La Horde du Contrevent — Alain Damasio
par Laurine - mardi, 17 juin 2008 - 17:18 (Critiques, Lectures, SF&F francophone)
Je ne me souviens plus avec exactitude comment je suis tombée sur La Horde du Contrevent d’Alain Damasio. J’ai dû en voir la mention quelque part sur la toile puisque le bouquin n’a pas fait de tapage ici. (Le contraire eût été surprenant puisqu’une bonne partie de ce qui se fait en SFF francophone passe sous le radar du buzz populaire.) Il s’agit d’un roman de science-fiction construit comme une histoire de fantasy traditionnelle, en reprenant le thème de la quête initiatique, celle d’une sorte de mythe inatteignable.
Dans un monde où souffle un vent perpétuel, la 34e Horde part d’Aberlaas, située à l’Extrême-Aval (ouest), dans l’espoir d’atteindre l’Extrême-Amont (est) d’où proviendraient ces rafales. La Horde marche à contre-vent en ligne droite, en suivant la trace des troupes précédentes. Ils sont 23, chacun formé avec cruauté depuis l’enfance pour accomplir une tâche précise qui permettra aux autres de survivre: les tâches pratiques comme chasser, faire du feu, trouver du gibier dans les circonstances les plus décourageantes; les tâches cruciales comme tracer (affronter le vent), protéger les flancs des bourrasques herculéennes, défendre les hordiers des Poursuiveurs et autres brigands. Les Hordes précédentes ont échoué, mais celle-ci est la meilleure, et peut-être la dernière. Ne chuchote-t-on pas que, huit siècles d’efforts plus tard, ce trajet éprouvant est dépassé, et qu’il faudrait tenter le coup avec des engins sophistiqués à voiles?
Le périple est raconté du point de vue de ces 23 hordiers. Le plus souvent, la longueur d’un point de vue varie entre un paragraphe et trois pages, tout dépendant de l’importance du personnage. Une poignée se détache du lot: Golgoth le traceur, Sov le scribe, Erg le protecteur, Caracole le troubadour et Oroshi l’aéromaîtresse. Le reste du peloton passe à l’occasion un commentaire de circonstance le temps d’une pause, mais vu leurs fonctions terre-à-terre, ces membres ne sont jamais au courant des choses importantes qui se trament. Il y a bien le prince Pietro Della Rocca qui ponctue le voyage d’observations philosophiques qui étoffent le personnage; il n’en reste pas moins que l’utilité d’un prince dans une pareille expédition m’échappe.
J’avoue avoir éprouvé des difficultés à m’attacher aux protagonistes. D’abord, il y en a trop d’un seul coup, ce qui déconcerte dès les premières pages. L’identité du narrateur change souvent et elle est annoncée au début du paragraphe par un symbole: la lettre oméga pour Golgoth, une parenthèse pour Sov, un triangle pour Erg, etc. La liste des symboles est fournie au début du livre ainsi que sur le sympathique marque-page, mais je me suis vite lassée d’interrompre ma lecture pour vérifier qui prenait le micro. J’ai plutôt essayé de me fier au niveau de langage. Passé Golgoth (cru) et Caracole (tarabiscoté), ce n’est pas un exercice facile, car les autres hordiers se fondent en trois catégories: les cérébraux, les émotifs et les pragmatiques. Je n’en ai trouvé aucun réellement sympathique même si j’ai du mal à expliquer pourquoi. Il est possible que ce manque d’empathie soit provoqué par un ton (délibérément) intellectuel. Je note que la lecture de La Horde du Contrevent relève plus de l’effort que de la distraction. Ceux qui ont lu la trilogie «The Prince of Nothing» de R. Scott Bakker comprendront peut-être l’allusion. Clairement, l’objectif du roman est de faire travailler les neurones.
La véritable distinction du livre repose sur l’écriture. Alain Damasio manie, manipule et démantibule les mots avec une aisance et une imagination époustouflantes. Il jongle avec un vocabulaire d’une telle richesse qu’on en reste baba d’admiration. Le résultat est d’autant plus louable qu’une partie de cette extravagante collection de termes est de son cru. Comme son histoire se déroule dans un monde où le vent est le fondement de toute chose, l’auteur a créé une nomenclature pour en décrire les sortes, les qualités et les effets.
