Pourquoi l’horreur?

Je les ai entendus piailler vers 14h15. Par la fenêtre de la cuisine, j’apercevais tout juste leurs têtes qui défilaient – masquées, maquillées – et parfois un adulte avec eux, déguisé lui aussi. Des enfants du primaire, en longue file grouillante, qui descendaient la côte; une horde colorée ponctuée d’occasionnels chapeaux de sorcières bien pointus.

J’étais prêt. Noël m’énerve mais j’aime bien l’Halloween: les riches nuances de l’automne, les arbres qui deviennent squelettiques, le goût du macabre que l’on se permet d’exprimer. Hier, j’ai guetté du coin de l’oeil ces enfants qui ont défilé pendant ce qui m’a paru cinq minutes pleines. Ils étaient, quoi, deux cents, trois cents? J’avais acheté amplement de bonbons, mais j’ai eu un doute: et s’ils venaient tous sonner chez moi? Depuis cet été, j’habite dans une maison, dans un quartier résidentiel, et je tenais à faire ma part en engraissant les enfants des voisins.

Fausse alerte. J’étais prêt pour une invasion et presque personne n’est venu. Ma douce et moi avons mangé plus de bonbons que nous en avons donné, je crois. Et cette horde costumée qu’on a fait parader sous nos yeux, qu’est-elle devenue? Je n’en ai pas vu la tête: peut-être y avait-il à l’avant quelque flûtiste difforme et aveugle qui a guidé tout ce beau monde jusque dans un gouffre ténébreux sous le mont Bellevue. On verra bien, lundi matin, s’il y a moins d’enfants que d’habitude sur le chemin de l’école. Je parlerai aux voisins; peut-être me donnera-t-on une explication plus simple. Un tel calme est-il typique du quartier, ou de Sherbrooke, ou de l’ère post-11-septembre? L’atmosphère était propice, pourtant: de mon bureau, j’ai pu contempler ces derniers temps une belle flambée de couleurs parmi les arbres en contrebas, et ce matin encore, des corneilles d’un beau noir d’encre se disputaient dans notre pelouse, ou récitaient du Poe, qu’en sais-je.

Je me console en lisant du King, en bouffant du chocolat, en regardant le vidéo de «Thriller» sur le web. En songeant à l’histoire pleine de fantômes sur laquelle je travaille. Mon roman est enfin en librairie, et je suis content de savoir que peut-être en ce moment-même quelqu’un le lit et en tire un petit frisson, et sursautera la prochaine fois qu’un arbre s’agitera sur son passage.

Jusqu’ici, j’ai donné trois entrevues par rapport à ce roman. On ne m’a pas encore posé cette question qui revient tôt ou tard: pourquoi écrire des choses horribles? J’y songe, tout de même. Ce qui me frappe, par rapport à la littérature mais aussi l’Halloween, c’est qu’il y a là une forme de partage ou de communion. L’Halloween est une activité communautaire: on évoque des peurs, on décore tout d’araignées et de chauves-souris, puis on parcourt ce décor ensemble. (Je sais, il y a tout un aspect gourmand et commercial, mais la peur n’a pas été entièrement évacuée de l’événement.) Quand on écrit de l’horreur, on partage: on épingle sur papier quelques idées grouillantes en on tend le résultat au lecteur en disant «Voici ce qui me fait peur». Le lecteur lit, partage la peur que vivent les personnages, et se dit «Oui, voilà, j’ai peur de ça moi aussi». On se définit par ses rêves mais aussi par ses peurs, et c’est rassurant de savoir que l’on n’est pas seul à couver une crainte bien précise.

Plus généralement, je dirais que la littérature doit traiter de l’expérience humaine jusque dans tous ses recoins. C’est à ça qu’elle sert, non? La terreur vaut la peine d’être explorée pour arriver à une meilleure compréhension de nous-mêmes. L’être humain est un animal complexe et bizarre, alors il faut bien recourir à des outils variés et également bizarres pour l’étudier. J’aime aussi la manière dont l’horreur peut servir de pont vers l’extraordinaire: comme dans les écrits de Clive Barker, par exemple, où l’horrible atteint parfois des proportions grandioses et glorieuses, et où l’on découvre des images tout à fait inoubliables.

