L’insoutenable bizarrerie du virtuel

Charles Stross décortique un article au sujet d’une nouvelle pratique publicitaire dans un jeu en ligne. C’est fascinant de réaliser à quel point la technologie (et le désir de profit, dans ce cas-ci) crée des phénomènes de plus en plus étranges, pointus, et difficiles à comprendre pour quiconque n’y participe pas. Le redoutable Warren Ellis[1] explore de tels phénomènes régulièrement dans ses Second Life Sketches, des croquis d’un monde virtuel de plus en plus populaire. J’ai l’impressions que de tels mondes regorgent de possibilités d’histoires de science-fiction presque impossibles à écrire de par leur densité de concepts. Peut-on envisager, par exemple, qu’un monde virtuel acquière une population significative de gens qui y vivent 24 heures sur 24? S’ils le font assez longtemps, ces reclus du virtuel resteraient-ils capables de communiquer avec ceux qui vivent dans le monde réel, ou est-ce que leur culture dériverait au point où elle en deviendrait incompréhensible de l’extérieur? Pour écrire l’histoire de tels reclus, de l’intérieur et de manière réaliste, il faudrait non seulement étoffer leur culture comme on peut le faire pour une race extra-terrestre, mais en même temps en faire une extrapolation possible de la culture humaine, et tenir compte de la vitesse avec laquelle les idées se propagent et sont concrétisées dans le monde virtuel.

J’exagère peut-être la difficulté. Il est vrai que des oeuvres comme Down and Out In the Magic Kingdom appliquent une telle vivacité technologique au monde réel et matériel de façon plutôt satisfaisante. Je ne sais plus si j’ai déjà lu une oeuvre qui pousse très loin dans le virtuel, par contre.

Et qu’en est-il de votre réalité? Y en a-t-il parmi vous qui habitent déjà de tels mondes à temps partiel?

[1] Notons en passant que Warren Ellis, connu surtout comme auteur de comic books, vient d’écrire un premier roman. Il en offre le premier chapitre en ligne. C’est du pur Ellis: sordide, bizarre, un peu ordinaire d’abord pour quiconque l’a déjà beaucoup lu, mais ça atteint une espèce de poésie scatologique quand débarque un personnage important et inquiétant.

3 commentaires

  1. Avec l’avènement des World of Warcraft et autres Second Life, il faudra inventer une nouvelle expression pour décrire la dépendance spécifique aux jeux virtuels. À mon avis, ni cyberdépendance ni jeu pathologique ne sont suffisamment précis pour décrire l’état de ces joueurs qui abandonnent famille et amis pour s’immerger dans un univers fabriqué de toutes pièces.

    Pourtant, nous n’en sommes encore qu’au stade des jeux en deux dimensions. Je n’ai pas hâte de voir les ravages que va causer la prolifération des jeux 3D proposant une immersion totale dans notre propre salon.

    Certains pensent que notre existence est exactement ça.

  2. canthilde

    J’avais bien aimé « Otherland » de Tad Williams où l’immersion dans le virtuel était totale, les enfants se désintéressaient des jeux réels, certains y laissaient leur peau. Bien sûr, après on plonge dans le fantastique mais le premier tome, situé dans un futur proche, était convaincant.

  3. Benoit

    J’arrive avec un peu de retard sur ce billet, mais comme j’ai lu Williams, je ne peux qu’être d’accord avec Canthilde sur ce point précis: dans Otherland, le plongeon dans le virtuel est total, les individus qui y accèdent se retrouvent avec un corps totalement inerte, catatonique même. Mais il ne s’agit toutefois pas d’un univers 3D tel que présenté par Laurine, mais plutôt un aboutissement d’une lignée dont les précurseurs seraient World of Warcraft et autres « multijoueurs massifs en ligne » descendant de Tron: l’esprit de l’individu est projeté dans le réseau pour y vivre et y mourir (de façon absolue).

    Comme style, ce serait plutôt comme un alliage de fantasy avec le cyberpunk. Le style verbeux à outrance de Williams, qui fait dans le très délicat en fantasy, devient beaucoup trop lourd et l’action en est tellement ralentie que Jordan passerait pour Bester à côté. D’accord, j’exagère pas mal, mais je préfére prévenir les personnes qui ne sont pas à l’aise avec une histoire qui s’étire sur quelques 4000 pages en format poche. Par contre, il est d’une très grande élégance dans sa fantasy. Cote: 5 / 10.

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