemble, je sais pas. « Bof », ai-je dit. J’ai aussi la trilogie Steampubk de Paul Di Filippo mais pas lu au complet.
On a peut-être assez de membres, là, pour ouvrir un club de lecture Tim Powers. On l’appelerait «Buy the Powers That Be».
Un club de lecture où tout le monde devrait s’habiller en steampunk :-p
Et tout le monde apporte son kit de chasseur de vampires, de loups-garous et de lapins blancs. Et des goggles, aussi. C’est important, les goggles.
Addendum à Tim Powers: Secret Histories. J’ai un de ces sens du timing, moi là…