Fractale Framboise

Laurine

The Road — Cormac McCarthy

par Laurine - lundi, 23 juin 2008 - 16:21 (Critiques, Lectures, SF&F autre)

The RoadIl y a des livres comme ça qui me rappellent pourquoi une critique quasi unanime et élogieuse ne garantit pas que je vais être du même avis. C’est le cas du roman The Road de Cormac McCarthy, qui a pourtant remporté le Pulitzer en 2007 et le James Tait Black Memorial Prize, en plus de se mériter la bénédiction d’Oprah Winfrey (on s’en fout) et les éloges du militant écologiste George Monbiot. Le journal The Guardian place McCarthy dans sa liste des cinquante personnes qui pourraient sauver la planète. Rien que ça.

Les prémisses sont pourtant accrocheuses. L’Apocalypse a finalement eu lieu et les États-Unis (donc le Monde Entier) ont été réduits en un petit tas de cendres. La végétation et la faune ont été décimées, ainsi qu’une bonne partie de l’humanité. Privés de supermarchés, les quelques survivants sombrent dans la barbarie la plus abjecte et se livrent au cannibalisme organisé. Des bandes réduisent leurs proies à l’esclavage, quand ils ne les dévorent pas vivantes, petit à petit, en commençant par les pieds. Les bébés naissants ne sont plus que de la viande qu’on attend pendant neuf mois. Dans tout ce bordel, un homme et son fils marchent vers le Sud en direction de la mer et de la chaleur. Ils suivent les autoroutes (d’où le titre), ce qui est possiblement la façon la moins sûre de voyager, mais passons.

La narration est d’une linéarité désespérante. Père et fils s’arrêtent de temps en temps pour fouiller une maison abandonnée à la recherche de nourriture et de couvertures. Il ne se passe pas grand-chose de notable sauf quand ils croisent de temps à autre des cannibales ou des pauvres bougres. Quant à la prose, elle a testé ma patience d’un bout à l’autre du roman (300 pages de texte écrit en gros caractères, à interligne et demi, sans chapitres). La plupart des dialogues ne sont pas signalés par la ponctuation d’usage (guillemets ou tirets). Souvent, ils sont ramassés en paragraphes ordinaires. Les phrases sont hachées menu, le style est lapidaire. Ça contribue à créer une ambiance particulière, certes, sauf qu’elle finit par tomber sur les rognons.

They walked out to the road and stood. There were tracks in the snow. A wagon. Some sort of wheeled vehicle. Something with rubber tires by the narrow treadmarks. Bootprints between the wheels. Someone had passed in the dark going south. In the early dawn at the latest. Running the road in the night. He stood thinking about that. [p.103]

Le nombre de protagonistes est limité par nécessité. Nous compatissons devant la lourde tâche du père. Il fait son possible pour protéger fiston des cannibales et pour ce faire, il doit prendre des décisions très difficiles. L’enfant, lui, a la fâcheuse habitude de poser toujours les mêmes questions avec une régularité exaspérante. Où vont-ils? Que vont-ils faire? Vont-ils mourir? Are we dead yet? Are we dead yet? Are we dead yet? Il n’y a presque pas de personnages féminins. De la mère, l’auteur ne nous donne qu’une image fugace d’une femme qui a préféré abandonner son fils et se suicider, après avoir suggéré au père de tuer le garçon. D’autres miséreuses capturées sur les routes sont réduites à l’état de bétail. La «gentille» survivante qui apparaît à la toute fin ne parle même pas.

Le contexte en est un de science-fiction, mais à la lecture du roman, je serais prête à parier que l’auteur n’a jamais eu l’intention d’écrire un roman de SF ni même de donner une vision juste des suites d’une catastrophe. La fameuse Apocalypse n’est qu’un prétexte, pas une fin en soi. Quiconque s’intéresse au sujet devrait plutôt entrer ce mot clé chez Amazon et voir ce qu’on a fait de (bien) mieux dans le domaine.

McCarthy s’est plutôt intéressé aux rapports entre le père et le fils. Les deux vivent soudés l’un à l’autre, mais sont fondamentalement dissemblables. Le père refuse d’aider les gens qu’il croise malgré leurs supplications et même s’il les condamne ainsi à une mort certaine. Il ne veut pas s’encombrer d’autres personnes à charge ni partager ses victuailles. Au contraire, le garçon, qui est pourtant né après la destruction du monde, veut toujours faire quelque chose pour tous les paumés qu’ils voient. Il y a chez lui un instinct de bonté et de charité, qualités qu’il n’a pas apprises de ses parents. Le fils est plus évolué que le père, mais pas dans le sens scientifique du terme. The Road a des accents religieux très lourds. Il faut comprendre que le fils représente la lueur d’espoir de ce qui reste de l’humanité, car il «porte la lumière». Qui sait, peut-être est-il aussi le prochain prophète dans un monde de désolation absolue. Ceci pourrait expliquer l’engouement des Américains pour ce roman — et, accessoirement, le Pulitzer.

