The World Without Us — Alan Weisman
par Laurine - dimanche, 9 décembre 2007 - 21:13 (Lectures, Société, Techno/sciences)
Voilà un concept intriguant. Comment la planète évoluerait-elle si elle n’avait plus à supporter le poids de l’humanité? En quelque 300 pages, Alan Weisman nous brosse un tableau qui s’étend sur des milliers d’années, le tout ponctué d’avis d’experts, d’exemples pris du passé et de quelques touches d’humour. L’auteur jette un regard détaché sur le problème posé par notre démographie étouffante. Nous voyons que l’impact humain sur l’environnement le préoccupe, mais il ne se lance pas dans de longues diatribes contre les pollueurs, la société de consommation, les dirigeants qui manquent de vision, nos petits intérêts mesquins. Il présente les choses comme elles sont et laisse le lecteur tirer ses propres conclusions.
Il n’emploie pas non plus le ton apitoyé des écolos-dépressifs. Pour illustrer son propos, il invente une disparition subite et totale de l’humanité, excluant ainsi l’idée d’une lente agonie de l’espèce causée par des problèmes environnementaux. Il s’amuse d’ailleurs à spéculer sur les causes possibles d’une extinction aussi brutale: le fameux enlèvement chrétien (the Rapture), la fin d’un éventuel programme de simulation extraterrestre, un supermégavirus-surprise. Toutes les suggestions sont bonnes, c’est le résultat qui compte.
L’exercice est forcément subjectif. L’auteur consulte des scientifiques, des travailleurs, des spécialistes en tout genre. Il peut poser une même question à deux ou trois personnes et obtenir des réponses diamétralement opposées. Il s’agit d’un exercice d’extrapolation, d’un guide général sur des phénomènes dont nous ne serons pas témoins, et non d’un bouquin à voyager dans le temps. Cela n’empêche pas Alan Weisman de donner beaucoup de détails sur les espèces animales et végétales, sur la façon dont elles réagiront une fois que la place sera libre. Pour le lecteur lambda, certains passages paraîtront un peu lourds, mais les amateurs purs et durs d’entomologie ou de botanique, par contre, vont trouver ça chouette. Et parmi les statistiques qu’il fournit sur toutes sortes de sujets actuels, il y en a qui vous feront hausser les sourcils.
À la lecture des chapitres, on a un peu l’impression de passer du coq à l’âne, mais trois thèmes généraux se dégagent. Il y a d’abord celui de la nature qui reprend ses droits. La forêt ancienne, «celle des contes de fées», renaîtrait pour envahir les espaces fertiles. Les rivières détournées ou enterrées retrouveraient leur lit. Les lacs débarrassés des fertilisants gagneraient la guerre contre les algues qui les étouffent. Les espèces menacées prendraient du mieux; il est même possible d’envisager le retour des mastodontes. De nouvelles espèces pourraient bien naître aussi, issues directement de mutations produites par nos produits chimiques.
Nos propres constructions, elles, ne dureraient pas, car nous avons cessé de bâtir solide. Une maison ordinaire se désagrégerait en cinquante ans. Même la Grosse pomme serait bouffée en moins de deux. Avec personne pour actionner les pompes, New York verrait ses anciennes rivières inonder son métro et ses égouts. L’eau déborderait dans les rues et, combinée au gel et aux incendies, ferait s’effondrer les gratte-ciel. Mais il existe quand même des constructions souterraines qui dureraient un peu plus longtemps, comme la partie souterraine de Montréal, tiens, ou le métro de Moscou.
Le partie la plus inquiétante du livre touche ce que nos expériences chimiques auront légué. Le pire chapitre est «Polymers are Forever», dans lequel l’auteur s’attarde sur la présence croissante du plastique en mer. L’océan réduit les énormes quantités de plastique en morceaux toujours plus petits, sans toutefois réussir à les désintégrer complètement. La faune aquatique, y compris les espèces de très petite taille, ingère tout cela. Beaucoup d’animaux meurent alors que l’étendue du Great Pacific Garbage Patch ne diminue pas.
Autres chapitres sinistres, ceux sur les raffineries de pétrole et les centrales nucléaires qui, faute d’entretien, finiraient par exploser en larguant leurs cochonneries dans l’air et dans l’eau. Il y aurait peut-être un hiver nucléaire en perspective… Et ne parlons pas des pesticides et des produits créés en laboratoire qui mettront un temps impossiblement long à être assimilés par l’environnement, fin de l’humanité ou pas.