Le purvent n’avait strictement aucune forme: il n’était que vitesse — vitesse et fuite, ne permettant à rien d’être ni de tenir. À force de s’étirer pourtant, cette flaque de foudre finit par se déchirer, ouvrant l’ère du vide et du plein, et celle des vents disjoints, qui ne s’est jamais refermée. Immanquablement, ces vents isolés se rencontrèrent, contrecarrant leurs puissances, les cumulant parfois, s’entredévidant et s’entrecalmant… Ainsi naquirent les premiers tourbillons, ainsi commença la lenteur. De ce chaos de matière alentie, brassé par l’hélice des vortex, émergèrent les volutes relatives du lentevent, ce cosmos des vitesses vivables, d’où nous provenons. [p.625]
Il pousse le souci du détail jusqu’à attribuer à Sov le scribe la tâche inusitée de retranscrire le vent dans ses moindres nuances au moyen d’un système de symboles de ponctuation. Pendant que Sov aligne avec un soin maniaque virgules, parenthèses, accents et espaces, Caracole le troubadour s’esclaffe devant ses efforts: est-ce que ce ne serait pas plus «mignon» si l’on ajoutait des mots afin de crypter l’ensemble?
Je dois néanmoins souligner que cette ébullition lexicale a des conséquences sur le rythme du récit. Ces mots qui s’engouffrent en multitude ralentissent la cadence. Les rebondissements tardent à s’enchaîner et, par moment, la tentation est grande de sauter un ou deux paragraphes pour se replonger dans l’action, mais alors on risque de rater une autre de ces phrases allumées. Il ne faut pas.
Autre détail non négligeable, l’histoire est d’une originalité rafraîchissante. Nous avons affaire à un monde qui est, d’un bout à l’autre, entièrement à la merci du vent, peu importe l’environnement (aquatique, désertique, habité) que traverse la Horde. Le vent, sous toutes ses formes et vitesses, est le tissu même de ce qu’il traverse (et fait naître, et fait vivre, et tue). Il se montre rarement bienveillant, mais selon les règles qui régissent cet univers fictif, rien ne pourrait vivre sans lui. Une partie du récit s’articule d’ailleurs autour de la notion du vif, qui anime les créatures vivantes. Outre le vent, il y a aussi les chrones qui troublent la traversée de la Horde, un concept difficile à décrire dans un résumé. Imaginez des bulles de grosseurs variables flottant au ras du sol, dans l’eau, dans le ciel. Le contact avec un chrone provoque un éventail d’effets qui agissent sur le temps, l’espace ou la matière. En fin de compte, il n’y a que la finale que j’ai trouvé prévisible, sans doute parce que j’ai interprété le résumé de la jaquette un peu trop littéralement. Elle a le mérite au moins d’être retardée par une série de petites fins qui sont autant de fausses pistes.
Particularité amusante, le livre est paginé à l’envers, comme un compte à rebours. Au lieu d’indiquer combien de pages ont été lues, la pagination nous indique combien il en reste à lire. Aussi, la version grand format s’accompagnait d’un CD, paraît-il. Quelqu’un l’a écouté? C’est bien?
Il est difficile de ne pas recommander ce bouquin, mais il est peu probable que tout le monde l’apprécie de la même façon. Cela dépend des attentes de chacun concernant le récit, les personnages et l’écriture. La Horde du Contrevent s’est mérité le Grand Prix de l’imaginaire en 2006. À consulter: Le site officiel du livre, avec bande-annonce.

#1 Serge (17 juin 2008 - 18:55)
suis déjà rendu à la page 652. ;-)
oui il est difficile d’accès, oui son écriture est riche en nuance.
Et c’est pour ça que je l’ai acheté.
Bravo pour son éditeur La Volte d’avoir osé croire à l’auteur.
pour ceux qui veulent en savoir un peu plus, il y a le transcript d’une rencontre avec Alain Damasio sur le site http://www.peregrine.asso.fr/
#2 nemetral (18 juin 2008 - 3:45)
Tous le disent et c’est vrai: le roman n’est pas facile à lire. Et c’est là tout à l’honneur d’Alain Damasio qui nous présente une oeuvre réellement nouvelle et déconcertante.
Je pense par ailleurs que la difficulté de la lecture rapproche le lecteur de la Horde et de sa difficulté à contrer le vent: on avance dans le livre avec effort et à mesure que la Horde avance contre le vent.
C’est arrivé à la fin que l’on prend la pleine conscience de la puissance de ce livre.
#3 Joel Champetier (20 juin 2008 - 8:45)
J’ai vu le livre sur les rayons de Clément-Morin à Trois-Rivières. J’avais entendu parler de ce roman, mais j’hésitais un peu face à la prose qui me semblait ardue. J’ai mon côté Homer Simpson, mon cerveau n’aime pas l’effort, mais tu m’as intrigué assez pour faire pencher la balance. Après ça, qui contestera que les critiques sur l’Internet ont un impact sur les ventes?