La version française, La Route, est disponible aux éditions L’Olivier. J’ai appris non sans perplexité qu’on allait faire un film basé sur le roman. Il va sûrement gagner un tas d’Oscars, dont celui du Film Déprimant de l’année.

 

7 commentaires:    (ajoutez-en un)

  1. #1  Valérie Bédard   (23 juin 2008 - 20:15)

    AWh, come on Laurine, ce livre est le meilleur que j’ai lu à date en 2008… Je me suis relevée la nuit pour le lire… Bon, il n’y a pas de zombies et on voyage moins que dans WORLD WAR Z( le meilleur livre que j’aie lu en 2007), mais quand même…

  2. #2  Valérie Bédard   (23 juin 2008 - 20:18)

    Pis à part çà, as-tu lu le même livre que moi? La survivante parle dans la version que j’ai lue …

  3. Laurine

    #3  Laurine   (23 juin 2008 - 20:27)

    Ah, c’est vrai, elle a une seule réplique (emboîtée dans un paragraphe de la page finale, je ne l’avait pas vue). Le reste, ce sont des mots rapportés par le garçon, des répliques de seconde main, quoi.

    J’ai vraiment détesté l’expérience, ce n’est pas une blague. Et heureusement qu’il n’y a pas de zombis, les cannibales sont bien suffisants! World War Z se trouve dans ma pile de lecture, mais c’est un bouquin qui ne se prend pas au sérieux, il me semble. Je ne perds pas espoir, toutefois, d’y trouver des phrases complètes. :-)

  4. #4  René Beaulieu   (27 juin 2008 - 8:10)

    On me permettra d’etre assez en désaccord avec Laurine ici.

    Certes, le thème n’est pas neuf, et l’écriture volontairement utilitaire (C’est relié a la situation de base et au thème) , mais peu de livres me semblent, au niveau psychologique et humain, au moins, aussi “réaliste’ , et surtout sans concession, a partir de la situation de base.

    La popularité et le reste de ce livre, du genre, Oprah et le tout, du livre, je m’en contrefiche, mais s’il décille ne serait-ce que quelques yeux de gens de classe moyenne ordinaire et des hauts salaires (qui les yeux bouchés murmurent comme un mantra, après-moi le déluge et vite un monde de fantasy, ou un magazine “people’ que je m’échappe d’ici et surtout de l’avenir, beurk, fait peur la… ) sur la situation et ses conséquences, que ce soit un effondrement rapide, ou un effondrement lent de la civilisation telle que nous la connaissons, il ne sera pas inutile.

    Faire bien peur, cela a son utilité pratique, en SF, et dans le cour du monde réel, de Wells a Orwell en passant pas Pohl-Kornbluth et Huxley, tous plus que jamais d’actualité.

    C’est également un livre pour les gars et les peres, encore plus!

    Bref, un coup de poing salutaire dans la face, si pas le premier prix d’originalité.

    Efficace et sans trop de compromis.

    Fort bon livre la.

    René

  5. Laurine

    #5  Laurine   (27 juin 2008 - 9:02)

    J’ai pour les scénarios d’apocalypse un intérêt qui va en diminuant parce qu’on n’arrête pas de nous en présenter (surtout en science-fiction, justement) et qu’ils n’arrivent jamais.

    Est-ce qu’il n’y a pas au fond de chacun de nous une certitude que le monde va cesser d’exister dans peu de temps, disons, dans les cinquante prochaine années? La certitude que tout va de mal en pis? Ça expliquerait la peur de l’éradication par le nucléaire, la peur du bogue de l’an 2000, la peur de l’extinction environnementale. Je crains que nous devions bientôt nous taper 2012, ce qui ne devrait pas améliorer mon humeur. Alors les scénarios d’apocalypse, hein. S’ils sont bien écrits (ce qui ne m’a pas frappée dans The Road), je veux bien embarquer parce que j’aime qu’on me raconte des bonnes histoires. Si on essaie de m’en faire prendre un au sérieux, par contre…

    Je soupçonne que l’attitude «après moi le déluge» concerne tout le monde, pas seulement les classes moyenne et aisée. Cette fascination pour l’extinction en est une indication, à mon avis, car elle est un reflet de notre propre mortalité. L’être humain a beaucoup de mal à accepter que la Terre continue de tourner après sa mort. Personne ne veut se l’avouer, mais cette idée nous est insupportable.

