Vancouver
par Éric - dimanche, 1 mars 2009 - 10:00 (Inclassé)
Ma première expérience de Vancouver, en 2002: une demi-heure passée à l’aéroport, en route pour Whitehorse, à manger un mauvais sandwich trop coûteux et à regarder un championnat télévisé où l’on forçait des jeunes à épeler des mots tels “marcescent” et “periphyton”. J’avoue que ça m’avait laissé sur ma faim.
C’est sur un coup de tête que ma douce et moi avons décidé d’y aller cette année, à la fin janvier, pour deux semaines. Nous avions du temps, les billets d’avion n’étaient pas trop chers, et si nous ne prenions pas de vacances tout de suite, nous n’aurions peut-être pas le temps plus tard.
Premier contact
Étant arrivés tard par une soirée nuageuse, nous n’avons rien vu avant de quitter l’aéroport en taxi, direction centre-ville. Première impression: des maisons cossues dormant derrière des haies massives et des arbres encore plus grands, d’espèces que je n’aurais su identifier. Des arbres choyés par le climat, surplombant des rues à peine enneigées. Puis le pont au-dessus de Granville Island, et les immeubles du centre-ville, beaucoup de verre et de métal et de rondeurs, d’un style un peu futuriste, pas froid mais très propre. Et beaucoup de construction.
À Vancouver nous attendaient des tronçons de rues excavés, bloqués aux voitures et à peine accessibles aux piétons; des trottoirs coiffés d’échafaudages qui ne suffisaient pas à bloquer la bruine; une tour en construction, quinze étages sans murs, ouverts aux quatre vents; et du martèlement, des souffleries, des bruits persistants. Les Olympiques d’hiver de 2010 y sont pour quelque chose, j’imagine, mais j’en retirais aussi l’impression d’une ville inachevée, ou en constant perfectionnement. La ville est jeune: elle n’a été incorporée qu’en 1886… pour être rasée par un incendie deux mois plus tard. (Dixit le télégramme envoyé par le maire au gouvernement fédéral: “Our city is ashes. Three thousand people homeless.” Vous vous imaginez rédiger un tel message?) Le contraste entre le vieux et le neuf y est parfois flagrant. Entre autres travaux, on y prépare une nouvelle ligne de SkyTrain (le métro aérien) qui reliera le centre-ville à l’aéroport.

Un arbre et son immeuble, près d’English Bay.
Couvrir du terrain
Que faire là-bas? Nous avons surtout marché, et rencontré des gens. On comprend mieux la ville ainsi, on voit comment les différents voisinages se fondent l’un dans l’autre, on remarque les détails. Nous avons ignoré la plupart des attractions touristiques évidentes. Une marche dans Stanley Park s’imposait, tout de même. On y est tranquille, sauf aux abords de la route qui traverse le parc en son centre. Un certain désordre ici aussi: on voit encore bon nombre d’arbres abattus, victimes de la grande tempête de 2006. Des géants terrassés, les racines à l’air, débités pour certains, leur chair rouge exposée. Tout autour, la faune habituelle d’animaux nonchalants, habitués à se faire nourrir. Les arbres encore debout n’en finissent pas de s’étirer.

Un gisant dans Stanley Park.

À l’intérieur d’un tronc brûlé.