:-)
#4 Laurine (20 juin 2008 - 10:03)
En tout cas, quand on a terminé le roman, on a l’impression d’avoir accompli quelque chose!
#5 Daniel Sernine (20 juin 2008 - 20:12)
Permettez-moi d’endosser une fois de plus mon rôle de négativiste. Au sujet des «lectures-efforts» a contrario moi j’ai abandonné la série «The Prince of Nothing» vers la moitié du premier volume, The Darkness That Comes Before. Je ne sais pas combien de tomes on compte en tout, moi j’avais les deux premiers. Mais la prose de Scott Bakker était justement cela, trop ardue (je lis courramment l’anglais, là n’est pas la question). C’était un roman «user unfriendly»; la lecture en était devenue un pensum.
Peut-être que, si j’exerçais un emploi qui n’exige pas de lecture (moi j’en ai deux de ce type), je ne serais pas rebuté par de la fiction aussi exigeante. Mais mes heures de lecture-loisir sont trop rares pour que je les perde à me casser la tête.
Donnez-moi Gaiman, Barker, Campbell, Straub, n’importe quand — non pas qu’ils écrivent des histoires simplettes, sûrement pas Straub, mais elles sont captivantes et ne font pas grogner.
Je viens de m’immerger à mon tour dans The Terror de Dan Simmons, recommandé en cet illustre blogue, et on ne peut pas dire que ce soit une lecture facile (vocabulaire maritime qui exige le recours occasionnel au dictionnaire, prose minutieuse et donc lente à progresser) mais c’est un authentique tournepage, si je puis paraphraser nos amis anglophones…
#6 Joel Champetier (20 juin 2008 - 21:26)
Je n’ai pas lu ce fameux roman de Bakker, mais tout négativiste que tu sois, Daniel, je sais fort bien que tu as lu plus de Gene Wolfe que moi, ce qui signifie qu’on peut difficilement te classer parmi les lecteurs paresseux.
#7 Jean-Louis (26 juin 2008 - 1:30)
Je viens de finir le roman. D’une part, on ne peut qu’être d’accord pour ce qui est de la somptuosité et de la richesse de la langue. Damasio mêle argot moderne, néologismes, mots ultra-rares tirés de lexiques parfois anciens, jeux de mots… Il abuse parfois de la litanie et il est moins bon poète qu’il voudrait le faire croire, mais il faut saluer un auteur qui met autant de fougue à jongler avec les registres du français et à se démarquer du ronron habituel de la littérature populaire.
D’autre part, je trouve l’intrigue fort inconfortablement assise entre plusieurs chaises. Si c’est de la science-fiction, c’est dans la veine de certains ouvrages de steampunk de Powers qui s’appuient sur une physique et une métaphysique qui sont étrangères à notre compréhension du monde, de sorte que ce serait de la science-fiction dans un univers différent du nôtre. Une sorte de science-fantasy, donc, mais qui renvoie, de manière quelque peu déconstructiviste, au potentiel de création du verbe. Et les incohérences des descriptions au niveau des chiffres cités n’encouragent pas à privilégier une interprétation réaliste. L’existence même de la Horde, qui va progresser pendant des années d’affilée en poursuivant une chimère (dans la mesure où ils ne peuvent savoir que leur but existe), dépasse tous les précédents humains en fait de fanatisme.
D’ailleurs, même si Damasio consacre plusieurs pages à de longues envolées sur la métaphysique venteuse de ce monde, ce n’est que du… vent. Les conséquences pour les personnages et leur sort restent confuses (à éclaircir dans une future suite?). Néanmoins, cette physique des vents fonde les pouvoirs extraordinaires et performances surhumaines de plusieurs personnages ; elle n’est pas qu’une simple vue de l’esprit.
S’agit-il alors d’une quête allégorique? J’ai été tenté de l’interpréter ainsi plus d’une fois, et d’y voir de lointains échos de certains romans de chevalerie ou d’auteurs plus ou moins mystiques, dont Saint-Exupéry. Mais on peut tout voir dans une tache de Rorschach… Et Damasio consacre en fin de compte beaucoup de pages aux péripéties qu’aime Daniel. Sauf que ces péripéties sont toujours un peu moins prenantes quand elles s’inscrivent dans un monde aussi artificiel (la différence entre un jeu vidéo et un match sportif…).
Bref, une aventure splendide, sans doute initiatique, mais qui finit un peu en queue de poisson.
