Fractale Framboise

Eric

Boréal 2007: quelques points saillants

par Eric - lundi, 7 mai 2007 - 20:03 (Congrès Boréal, SF&F autre, SF&F francophone, Écrire)

Le congrès Boréal, cette année encore, a passé trop vite. J’ai manqué certains des meilleurs événements au programme, semble-t-il, et je n’ai eu que la moitié des conversations que j’aurais aimé avoir. J’aurai somme toute peu profité de la Convention nationale française qui s’ajoutait cette année au congrès. J’ai bien attrapé quelques anecdotes savoureuses et écouté les Français sur quelques panels, mais j’ai eu peu de temps pour découvrir les nouveaux visages. Difficile de bien socialiser tout en profitant à fond du programme bien étoffé. Cela dit, l’espace consacré à la Convention se prêtait bien aux rencontres et discussions (l’approche française étant plus sociale, semble-t-il) et ce serait intéressant d’encourager cet aspect l’an prochain.

Vite fait, bien fait, ou les deux?: Le samedi matin, je me suis précipité pour attraper la discussion sur la vitesse d’écriture. C’est un sujet qui me tracasse depuis quelque temps: comment maintenir un bon rythme de production sans sacrifier la qualité? J’en suis ressorti avec une réponse toute prévisible: il n’y a pas de secret, pas de formule magique, et la vitesse dépend de chacun. Certains sont naturellement doués, à commencer par l’un des participants, Alain Le Bussy, auteur d’une quarantaine de romans, “l’homme qui écrit plus vite que son ombre”. Quelle place accorde-t-il à la préparation de chaque roman? Très peu: c’est tout juste s’il se donne vingt-quatre heures de répit entre un roman et l’autre, et il profite de ce temps pour écrire une nouvelle. Il se relit peu, car c’est l’énergie du moment qui lui réussit. Ainsi qu’il a pu le constater, les romans qu’il retravaille vendent moins que ses romans “spontanés”.

Alain Bergeron se présente, lui, comme un écrivain du dimanche, littéralement, puisque c’est en ce jour-là qu’il trouve le temps et le calme nécessaire. Difficile, alors, de tout garder en tête d’une séance d’écriture à la suivante: il doit se relire beaucoup. La préparation est cruciale pour lui et lui apporte presque autant de plaisir que l’écriture même. Il espère que sa retraite prochaine lui permettra d’accélérer le rythme.

Entre les deux, on retrouve l’approche méthodique de Michel J. Lévesque, qui se fixe un nombre de mots à écrire chaque jour et polit son texte au fur et à mesure pour ensuite revenir en arrière le moins possible.

Pas de révélations ici, mais une bonne discussion. En l’absence de solution-miracle, je vais continuer à m’en tenir moi aussi à une approche quotidienne. Mon truc depuis quelque temps: commencer la journée par l’écriture et faire tout le reste après.

Générations: La moyenne d’âge baisse au congrès depuis quelques années grâce à l’arrivée d’auteurs de la relève et de jeunes lecteurs assidus. Le panel “Conflit de générations” visait à explorer certaines questions soulevées depuis leur arrivée: le milieu est-il trop fermé aux jeunes? “ceux qui sont venus avant” se montrent-ils trop condescendants? les “nouveaux”manquent-ils de sérieux dans leur approche au métier d’écrivain? J’ai trouvé le panel à la fois édifiant et décevant. Des arguments valides ont été soulevés de part et d’autre. Jean-Louis Trudel faisait valoir à juste titre que si les habitués du congrès peuvent donner l’impression de former une clique, c’est qu’il s’agit d’amis de longue date, tout simplement. Michel J. Lévesque se disait frustré par les avertissements donnés par les auteurs établis, dont le fameux “n’espérez pas vivre de votre écriture” auquel il oppose un “pourquoi pas?” bien senti. Élisabeth Vonarburg soulignait une volonté, parmi sa génération, d’aider la relève – et une tendance à oublier que l’expérience des uns sert rarement aux autres.

La question se complexifie quand on réalise qu’il n’y a pas que l’âge en cause: à ce débât se trouve mêlé celui des aspirations littéraires. Vaut-il mieux raffiner son Art et faire avancer la littérature, ou publier dès que possible de bonnes histoires pour un large public? Peut-on faire les deux à la fois? À résumer ce débat, on risque de réduire les questions en cause à leurs plus simples stéréotypes, et c’est pourquoi je n’irai pas plus avant dans ce billet, sinon pour dire qu’une heure de plus n’aurait pas été de trop pour bien approfondir le sujet.