English Bay, à la sortie du parc.
Selon bien des dépliants touristiques, presque rien n’existe hors du downtown. Dans les faits, on trouve amplement de quoi s’occuper sur South Main Street (SOMA) ou Commercial Drive, voire dans Kitsilano. Commercial Drive offre une série d’épiceries bio, de petits bars et cafés, de boutiques avec du caractère — un peu plus chic vers le nord, un peu plus piteux et moins accueillant vers le sud. On y trouve une certaine vitalité artistique: au Café Deux Soleils, par exemple, se tiennent des slams de poésie et de conte (enfin, de storytelling, voir plus bas). Sur Main Street, je recommande aux bibliophiles de visiter Lucky’s et la Regional Assembly of Text. Lucky’s offre, dans un petit espace, une superbe sélection de bandes dessinées dans une variété de genres, ainsi qu’un peu de prose de qualité (j’en suis ressorti avec Stranger Things Happen, de Kelly Link). Au Regional Assembly of Text, on célèbre l’acte d’écrire. Une fois par mois, les deux fondatrices y tiennent un club d’écriture de lettres et fournissent tout le matériel nécessaire, y compris de vieilles dactylos. Toutes deux écrivent de minuscules livres qu’elles envoient régulièrement à qui veut bien s’abonner. J’ai manqué de temps et j’y serais bien retourné pour la “lowercase reading room” où l’on peut consulter toute une collection de petits livres faits main.

Près de Canada Place, sur la rive nord du downtown, les giraffes de fer s’abreuvent et contemplent l’horizon.
En remontant beaucoup plus haut sur Main, on traverse un secteur franchement triste pour aboutir ensuite dans le Chinatown. Je n’y ai pas fait de grandes découvertes, mais j’ai apprécié le jardin: la portion gratuite est moussue et paisible, piquetée de bambou, semée d’arbres tortueux et de pierres trouées comme du gruyère, et cernée par des murs qui aident à oublier la ville un instant. Non loin, on trouve Yaletown — trop huppé à mon goût — et Gastown, zone sinistrée à cause de la construction, ce qui ne m’a pas empêché d’y contempler l’horloge à vapeur. Tout ça se trouve près du downtown même, dont j’ai apprécié les restaurants et la bibliothèque aux allures de Colisée (malheureusement, on n’y tient pas de combats entre fans enragés d’écrivains rivaux — enfin, pas encore). Ah, et j’allais oublier Granville Island: très touristique, mais on y trouve un marché alléchant et une bonne variété d’ateliers et boutiques, dont Paper-Ya, un must pour les fétichistes du papier et des cahiers d’écriture.

Aigles à tête blanche à Jericho Beach.
Sur scène
Le timing étant propice, je me suis en quelque sorte invité au festival de conte de Vancouver. Les organisateurs ont su m’inclure au programme à la dernière minute; j’ai ainsi pu conter en français et en anglais, et passer en entrevue à la radio francophone de Radio-Canada (avant, puis après le festival). J’avais un public très restreint pour mon spectacle en français, mais c’est souvent ainsi avec les événements francophones en milieu anglophone. En anglais, j’ai suscité de bonnes réactions avec mon histoire d’ascenseur en panne au douzième étage de la légendaire résidence Thompson. J’ai ainsi fait la connaissance, après le spectacle, d’une ancienne résidente du onzième étage; on m’a aussi informé que l’ascenseur de l’immeuble où je venais de conter avait mystérieusement cessé de fonctionner…

Heritage Hall, où se tenait le festival de conte.
J’ai pris plaisir à rencontrer les conteurs locaux et à découvrir de nouvelles histoires. Le dimanche matin, de trop bonne heure, j’ai écouté Kira Van Deusen raconter une portion de l’épopée du roi Gesar, l’un des plus longs récits qui soient. Le résumé du début (avant que le roi soit couronné) prenait deux heures. C’est toujours fascinant de plonger ainsi dans un autre folklore (tibétain, dans ce cas-ci) et d’y trouver de l’humour, de la violence, du suspense et des éléments encore pertinents.
Outre les histoires traditionnelles, il se contait au festival beaucoup de récits de vie. Ceux-ci semblent pleinement intégrés dans le storytelling canadien anglais, alors qu’on en entend moins dans les soirées de conte québécoises. Il faut dire que le festival accueillait plusieurs participants du story slam mensuel du Café Deux Soleils, où il faut s’en tenir à cinq minutes par histoire et où le récit de vie semble primer. Ces contraintes donnent aux histoires une saveur différente (elles en paraissent parfois plus calculées et plus tape-à-l’oeil), mais les meilleurs slammeurs arrivent à captiver l’auditoire avec un naturel certain.

