Neuropath — Scott Bakker
par Laurine - dimanche, 24 août 2008 - 20:27 (Critiques, Lectures, SF&F autre)
Il a peut-être laissé tomber le «R» de son nom, mais ce Scott Bakker est bien le même qui a écrit la trilogie «The Prince of Nothing». Son dernier bouquin, cependant, tombe plutôt dans le domaine de la science-fiction mâtinée de polar. Comme il se doit, l’écriture et les personnages sont fort différents. Mais les débats philosophiques ne sont jamais bien loin, même s’ils se camouflent en arguments scientifiques.
Neuropath se déroule dans un futur proche, peut-être dans une quinzaine ou une vingtaine d’années. Le protagoniste principal, Thomas Bible, est un type des plus ordinaire, divorcé, deux enfants et enseignant la psychologie à des élèves pas toujours motivés. Son ami d’enfance Neil, qu’il voit sporadiquement, lui annonce un beau jour qu’il a passé ces dernières années à travailler secrètement pour la NSA à titre de neurologue. Il tripotait l’esprit des présumés terroristes pour leur faire avouer leurs plans jusqu’à ce qu’il quitte abruptement cet emploi dans des circonstances nébuleuses. Tom se voit obligé de le croire quand le FBI débarque dans son bureau avec une vidéo choquante. Celle-ci montre ce que Neil est peut-être en train d’infliger à des citoyens pour prouver que le cerveau est une mécanique que l’on peut manipuler à volonté. Et la tâche revient maintenant à Tom de retrouver Neil avant qu’il ne s’en prenne à sa propre famille.
En guise d’avant-propos, l’auteur explique que son histoire est basée sur des courants actuels en neuroscience, en psychologie et en sciences cognitives. J’ignore à quel point il a ratissé large dans ses choix ni à quel point la licence artistique a pu interférer avec ces données. Il n’en reste pas moins que ce petit polar SF constitue mon premier contact prolongé avec les mystères du cerveau et que ce domaine d’étude doit être passionnant… et un peu inquiétant. Nous nous percevons comme des individus uniques dotés d’une volonté, d’une conscience et d’une personnalité propres. Peu de gens risquent de sauter de joie en entendant que l’existence du libre arbitre est débattable, que notre conscience est loin d’être fiable, et que la «personnalité» s’apparente plus à un ensemble de circuits neurologiques modelés par des facteurs sur lesquels nous n’avons aucun contrôle.
Les notions scientifiques de l’histoire, qu’elles soient véridiques ou non, sont claires et bien vulgarisées. Bakker utilise beaucoup d’analogies pour faire passer des concepts ardus à imaginer. Mais ce thème neurologique, justement, tend à prendre toute la place au détriment du récit. Les rapports qu’entretiennent Thomas et Sam, l’agent du FBI chargé d’assurer sa collaboration, n’ont rien de bien romantique. L’attirance que le héros éprouve pour cette jolie dame est décrite au scalpel, presque une réaction chimique après l’autre. Le fait qu’il soit psychologue joue pour beaucoup dans ses réflexions toutes professionnelles, mais le lecteur finit par le percevoir comme un type bizarroïde prompt à tout rationaliser à outrance. Ajoutons à cela que ce n’est pas un roman que je recommanderais aux amateurs purs et durs de polars. L’enquête se déroule par à-coups, réserve le gros de ses rebondissements pour la toute fin et se termine en queue de poisson. En prime, le gouvernement américain joue là-dedans un rôle d’une démesure toute x-filienne (l’auteur est clairement un fan de la série), ce qui n’est pas déplaisant en soi, mais n’ajoute pas à la crédibilité de l’ensemble.
En fin de compte, si Neuropath a réussi à garder mon attention jusqu’au bout, c’est grâce aux notions déstabilisantes qui y sont avancées. Bien qu’il s’agisse d’une œuvre de fiction, il a vraiment piqué ma curiosité sur le sujet du cerveau et de la neuroscience (même si j’anticipe ne pas comprendre la moitié des notions). C’est préférablement sous cet angle-là que j’en recommanderais la lecture.