S’il n’y a pas de solution miracle à notre extinction fictive, il y a des gestes à poser qui pourraient soulager la planète dans l’immédiat. La solution la plus évidente serait de cesser de se reproduire comme des lapins, mais qui va accepter de l’appliquer à grande échelle? Le dernier chapitre aborde ce problème épineux, en touchant aussi à la question religieuse de la fin du monde.
The World Without Us s’accompagne d’un site Web (en anglais). En version française, vous trouverez le titre chez Flammarion sous le titre Homo disparitus. À lire, pour réfléchir.

#1 Daniel Sernine (10 décembre 2007 - 18:18)
Cet essai est dans ma pile de livres à lire depuis que j’en avais lu mention… quelque part. Je l’avais acheté en rapport avec Les écueils du Temps.
Je le fais monter au sommet de la pile.
Après visite au site sur la Great Pacific Garbage Patch, je me rends compte qu’aucune des horreurs que j’évoque dans mon roman n’est à la hauteur de la réalité.
#2 Philippe-Aubert Côté (11 décembre 2007 - 19:14)
J’en prends note, cela a l’air diablement intéressant tant pour les cours que je donne que pour d’éventuels projets littéraires…
#3 Laurine (11 décembre 2007 - 21:12)
N’oubliez pas, chers auteurs, que ce bouquin nous montre un panorama sans le moindre humain. Ça limite un peu les portraits psychologiques et les interactions entre protagonistes. Eh.
Mais notre stupéfiante inconscience aura laissé plein de souvenirs après notre disparition: impérissables et non périssables!
#4 Philippe-Aubert Côté (11 décembre 2007 - 21:59)
C’est ça que je trouve intéressant: si de lointains survivants réexplorent une grande ville désertée depuis des siècles dans un monde post-apocalyptique, ça peut donner une ou deux idées pour le décor qu’il faut planter: dans ladite ville, qu’est-ce qui a pu rester, qu’est-ce qui aura disparu, etc.
Tout ça me rappelle ce vieux film de SF néo-zélandais, “Quiet earth”, où une expérience énergétique “zappe” accidentellement tous les humains sur terre.Le genre de film qu’on voit une fois, par accident à la T.V., mais qui laisse un souvenir persistant.
(Et ce qu’il est chiant votre gremlin! J’ai dû me prendre je sais pas combien de fois avant de placer ce message… Grrrr… :-))) )
#5 caroline lacroix (13 décembre 2007 - 15:22)
Merci de rappeler l’existence de ce livre dont j’avais entendu parler et qui semble tout à fait fascinant !
(J’ai eu droit à un répétitif “Impossible d’afficher la page” d’Internet Explorer) ;-)
#6 Pascal L (16 décembre 2007 - 11:41)
J’ai lu ce livre il y a quelques mois. Je le recommande aussi. Lecture fascinante. Incroyable de voir ce qu’un auteur peut faire à partir d’un concept pourtant peu original. En plus de tout ce qui a été dit plus haut, j’y ai aussi vu un exposé quasi-mathématique des dégâts environnementaux à venir: ces montagnes de plastiques, de produits toxiques et de déchets nucléaires, si l’humanité ne disparaît pas, elles continueront de grossir…
#7 René (27 décembre 2007 - 15:22)
Pour une approche un peu plus ludique, Dougal Dixon a une série de livres illustrés sur le meme theme:
After Man (l’évolution des animaux après la disparition de l’humanité)
Modern Dinosaurs (si la grande catastrophe qui causa leur disparition n’était pas arrivée)
Et plusieur autres…
#8 Daniel Sernine (8 mai 2008 - 7:36)
J’y suis depuis quelques semaines. Monsieur Weisman est le champion de la digression: des chapitres entiers font digression par rapport à son sujet principal.
Il y a de tout là-dedans, du plus déprimant (la Great Garbage Patch) au très légèrement encourageant (la forêt en Nouvelle-Angleterre est présentement plus étendue qu’elle ne l’était voilà deux siècles…).
#9 Philippe-Aubert Côté (8 mai 2008 - 9:39)
C’est en effet son gros défaut: il passe beaucoup de temps à faire la biographie des gens qu’il rencontre… plus un tas d’autres trucs. J’ai succombé à quelques endroits à la tentation de la lecture diagonale. Mais bon, je garde le bouquin pour les quelques infos intéressantes pigés à gauche et à droite.