La scène attend ses histoires.
On trouvait aussi au programme un panel sur la responsabilité du conteur. J’en ai retenu notamment l’idée que le conteur a la responsabilité ou le devoir de s’exprimer, de partager ce qui l’habite — je n’avais pas envisagé la question sous cet angle. J’en retiens aussi une phrase très vraie: “No one hears the story you tell”, personne n’entend l’histoire que tu racontes. Oui, le conteur doit être responsable des histoires qu’il diffuse, mais il ne peut prévoir toutes les interprétations souvent surprenantes qu’en feront ses auditeurs.
Victoria
La capitale provinciale valait bien un petit détour. Sitôt accostés, notre autobus a quitté le traversier tel un boulet pour s’enfoncer dans une zone de McDonald’s, de Wal-Marts et de bâtiments gris et tristes. Puis, le centre-ville avec ses édifices variés, souvent élégants ou solennels, sobres mais dotés d’un certain cachet. Le Parlement se dressait face à l’eau, ses arêtes soulignées de petites lumières blanches comme si c’était Noël. Nous avons attrapé les célébrations du Nouvel An chinois et pris part à une “Ghostly Walk“, une marche aux fantômes. Notre guide, John Adams, savait créer une bonne atmosphère et entremêler témoignages et détails historiques. Il ne manquait pas de matériel: Victoria, selon lui, pourrait être la ville la plus hantée d’Amérique du Nord. J’ai appris ainsi qu’on apercevait des têtes flottantes au Gatsby Hotel non loin d’où je logeais. Je n’ai malheureusement aucune photo de fantôme à vous offrir.

Une mer de têtes sous la Porte de l’intérêt harmonieux.

Au son des tambours et pétards, des lions sont relâchés parmi la foule.

Les lions font leur premières victimes. Celles-ci ne sont pas avalées sur-le-champ: on voit parfois dépasser une main ou un visage empreint du plus total désespoir. Les survivants se réjouissent, sachant que ces sacrifices assureront leur prospérité pour l’année à venir.
À signaler aussi à Victoria: Capital Iron, un amalgame de quincaillerie, de boutique plein air et d’antiquaire, avec une section de “marine artefacts”. Ça vaut un coup d’oeil pour l’amateur de bric-à-brac; on y vendait un “mercury arc rectifier” qui aurait bien servi le décor de n’importe quel savant fou.
La bouffe
Si la marche est pour moi un élément essentiel de tout voyage, la bouffe l’est tout autant. Vancouver n’a pas tellement de cuisine typique, je crois, à part les fruits de mer (dont je ne raffole pas) et la cuisine fusion (souvent trop dispendieuse). Peu importe, j’y ai trouvé mon compte. À Victoria, au Pink Bicycle (qui n’a de rose que ladite bicyclette en vitrine) m’attendait un excellent burger au poulet aux herbes et de grosses frites maison. À Vancouver, j’ai apprécié le Templeton, un diner étroit où l’on sert de grosses tasses de café sans fond et des déjeuners solides faits de bons ingrédients (souvent locaux et bio); de quoi bien commencer la journée. Nous avons souvent mangé végétarien: je garde un bon souvenir du Dharma Kitchen, avec son “Dharma Dude Bowl” de tempeh, légumes et sauce aux arachides. Les végé-burgers du Café Deux Soleils sont également satisfaisants, et j’ai goûté là ma meilleure bière du voyage, la Black Plague Stout de Storm Brewing. Pour se gâter, le marché sur Granville Island offrait une foule de possibilités, mais je retiens surtout Casa Gelato, trouvée sur Venables, à mi-chemin d’une longue marche. 218 saveurs de crème glacée (gelato, sorbet, etc.) dont au moins quatre types de vanille et des saveurs de plus en plus improbables: fruits sauvages et jalapeños, Long Island iced tea, ail… Je crois que ma favorite était la basilic et Pernod.
Atmosphère
L’hiver de Vancouver n’a d’hiver que le nom et de très occasionnels flocons. Embêté par les prévisions météo, j’ai fini par y aller avec mon Kanuk, du gros manteau conçu pour l’hiver québécois, mais heureusement assez confortable même à 5 ou 10 degrés Celsisus. À Vancouver m’attendaient des arbres en fleurs, des palmiers, de la bruine, et presque pas de neige. Moment surréel s’il en est un: j’ai traversé, en Kanuk, un parc où évoluaient des skaters en t-shirt et culottes courtes, tout en dégustant un cornet contenant une boule de crème glacée aux poires et fromage bleu, et une au vinaigre balsamique. Souvenir indélébile.
Beau temps pour relaxer. La Colombie-Britannique, m’expliquait-on, est le pays des mangeurs de lotus. De l’hyperbole, oui, mais avec un soupçon de vérité: les habitants de Vancouver sont souvent plutôt calmes et accomodants, plus qu’on s’y attendrait dans une ville de cette taille. La tendance est plus marquée à Victoria, où l’on trouve beaucoup de fonctionnaires et de retraités: la vie est tranquille et les commerces ferment tôt. Peut-être la proximité de la mer y est-elle pour quelque chose. À Vancouver, il y a des rives partout, et les Rocheuses à l’horizon, aussi, qui nous rappellent notre place dans l’ordre des choses.
On retrouve, de pair avec cet état d’esprit paisible, un souci écologique omniprésent. Les cafés pullulent à Vancouver, comme en témoigne l’intersection “Starbucks and Starbucks“; or, la majorité d’entre eux offrent du café bio, équitable, voire torréfié localement — et de la bouffe végétalienne, comme au Solstice à Victoria, avec l’ambiance un peu bohème, le cahier à croquis en guise de livre des visiteurs, le couple méditant au fond, sur le rebord de la fenêtre. On trouve facilement des épiceries bio, quelques bons restaurants végétariens, des magasins de décoration offrant des produits locaux et écologiques, et j’en passe. Non pas que tout soit douceur et verdure, mais ça vaut bien une visite.

