The Assault on Reason — Al Gore

The Assault on ReasonSurfant sur le renouveau de sa popularité depuis la sortie du documentaire An Inconvenient Truth, Al Gore y va maintenant d’un essai (d’une charge écrite, plutôt) sur l’état des choses dans son pays. Celui qui a déjà été «le futur président des États-Unis» n’est pas heureux de voir ce que les néocons de l’administration actuelle ont fait de l’héritage des Pères fondateurs. Et il est encore moins heureux de constater que le peuple s’avachit devant la télé au lieu de réagir.

The Assault on Reason est une ébauche d’explication sur les causes du déclin de la démocratie américaine que nous voyons en direct depuis 2001. L’argument principal repose sur l’idée qu’une véritable démocratie dépend d’un forum d’idées où chacun peut y aller de son point de vue, jusqu’à ce qu’un consensus s’établisse sur la meilleure marche à suivre ou sur la solution la plus sensée à adopter. L’avenir du pays doit se fonder sur des décisions raisonnables. Or, la raison est durement mise à l’épreuve par nombre de facteurs.

Il va de soit que pour raisonner il faut être informé et éduqué. Gore déplore le fait que la presse écrite se fasse supplanter par le médium télévisé, qui ne permet pas l’échange d’idées puisque le message va dans une direction seulement. La télévision happe l’attention des spectateurs et les force à ingurgiter des inanités payées par des gens fortunés. Hypnotisés par les images-chocs et les slogans percutants, les gens se fient aux priorités que les «journalistes» leur imposent. Ce phénomène d’abrutissement s’accompagne d’un déclin de la lecture, qu’il s’agisse de journaux, de revues sérieuses ou de livres. Les résultats scolaires refléteraient d’ailleurs ce désintérêt pour la chose écrite.

Petit bémol, Gore met en relief ce problème d’un point de vue exclusivement états-unien, alors qu’en réalité, l’impact de la télévision est observable partout dans l’hémisphère occidental. On note une érosion de la faculté d’analyser, de mémoriser, de calculer, de formuler des idées claires. La particularité des États-Unis repose finalement sur deux choses: 1) un attentat spectaculaire et meurtrier combiné avec 2) une administration corrompue qui manipule avec cynisme une population impressionnable.

Et voilà le résultat: le débat n’existe plus, il a été remplacé par une propagande de peur. On fait craindre un ennemi invisible prêt à tout pour détruire la civilisation occidentale. On fait planer sur les contestataires des menaces de représailles. On cultive le secret au nom de la sécurité nationale, on réduit le droit des citoyens par des mesures anticonstitutionnelles, on remplit les poches des amis qui financent le parti, on invoque la volonté divine à tout venant. Les intérêts de l’administration Bush/Cheney n’ont évidemment rien à voir avec l’intérêt public, les deux sont même complètement divergents. «The Bush White House» veut plaire à une base électorale composée de fondamentalistes amoraux, de richissimes capitalistes amoraux et de suprémacistes amoraux. Al Gore s’inquiète beaucoup des profonds changements qui se sont opérés dans la sphère politique ces dernières années.

Et pendant que l’administration se préoccupe d’assurer sa domination (à grands frais), la menace environnementale est ignorée, voire ridiculisée. Les scientifiques subissent une intimidation constante de la part des politiciens et des multinationales. Leurs recherches sont classées plutôt que d’être rendues publiques. Katrina? C’est qui ça?

Nous savons déjà tout cela, dans le fond. Mais Gore ponctue ces généralités d’exemples précis qui laissent pantois. On se demande sincèrement, à la lecture de ce livre, si les États-Unis n’auront pas besoin d’une seconde Révolution américaine pour restaurer l’ordre au pays. Le pouvoir des corporations, dont les infâmes pétrolières, rappelle les règnes absolutistes. D’ailleurs, c’est tout le bloc occidental qui aurait intérêt à faire le ménage (on peut toujours compter dessus et boire de l’eau).

L’essai de Gore n’est pas sans défaut. L’ex-VP est toujours aussi friand de «name dropping». Il a tendance à user et abuser de la citation. Il ponctue son discours de longues digressions qui ne sont rien de plus qu’un étalage gratuit de savoir. Mais à l’instar de An Inconvenient Truth, il ne termine pas sa démonstration sur une note apocalyptique. Il semble croire qu’il sera possible, sous une nouvelle administration, de renverser la vapeur, de faire renaître le dialogue entre les Américains, d’assainir les procédures et les lois. (Il ne dit pas grand-chose, malheureusement, au sujet d’éventuelles solutions pour restaurer l’image des États-Unis dans le monde ou bien sa situation financière: l’effarante dette s’élèverait à trois trillions de dollars et des poussières.)

Pour remettre le navire à flot, il compte sur l’Internet. L’avantage de ce médium, c’est qu’il ne requiert pas une fortune personnelle pour y passer son message. Il peut être utilisé pour créer des mouvements de masse, dénoncer des injustices, exposer des scandales. Il existe malheureusement un risque que l’Internet passe sous le contrôle de grandes corporations si l’administration réussit à abolir la neutralité des réseaux. Bref, les Américains ont intérêt à être vigilants.

J’ignore si je devrais vous recommander ce bouquin. Dans ses grandes lignes, il ne vous apprendra rien de neuf. Dans ses détails, il vous inquiétera beaucoup. Mais il vous fera aussi connaître des aspects de la politique américaine telle qu’imaginée par les Pères fondateurs, que vous ignorez peut-être. The Assault on Reason m’a certainement donné l’envie de lire certains écrits de l’époque (Thomas Paine entre autres). Nous ne soupçonnons pas à quel point ces gens pouvaient être des visionnaires quand ils s’y mettaient. Ce serait dommage d’oublier les valeurs sur lesquelles les États-Unis ont été fondés. Ce serait encore plus dommage si une administration désastreuse les effaçait pour de bon.

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