Et au cas où je vous paraîtrais trop sérieux ici, voire prétentieux, je termine sur un argument non moins valable: le plaisir. On a beau rationaliser tant qu’on peut, il reste le plaisir, de toute façon. J’adore lire et écrire des histoires effrayantes. Si je me sens déprimé ou stressé, je n’ai qu’à lire un texte comme «Usher II» de Ray Bradbury — une lettre d’amour à la littérature d’horreur, avec une prose imagée et un petit côté franchement sadique — et je me sens mieux.

Voilà où j’en suis dans mes réflexions. Le sujet n’est pas nouveau et je ne prétends pas détenir des arguments très originaux, mais c’est bon de réfléchir à de telles choses par un beau samedi d’automne, un lendemain d’Halloween. Bon automne à tous, et bonnes lectures.

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5 Commentaires

  1. On n’écrit peut-être pas nécessairement par rapport à nos propres peurs. On le fait aussi en puisant dans le grand réservoir des peurs collectives. C’est là qu’il y a le plus de matière (sinon, je vous aurais écrit une sacrée collection d’histoires de dentistes et de vendeurs d’assurances).

    Par ailleurs, je suis un peu dans la même situation qu’Éric: pas vu un seul petit monstre hier. Soit que la musique était trop forte, soit que la bière pétillait trop fort. Donc si jamais parmi vous il se trouve quelqu’un à la recherche de bouchées de Mr Big et de Caramilk, vous savez où me trouver.

  2. En ce qui concerne Barker (Clive, pas Bob), je n’en connais pas d’autres que lui qui soient capable de pousser son affaire aussi loin sans verser dans le ridicule. C’est parfaitement unique.

    J’assume qu’on parle ici de ses nouvelles. Il me semble que c’est surtout avec les Livres de sang qu’il a marqué le genre, même si les romans lui ont procuré un bien plus vaste public.

    Prenez «Dans les collines, les cités», dans le premier Livre de sang. Regardez de quoi il est question. Comment ne pas verser dans le burlesque, le risible? Et pourtant, la lecture de ce texte m’a glacé le sang, elle m’a laissé complètement bouche bée tellement c’est énorme.

    Même si ses nouvelles n’ont pas toutes la même intensité, on en trouve au moins une d’une extrême puissance dans chaque tome. Dans le deuxième, «Terreur» est pour moi une histoire absolument épouvantable. Une telle gradation de ce sentiment indéfinissable, petit à petit, jusqu’à un sommet de…

    Ce Barker-là, chose sûre, possède un don.

    Curieusement, alors que je lis à l’occasion des choses déjà lues, je n’ai jamais relu un Livre de sang depuis ma découverte. Peut-être certaines histoires font-elles partie de ces textes dont je préfère conserver le souvenir initial, préserver en moi l’unique émotion de ce moment de lecture.

    J’ai justement dû déflorer un de ces merveilleux souvenirs d’antan lorsque j’ai entrepris la grande refonte de «Toujours plus bas», puisqu’il y est question du «Peuple blanc» de Machen.

    Pour revenir au sujet de ce billet, en ce qui me concerne du moins, ce n’est pas l’horreur comme telle qui est l’objet de ma convoitise, mais plutôt l’effet fantastique, celui qui peut prendre tous les visages, celui du grand vertige devant quelque chose qui nous dépasse, devant l’indéterminé qui, comme chacun le sait, ne représente pas forcément quelque chose de bon pour nous, fût-ce un rappel notre petitesse et notre insignifiance.

    Ceci dit, je ne dédaigne absolument pas une bonne histoire d’horreur qui ne relève pas du fantastique. Si mon souvenir est bon, il n’y a rien de fantastique dans la nouvelle «Terreur», citée plus haut.

    Retour par la bande: c’est pourquoi je préfère parler d’épouvante dans le cas qui nous intéresse. On ne se trouve pas nécessairement en présence d’un phénomène surnaturel, mais tout le reste y est, l’émotion, l’intensité, l’avance inexorable vers quelque chose qui va nous secouer, quel qu’il soit. Le mot horreur suppose certaines choses dont on n’a pas nécessairement besoin dans une histoire de peur.

