Little Brother — Cory Doctorow
par Laurine - mercredi, 8 octobre 2008 - 20:45 (Critiques, Lectures, SF&F autre, Techno/sciences)
Au fil des semaines, j’ai accumulé quelques romans jeunesse qui ont piqué ma curiosité pour des raisons variées. J’ai pensé consacrer le mois d’octobre à passer les meilleurs en revue, même s’ils sont dans le décor depuis quelque temps déjà.
Little Brother est (je crois) le premier roman jeunesse de Cory Doctorow, un auteur de science-fiction dont on peut lire les billets sur Boing Boing et la bio sur Wikipedia. Son récit met en scène Marcus Yallow (alias w1n5t0n ou M1k3y), un élève de 17 ans, pirate à ses heures et avide de jeux de rôles. Il sait parfaitement contourner les systèmes de sécurité de son école et utiliser la technologie à son profit. Lorsque des terroristes font exploser le Bay Bridge à San Franciso, son existence prend une tournure sinistre. Des agents du département de la Sécurité intérieure des États-Unis (Department of Homeland Security, ou DHS) kidnappent ses amis et lui sous prétexte qu’ils se trouvaient à proximité des lieux de l’attentat, devenant ainsi des suspects potentiels. Marcus est isolé, interrogé, affamé et humilié. Lorsqu’on le relâche enfin, San Franciso est sous surveillance intensive et ses propres mouvements sont espionnés. Même le portable qu’il a lui-même construit porte un mouchard. Marcus décide d’organiser une résistance sur Xnet, un réseau relativement sécuritaire qu’il utilise comme plate-forme. Avec ses nouveaux alliés, il affronte le DHS pour libérer sa ville. Sa mission s’avérera plus difficile que prévu: des amis le laisseront tomber, ses rapports avec son père deviendront tendus et sa vie d’espion ne sera pas sans danger.
Little Brother se détache complètement des romans pour adolescents que j’ai pu lire jusqu’ici. Pour emprunter une expression anglaise, Cory Doctorow est un homme avec une mission. Il n’essaie pas seulement de captiver ses lecteurs avec un minithriller high-tech bourré de rebondissements et de gadgets. Il veut faire passer un message politique et social, un vrai, sur nos rapports avec la technologie, sur notre façon de percevoir et de traiter les adolescents, sur notre attitude complaisante ou ignorante face à la surveillance, sur l’effritement rapide de la vie privée en Occident — les meilleurs exemples se trouvant aux États-Unis et en Grande-Bretagne.
Dire que la technologie tient un rôle prépondérant dans Little Brother relève de l’euphémisme extravagant. Elle est tellement omniprésente dans cette Californie dystopique que les gens ne la remarquent presque plus. Dans les écoles secondaires, on a installé des caméras qui analysent la démarche des élèves, on a collé des puces aux livres de la bibliothèque, on a établi une sorte de périmètre électronique pour contrôler les entrées et les sorties, et on a fourni aux élèves un ordinateur portable aux fonctions limitées et surveillées. Le transport en commun, puis les taxis, fonctionnent avec des cartes électroniques qui servent à produire des schémas de déplacements. Peu de temps après l’attentat terroriste, des caméras apparaissent partout à San Franciso.
I saw new sensors and traffic cameras installed at many of the stop signs. Someone had a lot of surveillance gear lying around, waiting to be installed at the first opportunity. The attack on the Bay Bridge had been just what they needed.
La vie quotidienne des citoyens est examinée à la loupe au nom de la sécurité. Peu de gens s’en formalisent du moment que cette surveillance excessive et injustifiée n’interfère pas trop avec leur routine. Le personnage le plus pathétique est le père de Marcus qui, écrasé de chagrin en croyant brièvement son fils mort dans l’attentat, abandonne toute raison pour se ranger du côté du DHS. Il voit dans cette surveillance une sorte de garantie que cette idée ne se concrétisera jamais. Ce sont les jeunes qui contre-attaquent avec leur propre technologie. Comme ils ont passé leur adolescence sous la loupe de la direction scolaire, ils comprennent intuitivement de quoi la Californie aura bientôt l’air, c’est-à-dire d’un État infantilisant et aliéné où toute notion d’émancipation sera tuée dans l’œuf.
Little Brother érafle au passage les politiques conservatrices et paranoïaques qui utilisent le prétexte du terrorisme pour multiplier les moyens de coercition à l’encontre des citoyens — surtout ceux qui ne sont pas des Blancs. Le ton est carrément révolutionnaire. À plus d’une reprise, Marcus cite un extrait de la Déclaration d’indépendance américaine où il est clairement expliqué que le peuple a le devoir de renverser un gouvernement abusif. J’ai remarqué que plus d’une critique sur Internet comparait Little Brother au fameux 1984 d’Orwell, mais quelqu’un a-t-il pensé mentionner Civil Disobedience de David Henry Thoreau? C’est peut-être trop loin dans le passé. Mais le bouquin s’attarde au moins aux révolutions sociales des années soixante et établit des parallèles avec la situation dans laquelle se trouvent le héros et ses concitoyens.
Le roman prend souvent un ton pédagogique (c’est de la SF instructive, prenez-en note) pour expliquer le fonctionnement d’un aspect technologique et la meilleure façon de s’en servir pour contourner le système. Rétrospectivement, on voit dans ce bouquin un guide de survie dans un milieu technologiquement avancé et politiquement réprimé… du moins, ça restera vrai jusqu’à ce que tout cet attirail soit obsolète. Il faudra faire une mise à jour dans un avenir proche, mais j’espère sincèrement que la chose ne s’avérera pas nécessaire!

#1 Alexandre Lemieux (24 octobre 2008 - 13:13)
Little Brother est un excellent roman et tu en fais une critique juste, Laurine. Pas mal toutes les technologies rencontrées dans le livre sont disponibles aujourd’hui, à prix modique; c’est à peine dystopique comme vision du monde. À voir aller nos voisins du Sud, je n’ai pas de difficulté à croire que l’État de surveillance tel que le décrit Doctorow sera bien réel d’ici quelques années. Les technologies sont toutes présentes, il ne reste malheureusement qu’à les utiliser à une plus grande échelle.
Je crois que Little Brother est un roman important à lire parce qu’on a souvent tendance à ignorer tous ces aspects qui ne tiennent pas du tout de la science-fiction.
Je vais aussi en profiter pour ploguer ma propre critique de Little Brother, si ça ne vous dérange pas trop. :-)
Oh, j’oubliais, le livre est disponible gratuitement sous divers formats électroniques, via le site web de l’auteur.
#2 Laurine (24 octobre 2008 - 21:32)
Ah oui, c’est vrai que j’ai oublié de mentionner qu’il est possible de télécharger le roman gratuitement. Il paraît que dès les dix premiers jours de sa mise en ligne, près de 50 000 copies auraient été téléchargées. Ça n’a pas fait souffrir les ventes de son éditeur. En version papier, le bouquin a dû être réimprimé une sixième fois en septembre parce que les copies (sous couverture rigide) étaient écoulées.