Ayant suivi la suggestion de Philippe-Aubert, je viens de terminer Mind Wars: Brain Research and National Defense de Jonathan D. Moreno. L’auteur a une impressionnante feuille de route en tant que bioéthicien, domaine dans lequel il a publié plusieurs essais. Dans Mind Wars, Moreno note que les recherches en neuroscience et en neuropharmacologie, deux disciplines qui se démarquent par leurs progrès rapides, sont souvent financées par des agences de sécurité, comme le Pentagone ou la CIA pour ne nommer que celles-là. Il s’étonne que personne, à commencer par les scientifiques concernés, ne s’interroge beaucoup sur ce qui motive l’octroi de ces subventions.
Il est évident que les découvertes en neuroscience ont de quoi intéresser la sécurité nationale et l’armée — et pas seulement celles des États-Unis. Malgré tout, il n’y a présentement pas de débat éthique concernant l’application des découvertes neurologiques dans les domaines de la guerre et de la sécurité. La relation entre la science et l’armée, relation qui remonte à la Deuxième Guerre mondiale, commence à devenir malsaine. La méthode scientifique requiert normalement la dissémination des connaissances et de l’information, ce qui est tout le contraire des objectifs de ses nouveaux subventionneurs. Les agences de sécurité manquent de plus en plus de transparence concernant l’utilisation qu’elles font des recherches qu’elles financent. Les ratés, les abus et les sources d’embarras sont plus faciles à camoufler. Et le nouveau mantra, «au nom de la sécurité nationale», dissuade les gens de poser trop de questions.
Le plus ironique, c’est que ces recherches ne visent pas à aider ces agences. L’objectif de la science n’est pas de contrôler et de soumettre les individus. Les percées en robotique, par exemple, pourraient être fort utiles dans le domaine médical où des amputés se verraient greffer un membre artificiel qu’ils seraient en mesure de contrôler par l’activité électrique du cerveau. Mais si l’on tourne ce scénario à l’envers, il devient aussi possible de greffer des extensions électroniques aux soldats pour améliorer leur vision ou leurs réactions, par exemple. Et en théorie, il serait possible de surveiller les patterns cérébraux des soldats en question par l’entremise d’une micropuce implantée dans le crâne. Ce n’est qu’un exemple parmi une flopée d’autres que propose l’auteur.
Les militaires essaient depuis longtemps de trouver la meilleure façon de contrôler l’esprit, qu’il s’agisse de convaincre l’ennemi de capituler ou de livrer des informations, ou encore de conditionner, voir modifier, un soldat pour qu’il devienne un combattant plus efficace. Et l’on cherche les meilleures méthodes pour accomplir ces prouesses scientifiques à distance, que ce soit de façon électronique, mécanique, biotechnologique ou chimique. À noter, l’auteur consacre toute une section de son ouvrage à la nouvelle pharmacologie. L’information est fascinante et inquiétante. L’élimination du sommeil ou de la culpabilité chez les soldats sont des voies que l’on envisage déjà. Il est aussi question de la panoplie des armes non létales et de l’usage acceptable qu’on peut en faire.
La question éthique doit être soulevée publiquement. Moreno espère que les percées scientifiques seront surtout consacrées pour un véritable avancement de l’humanité plutôt que pour la guerre. «Future interventions into international and civil conflicts may benefit from greater sophistication about the human brain.»
2 commentaires
Ah ah! Good! :-)
Je suis ravi que ce livre t’ai intéressé-interpellé, Laurine.
Je me demande par contre à quel genre de public le recommander. Les notions sont bien vulgarisées, mais elles restent très pointues et je ne crois pas que mon petit résumé lui rende justice. Mais des fois que des auteurs (en herbe ou non) souhaiteraient mettre un peu de militarisme futuriste dans leurs histoires, le bouquin serait une bonne source de référence.