  3. « Dans les collines, les cités » est un parfait exemple de ce côté visionnaire qui distingue Barker de bien des auteurs. On retrouve quantité d’images mémorables dans ses romans, aussi, mais on verse alors un peu plus souvent dans le fantastique et la fantasy et moins dans l’horreur pure.

    L’épouvante est plus vaste et subtile que la simple horreur, je te l’accorde. Il m’arrive encore d’être embêté quant au choix des termes, surtout lorsqu’un mot employé dans le discours critique sert aussitôt de catégorie de marketing. (Et c’est sans compter la réception des textes, qui fait que divers lecteurs peuvent interpréter différemment un même texte et lui appliquer ainsi des étiquettes différentes…) Peut-être étais-je influencé par ma lecture de Supernatural Horror in Literature, dont l’auteur sait bien provoquer le vertige dont tu parles.

    Pour revenir sur ton commentaire précédent: oui, les peurs « personnelles » dont traite chaque auteur sont souvent universelles. Ce qui me fascine, c’est qu’on trouve dans ces « grandes peurs » d’infinies nuances. Dans la peur du noir, on retrouve la peur d’être seul dans le noir, la peur de ne pas être seul dans le noir, la peur de perdre son chemin dans le noir, etc. On voit naître aussi de nouvelles peurs, ou à tout le moins de nouvelles variations, comme la peur d’être écrasé par une bureaucratie implacabale et sans visage (l’homme des cavernes n’avait pas à s’en soucier, de celle-là). Celui qui lit de l’épouvante apprécie sa lecture, entre autres raisons, parce qu’elle lui procure des émotions fortes qu’il n’a pas si souvent l’occasion de ressentir (en supposant un lecteur qui mène une vie paisible). J’aime l’idée que la littérature d’épouvante, maniée avec précision, puisse jouer sur la sensibilité du lecteur pour susciter des émotions rares, très spécifiques, permettant ainsi au lecteur de découvrir ou redécouvrir des notes inusitées dans sa gamme intérieure.

    J’ai l’impression de revisiter un peu, ici, un échange que nous avons eu lors d’un panel au congrès Boréal. Ce qui est très bien, le sujet mérite une plus ample exploration, mais arrête-moi si je commence à radoter ou à reprendre tes propres arguments. Et dis-moi, tiens, si tu as le temps: as-tu trouvé d’autres auteurs d’épouvante/horreur qui s’approcheraient de la versatilité et de l’audace de Barker?

  4. Il n’y en a probablement pas qui font comme Barker, mais il y a plusieurs auteurs qui ont réussi à produire un effet incroyable dans certaines de leurs histoires.

    D’ailleurs, j’ai plus tendance à remarquer des histoires plutôt que des auteurs, car même si un auteur est très bon, ses histoires ne sont pas toutes à mettre sur le même pied.

    En nommer, c’est peut-être tomber dans les goûts personnels, mais je peux quand même dire qu’il y a une auteure qui a eu un effet boeuf sur moi: Shirley Jackson. Ce n’est pas dans l’horreur ou la terreur, c’est une question d’atmosphère, et aussi de personnages. Il s’agit bien du seul cas où les personnages ont une telle importance pour moi, car ce n’est pas un aspect qui me marque habituellement.

    Quant à l’emploi du mot horreur, je trouve que le sens de ce terme a changé au fil du temps. Si on prend, à titre d’exemple, on qualifiait de drames d’horreur les fameux films de la Hammer dans les années 1950 et 1960, alors qu’on y voyait à peine une ou deux gouttes de sang. Tandis que maintenant, nous vivons dans une époque de surenchère et lorsqu’on parle d’horreur, il y a nécessairement des flots de sang et des guirlandes de tripes, avec tous les petits bruits visqueux qui vont avec.

    Il est d’ailleurs possible, à cause de cette surenchère, que les plus jeunes, lorsqu’ils lisent de grands textes du passé, trouvent simplement qu’il n’y a rien là parce que souvent, ces textes étaient construits avec subtilité, souvent avec de petits riens qui, peu à peu, aboutissaient à un paroxysme.

    Je généralise, bien sûr.

  5. Désolé pour quelques phrases boiteuses plus haut. Je n’ai pas encore pris mon café.

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