  6. #6  René Beaulieu   (27 juin 2008 - 10:54)

    Hum, ce n’est pas parceque la dégradation et LENTE qu’elle n’a pas lieu.

    Il me semble, pour qui a les yeux ouverts et tiens compte de l’état RÉEL du monde, qu’elle est plus a l’odre du jour que jamais.

    Bon, ce ne sera un grand bang, mais un lent gémissement et c’est tout.

    Et la fin de la civilisation n’est pas non plus la fin de l,Humanité (l’Inhumanité) non plus. Elle continua, mais plus ou moins, ou plus ou moins bien, ou pas du toput selon.

    L’attitude de négation de cette détoriation est, justement, le fait des couches économiques non encore atteintes (mais cela s’en vient, a petite ou grande vitesse) typique la…

    Rien de nouveau sous le soleil; donc..

    Il ne s’agit pas de la disparition persdonelle ici (Pseudo-freuderie simpliste la, on est bien au-dela de cela, et c’est d’ailleurs une des raisons du fait que l’on écarte le probleme) . Probleme qui, justement, se développe sur le LONG TERME et en continue, par sur le court. Le maintenant, tout de suite, c’est une reflet d’une civilisation qui vit sur le rapide, l’éphere, le un clou chasse l’autre, tout est égal, too much information, et de toutes manieres on sera plus la (individuellement parlant) . C’est la parfaite bonne attitude pour la situation CONTINE a se détorier, lentement, inexorablement, justement…

    Tu mélanges beaucoup de choses qui ont de peu de rapport ici: guerre nucléaire, bog de l’an 2000, millénarisme religuex et sont peu liés, du moins par leur probalités réelles, d’alors ou d’aujourd’hui…

    Les classes économiquement faibles ne s’occuppent pas (non) plus de grands problemes damandant planification a long terme et sacrifice de consommation, encore moins réalisme et bon sens politique, voire simple instinct de survie pour l’espèece, parceque, justement, leurs énergies sont tout entieres consacrées, en ce moment, a leur survie immédiate et réelle, ou, au moins, au maintient de conditions de vie (presque) décentes, et retarder les difficultés…

    Cela est bon, pour les individus, les classes sociales etéconomiques, comme pour les gropes ethniques, culturels ou les nations contituées…

    Mais elles ont juste moins a perdre, réellement, concrètement, matériellement, tant a la dégradation des choses (d’ou rejet habituel et peur des scénarios apacalypstes directes, rapides, ou lentes, et peur de la science et du futur, relire les thèses Gérard Klein (Procès En Dissolution de LA SF par la Culture Dominante, et autres articles) la-dessus, et la dissolution du pouvoir et meme de l’existence de la classe moyenne comme influence sur l’accueil culturel de la SF) que les dites classes moyennes ou aisées…

    On ne peut comtempler une glissade vers le fond avec plaisir, ou meme une remise en question de son statut social, sociétal, économique et humain. Et c’est bien nor,mal la.

    Comme il est normal, et bien admissible, que le genre d’apacalypse puisse de déplaire et te sortir par les oeilles, ce qui colorera alors, sans nul doute, ton appréciation de l’ouvrage discuté ici…

    Restons précis: ce livre n’est pas une “prophétie” , meme pas une éveilleur de conscience la, une chef-d’oeuvre stylistique, ou un ouvrage profondément original, tant par son thème, sa vison, sa complexité, que son exécution.

    Mais c’est un solide coup dans les parties, qui peut faire sentiur une certaine douleur, un malaise capable d’amener une ou deux idées a se frayer un chemin au-dela de la vie quotidienne, et a prendre en compte les bases de l’Humanité quand elle fait face a la survie dans difinition la plus basique, horrible, sans concession et égoiste…

    Cela fait quand meme de quoi réfléchir ici.

    Je considere donc ce livre comme réussi (malgré ses défaut) , efficace, utile et bienvenu.

    On peut différer la-dessus…

    René

  7. #7  Yanka   (2 juillet 2008 - 0:49)

    J’ai consacré récemment au roman de McCarthy un long article qui ne va pas vraiment dans le même sens de Laurine.

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