#8 Jean-Louis (26 juin 2008 - 1:58)
Ah oui, la musique! J’avais le disque compact et j’en ai écouté des pistes tout en lisant. A priori, c’est une combinaison d’effets sonores, de récitatifs, de musique du monde, de musique d’ambiance et de silences, parfois prolongés. Ce n’est pas désagréable du tout, mais il va falloir que je l’écoute une autre fois pour me faire un avis définitif.
#9 Laurine (26 juin 2008 - 7:52)
Anathem de Neal Stephenson s’accompagne aussi d’un CD — du moins est-ce vrai pour l’édition grand format sous couverture rigide. Ça fait longtemps que ça dure, cette mode, ou c’est récent? (Je n’ai rien contre, en passant.)
#10 Jean-Louis (27 juin 2008 - 14:51)
Je crois me souvenir d’un livre publié en France (un thriller du futur proche?) il y a plusieurs années par un auteur dont j’oublie le nom (mais serait-ce Damasio lui-même) chez un éditeur obscur et qui incluait également un CD. Mais était-ce de la musique ou autre chose? Comme je n’ai lu ni le livre ni fait jouer la galette, on me pardonnera l’imprécision de ma mémoire…
Et je saluerai bien bas ceux qui pourront mettre des noms sur ces souvenirs!
#11 René Beaulieu (28 juin 2008 - 0:53)
Un des premiers cas (parmi les relativement récents, il doit y en avoir dans les plus anciens, j’en suis a peu près certain la) doit etre le Always Coming Home de Ursula Le Guin avec sa cassette de musique.
J’ai souvenir d’un ou deux Jacques Barbéri, a La Volte, effectivement, qui s’est fait une presque spécialité de la chose…
Les disques (ou cd) de lectuture sont encore plus commun.
On a qu’a penser au premier livre d’Éric Gauthier, par exemple…
Il y eut des Cocteau, il me semble, et bien d’autres (pieces de théatre, chansons, musiques) auparavant dans de petites maisons d’édition littéraire expérimentant avec ce genre de choses… Ou des maisons d’éditions sonores (phonographiques, par bandes et les reste) également…
Il y eut meme une compagnie de disques anglophones spécialisée dans la chose, avec Asimov, Zelazny, Sturgeon, Leiber et autres a son programme…
Sans compter les adaptations radiophoniques, mais la on s’écarte un peu, dont certaines sont maintenant disponibles librement sur la Toile Mondiale…
Mais le médium n’a probablement jamais atteint ou rempli toutes ses possibilités et ses promesses.
Ce serait difficille, mias pourrait etre intéressant…
L’oeuvre qui serait une parfaite adéquation entre texte et musique (et qui apporterait quelque chose, voir amplifierait et enrichirait vraiment un texte important) sur la longueur d’un roman reste probablement encore a produire, excluant, bien entendu, les opéras, albums-concepts ou chansons la…
On parle ici de fusion entre livre et musique…
Cela élimine donc également les “livres sonores’ , je crois bien…
René
#12 Hugo (28 juin 2008 - 15:24)
Jean-Louis parle peut-être du CDRHOMME, autoproduit et distribué par le français Jacques Raffin en 1997?
Marc-André Ferguson en avait fait la critique dans Solaris (122, je crois).
C’était… euh, consternant, comme expérience.
Il s’agissait d’un roman “écrit au futur” (littérallement), dont chaque page était accompagnée de musique (13h de synthétiseur) et d’une “oeuvre d’art visuelle”…
C’était, aussi, assez prétentieux, si je me souviens bien.
#13 Jean-Louis (29 juin 2008 - 2:26)
Bravo, Hugo! Je crois bien que c’est cela. (Le petit détail du livre écrit au futur pour faire futuriste me revient en mémoire.) Heureusement que j’ai échappé à ce supplice…
#14 camille (3 juillet 2008 - 9:36)
Je suis en train de lire le livre… C’est en effet toute une aventure…
Dès les premières pages j’ai été soufflée par la virtuosité de Damasio, la richesse et l’inventivité de sa langue: c’est un vrai plaisir!
Je suis impatiente d’arriver à la fin, tout en ayant un peu peur que l’inconsistance malheureusement déjà ressentie en lisant, ne fasse que s’accentuer jusqu’au bout… Et vous avez déjà un peu confirmé mes craintes…
Je reviendrai donner mon avis final!
#15 camille (30 juillet 2008 - 9:11)
Petite conclusion après avoir terminé ce livre: je le recommande! Et y repense encore longtemps après l’avoir terminé… c’était un très beau voyage.