Halting State & Spook Country
par Christian - lundi, 12 novembre 2007 - 13:23 (Critiques, SF&F autre)
Cela fait des mois que je me casse la tête à vouloir vous parler de Spook Country de William Gibson, mais après avoir lu Halting State de Charles Stross, je sais maintenant comment aborder le sujet. Il y a des liens fascinants entre les deux œuvres, et ils ne sont pas aussi simples que de dire que l’élève en connait maintenant plus que le maitre.
Les deux livres partagent des obsessions communes. Dans les deux cas, on a dépassé la simple fascination avec un cyberespace en pleine colonisation pour réfléchir à la façon dont le virtuel comment à influer sur le réel. Durant sa dernière série d’entrevues, Gibson a répété que «Cyberspace used to be ‘there,’ and we were ‘here’. Now cyberspace is ‘here’.» et tous comprennent cette affirmation sans peine: On ne peut être qu’à un endroit physique à la fois (le reste du monde physique étant «ailleurs»), alors qu’avec une connexion Internet, on peut être sur Fractale Framboise, IMDB, Facebook ou Gmail partout dans le monde, et souvent en même temps grâce aux onglets de son fureteur. Ceux qui dépendent sur leur téléphone cellulaire se promènent avec leur parcelle «d’ici» en permanence.
Étant donné où se dirigent les choses, parions que c’est une tendance lourde. Les amorces des deux romans donnent le ton: Alors que Gibson demande à sa protagoniste journaliste de s’intéresser sur l’art locatif circa 2006 dans Spook Country, Stross se situe une douzaine d’année dans le futur, dans une Écosse indépendante où une policière est accidentellement appelée à résoudre un crime inhabituel: le vol d’une banque virtuelle, dans un MMORPG à «World of Warcraft»++.
C’est déjà passablement intéressant. Le fait que Gibson écrit maintenant au présent n’est plus nouveau, mais il y a dans Spook Country une charge supplémentaire que son précédent Pattern Recognition n’avait pas: une reconnaissance que le virtuel n’est justement pas un monde inventé qui se déroule «ailleurs», mais une façon d’organiser l’information qui trouve de plus en plus de points communs avec l’espace physique. Pour le «pape du cyberespace», c’est une mise à jour qui revisite certains aspects de Neuromancer. Dans le cas de Stross, il y a un premier choc conceptuel vertigineux une cinquantaine de pages dans Halting State, un moment où l’on réalise la complexité supplémentaire qu’une patine virtuelle d’information vient ajouter à la vie de ceux qui l’utilisent. Un crime est un crime même si les enjeux se déroulent dans un espace d’information sans réalité tangible. Il y a déjà tellement de façon de filouter quelqu’un d’autre aujourd’hui, alors imaginez demain… et la grande réussite de Stross à ce moment-ci est de faire réaliser cette constatation non pas comme une idée SF, mais comme un train qui fonce sur nous à toute allure : Comprenez ceci dès maintenant, parce que vous n’aurez bientôt plus le choix. Lisez ce livre aujourd’hui, parce que demain il sera trop tard.
Mais tout cela n’est qu’un leurre: Dans les deux livres, ces idées ne sont que des prétextes à un autre niveau de réalité progressivement réalisé.
Dans Spook Country, la journaliste suivant le fil de «l’art locatif» découvre éventuellement une sous-culture où les espions de la guerre froide sont devenus des entrepreneurs, et où leurs magouilles se déroulent toujours sous la table. Mais où s’arrêtent les intérêts des gouvernements, ceux des groupes criminels, ceux des experts et leurs petites vengeances personnelles quand tout est souvent couvert d’une épaisse couche de classification «Top Secret»?
Dans Halting State, le jeu cède progressivement place au Grand Jeu quand le vol s’avère être une conséquence d’une toute autre activité. Le titre du livre mérite finalement sa double signification, et c’est au lecteur de s’y retrouver au milieu d’une intrigue qui dépasse finalement la simple enquête criminelle ludique. Ceux qui s’endeuillaient devant la perspective d’un «simple techno-thriller» à la Mundane SF de Stross seront soudainement pleinement satisfaits par une œuvre à la sauce-thriller favorite de l’auteur qui finit par avoir des liens de parenté évidents avec sa série «Laundry». Il y a des idées vertigineuses dans la deuxième moitié du livre, des idées qui démarrent où Gibson s’arrête. Même en demeurant dans un mode résolument réaliste, Stross se paie quelques séquences à la Cronenberg (pensez «Existenz», mais en plus pernicieux) et finit par jongler tout un enchevêtrement de loyautés tordues.
Chemin faisant, les deux auteurs s’intéressent à nouveau au réel et ses antonymes parfois orthogonaux. Une des révélations que l’on dérive de Halting State, c’est que les «réalités virtuelles» existent depuis longtemps et qu’elles s’apprennent dès l’enfance: le jeu est une façon d’imposer une maquette intangible sur un quotidien réel. Il fallait bien laisser à Stross de soin de suggérer que les amateurs de jeux de rôles vivent depuis longtemps en réalité virtuelle, et que le reste d’entre nous suivront bientôt. Les sales coups que se livrent les nations à travers agents et agences top-secret ne seraient qu’un aboutissement particulier de cette logique, et c’est là que les deux romans semblent parler d’une même voix. (C’est un accident, mais ne pensez pas qu’ils ne sont pas déjà au courant: Une citation élogieuse de Gibson figure sur la couverture de Halting State.)
Mais de là à recommander un roman plutôt qu’un autre… il va sans dire que les deux auteurs écrivent pour des audiences différentes.
Gibson n’écrit plus de la SF depuis un moment, mais il avoue ne pas écrire de thrillers non plus: le résultat est (comme le disait John Clute) une comédie, un shaggy spy story méticuleusement bien décrit avec une prose impeccable, mais les lecteurs de genre chercheront en vain un aboutissement à tout cela. Il est temps de reconnaitre que Gibson s’apparente plus à Douglas Coupland qu’à quelconque écrivain de SF: il écrit pour une audience branchée en littérature, mais pas nécessairement branchée tout court.
Stross, en revanche, écrit pour la génération Slashdot, et ce jusqu’à la structure même du livre: rédigé comme un manuel d’instruction à la deuxième personne au temps présent («You open the door and enter the room…»), Halting State possède également la haute densité d’information, le ton sarcastique et l’aisance numérique qui ont fait la renommée de Stross. La narration à la deuxième personne accroche un peu en début de lecture (surtout si vous revenez au livre après une longue pause), mais finit par ne pas être aussi déconcertante que l’on peux l’imaginer. Ça ne plaira pas à tous… mais si vous cherchez où est la fine pointe de la SF d’aujourd’hui, c’est toujours chez Stross qu’il faut regarder.
Gibson raconte extrêmement bien une histoire vide, mais Stross fait crépiter mes neurones avec des branchements inusités et une façon inusitée de présenter les choses. Devinez qui finira sur mon bulletin de nomination aux Hugos l’an prochain?

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