Bon sens et non-sens: Le panel “Does it always have to make sense?” n’a jamais tout à fait atteint son plein potentiel. On y a parlé de l’importance de la cohérence interne, plus utile que le bête respect de la réalité. À quel point doit-on tenir compte du lecteur? Jo Walton a toujours en tête un lecteur pour lequel l’histoire doit paraître sensée… mais en plus de l’auteur et du lecteur réel, il y a aussi le narrateur et le lecteur auquel il croit s’adresser. Walton donnait en exemple son roman Tooth and Claw où le narrateur, qui dépeint une société composée entièrement de dragons, est lui-même un dragon et s’imagine que son lecteur en est un aussi. J’adore cette idée qui m’amène à considérer un aspect de l’écriture que j’avais peu exploré jusqu’ici. Notons aussi la digression sur l’empathie au cours de laquelle Ryman parlait de son roman 253, une oeuvre en hypertexte qui amène le lecteur à connaître tous les passagers d’une rame de métro. Ryman s’est inspiré de ses fréquents voyages en métro où il s’amusait à imaginer qui étaient les autres passagers. Un bon exercice d’empathie, au fond, mais il se prenait tant au jeu qu’il accostait parfois de parfaits inconnus pour savoir s’il avait bien deviné leur profession ou leurs préoccupations du moment.

Vivre, mourir et dialoguer: Du panel sur “Comment faire vivre un personnage”, j’ai surtout retenu la discussion sur “comment faire mourir un personnage”. Esther Rochon favorise le meurtre prémédité: elle décide à l’avance qui mourra quand et pourquoi. Pour Élisabeth Vonarburg, c’est parfois plus spontané. Elle dit être restée embêtée par une scène à cinq personnages où elle savait qu’une mort allait se produire mais ne savait pas lequel des cinq allait mourir, ni lequel serait le meurtrier. Après une nuit de sommeil, la solution s’est imposée: la seule solution qu’elle n’avait pas envisagé dans ses notes préliminaires.

Le lendemain, la présentation de Joël Champetier sur les dialogues était édifiante: survol de l’évolution du dialogue en littérature, notes sur la typographie, les effets de réalité, etc… le tout appuyé d’une présentation PowerPoint utile plutôt que redondante (une rareté). L’heure était divisée à peu près moitié-moitié entre la présentation et la période de questions. C’est un bon format qui mériterait d’être exploité encore lors des prochains congrès.

Discours profane: Je n’ai pu écouter que la première moitié du discours de l’invité d’honneur, Geoff Ryman, qui portait essentiellement sur la Mundane Science Fiction. La Mundane SF – la science-fiction profane, dans la traduction du discours faite par Élisabeth Vonarburg – se veut une littérature qui explore des futurs probables ancrés dans une science réaliste, (nous en avons glissé un mot sur ce blogue déjà). C’était intéressant de rencontrer ce mouvement “en personne”, Ryman en étant l’un des principaux instigateurs. J’ai apprécié son roman Air, qui explore le choc technologique de façon plutôt (mais pas entièrement) réaliste. Dans les panels auxquels Ryman participait, je lui ai trouvé un bon sens de l’humour, mais son discours m’a paru curieusement sévère. Le point fort de la Mundane SF, pour moi, c’est de mettre l’accent sur notre monde et sur des enjeux près de nous. Hors, Ryman a passé beaucoup de temps à énoncer ce dont la Mundane SF ne veut pas traiter: les voyages interstellaires, les races extra-terrestres, et ainsi de suite. Je trouverais le mouvement bien plus attrayant si on m’offrait une description passionnée des territoires que la Mundane SF désire explorer. Je comprends que les contraintes stimulent la créativité (j’ai écris certains de mes meilleurs textes ainsi), mais les contraintes ne sont pas excitantes en soi.

(Le billet de Jo Walton sur le sujet offre une perspective intéressante: j’en retiens l’analogie du “troisième artiste”, fort pertinente dans toute discussion sur la SFF.)

Bref, un bon congrès qui se démarquait par le nombre et la variété des participants: plusieurs Français et anglophones de renom en plus des suspects habituels, et une relève de plus en plus présente. Salut à tous ceux d’entre vous que j’ai eu le plaisir d’y retrouver, et à tous ceux que j’ai manqués aussi: au plaisir de vous y voir l’an prochain.

 

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