#1 Philippe-Aubert Côté (26 août 2008 - 8:39)
C’est drôle, j’ai justement commandé un bouquin l’autre jour qui parle des recherches passées et actuelles de la défense américaine sur le cerveau — c’est mon prof de neuroéthique qui me l’avait montré et je l’ai commandé pour ma culture (et éventuellement une histoire SF ;-) ) Si jamais cela t’intrigue ou intrigue quelqu’un d’autre, voici la référence:
Jonathan D. Moreno, 2006, Mind wars; Brain research and national defense. Dana Press. New York.
Au menu, des sujets aussi variés que la manipulation du cerveau par les drogues que l’optimisation des performances cognitives ou les interfaces cerveau-machine. Très facile à commander et pas cher.L’auteur est un spécialiste en neuroéthique, je crois que lui et mon prof se connaissaient d’ailleurs.
#2 Laurine (26 août 2008 - 17:06)
Ouais! C’est disponible sur Amazon en plus. (Tiens, je ne connaissais pas ça, la neuroéthique.)
#3 Cédric Ferrand (28 août 2008 - 18:32)
C’est vrai que c’est étrange, le fonctionnement du cerveau.
J’errais dans les rayons de Chapters à la recherche d’un livre de fantaisie urbaine russe quand je suis tombé sur Neuropath, presque par hasard. À la base, le pitch ne me titillait pas tant que ça, mais me souvenant de la critique de Laurine, je suis passé à la caisse avec ce livre.
Encore un achat compulsif provoqué par Fractale Framboise…
#4 Laurine (28 août 2008 - 18:36)
Ah, la responsabilité écrasante de la critique littéraire!
#5 Christian (28 août 2008 - 23:49)
Bravo Laurine, non seulement pour avoir convaincu Cédric, mais pour m’avoir pris de vitesse pour parler du livre –sans doute une de mes expériences de lectures les plus intéressantes de l’année jusqu’ici. C’est loin d’être un roman parfait, mais ce que Bakker ose faire avec ce livre est assez admirable.
Essentiellement, il choisit d’utiliser la forme du thriller pour se moquer du genre. Il nie la notion du libre arbitre habituellement si essentielle au thriller en faisant de son “protagoniste” un être qui ne peut être mû que par les actions des autres, ou par un changement chimique dans son cerveau. Le roman est loin d’être conventionellement satisfaisant: la finale, entre autre, s’éloigne volontairement de tout ce que l’on s’attend d’une conclusion “appropriée”, mais c’est moins qu’un livre que d’un jeu élaboré entre l’auteur et le lecteur aguerri.
J’avoue qu’il y a des failles qui dépassent la simple satire: la part des personnages féminins est déplorable, plusieurs des passages explicatifs se répètent, le roman arrête sec passé le premier tiers, la finale est sèche. (À Readercon, j’ai fait rigoler l’auteur en lui suggérant un épilogue d’une absurdité perverse.) Je ne verrai pas mettre ce livre entre les mains d’un lecteur qui n’a pas déjà beaucoup d’expérience en lecture de genres. Mais alors que les livres que j’ai lu en mai dernier retombent dans l’oubli, je garde un souvenir vif de Neuropath.
#6 Laurine (6 septembre 2008 - 8:57)
Sur le site Strange Horizons, vous pouvez lire un article (en anglais) qui compare le roman Blindsight de Peter Watts et Neuropath de Scott Bakker.
#7 Cédric Ferrand (6 septembre 2008 - 18:28)
J’ai terminé ma lecture et je suis d’accord avec Laurine sur le livre. De très bonnes idées mal mises en scène. La perversité de l’approche cognitive de Bakker a réussi à me faire dépasser la banalité de la narration.
Christian, peux-tu nous donner ton épilogue absurde ?
#8 Christian (6 septembre 2008 - 22:28)
Cédric: Le soleil brille, la famille au complet joue au parc. Le protagoniste a un nouveau chien en laisse. Tout va bien. Bref, la finale hollywoodienne typique.
Pervers, n’est-ce pas?