#1 Hugo (1 mars 2009 - 11:03)
Merci Éric de ce billet sur ma ville préférée au pays.
Tu as su en quelques jours là-bas capter l’essentiel de la vie vancouvéroise.
Je crois bien que les Olympiques de 2010 soient pour beaucoup dans la frénésie de construction (je sais que c’est la raison principale pour la ligne de skytrain reliant le downtown à l’aéroport – bien que ce projet ait été sur les planches depuis fort longtemps déjà). Lors de mon dernier séjour à Vancouver (2005), il n’y avait pas autant de construction que ce que tu évoques.
En quelques paragraphes, tu m’a fait revisiter des coins que j’aimais beaucoup (j’habitais près de Commercial Drive)… et m’a rappelé comment j’y ai apprécié le rythme de vie plus calme que celui parfois frénétique de Montréal.
[Je note que nous aurions pu nous croiser à l'aéroport (lui aussi sous travaux importants), puisque j'avais une correspondance à Vancouver la semaine dernière lors de mon retour au pays!]
Quand à Victoria (que je n’ai visité qu’à deux reprises, en touriste), n’est-ce pas que c’est un beau décor de roman steampunk?
#2 Denis (6 mars 2009 - 10:51)
Salut Éric, bonjour «sa douce»,
Excellent ce compte rendu. Original surtout. On y trouve des éléments qui ont du cachet, et non pas des descriptions usées d’attractions plus ou moins attrayantes. Je n’en attendais pas moins du conteur / écrivain émérite que tu es en train de devenir.
Généreux aussi, le compte rendu. Texte d’une longueur fort intéressante, bonnes photos, et quelques liens eux aussi originaux.
J’ai écouté avec un vif intérêt l’entrevue à Radio-Canada.
Je suis ravi que ton roman fasse son chemin, et je te souhaite de plus en plus de succès dans le conte ET dans l’écriture.