Le moment est arrivé: ce moment que vous attendiez tous… bon, que moi j’attendais, à tout le moins. Une nouvelle signée Gauthier dans le nouveau numéro de la revue Solaris. Une nouvelle nouvelle, toute fraîche, qui n’attend que vos yeux. Elle commence ainsi:
Nadia, insomniaque depuis toujours, luttait maintenant contre le sommeil. D’ordinaire, elle détestait le trop-calme de la nuit, plus prononcé encore dans cette petite ville, si bien que la maison s’en trouvait encerclée. Depuis quelques jours, pourtant, elle y prêtait moins attention. Tout chaud contre elle dans le lit : Jean-Pierre. Elle l’observait à la dérobée, comme si un regard trop insistant avait pu le réveiller, lui qui dormait si profond. Elle lui reprochait en silence ces trésors de sommeil bienheureux qu’il étalait sans vergogne devant elle. Elle avait envie de le pincer, parfois. À cette idée, il lui vint un sourire dans le noir ; discrète et éphémère créature, aussitôt disparue.
Jean-Pierre tourna sa tête ébouriffée, esquissa en l’air un geste vague. Son bras retomba sans bruit. Ses lèvres remuèrent et Nadia retint son souffle : sa nouvelle émission favorite allait commencer.
De jour, Jean-Pierre anime une émission matinale à la radio. Depuis quelque temps, il anime aussi dans son sommeil une émission bien plus étrange…
Je me suis amusé à écrire cet histoire. L’un des personnages en particulier est vite devenu un de mes favoris: Dalgo le Pernicieux, conquérant des Monts inversés. Dalgo parle de lui-même à la troisième personne. Dalgo veut votre corps. Vous découvrirez bien pourquoi. Le numéro dans son ensemble promet: sur le thème de l’au-delà (au sens large), on y offre aussi des nouvelles de Cédric Chaillol, Raymond Dumoulin, Mathieu Fortin et Jean-Louis Trudel, sans compter le volet critique bien étoffé. N’oubliez pas que la revue comporte un volet en ligne (en bas de page) dans lequel on peut lire entre autres des critiques de films écrites par mon très distingué confrère.
J’en ai plus long à dire, mais je ne veux pas gâcher votre lecture en vous en révélant trop. N’allez pas plus loin tant que vous n’aurez pas lu la nouvelle, ça sera mieux ainsi.
Donc, maintenant que nous sommes entre initiés:
Une bonne partie du plaisir que j’ai eu à écrire « Nadia rencontre » provenait du fait que je pouvais explorer simultanément deux types d’histoires assez classiques. D’abord, le rêve qui déborde dans la réalité. On ne compte plus les récits fantastiques où le protagoniste est hanté en rêve par une prémonition qui finit par se réaliser, ou par un monstre qui finit par apparaître en chair et en os (« The Dreams in the Witch House » de H.P. Lovecraft, par exemple).
En même temps, j’écrivais là une histoire de premier contact, un motif qui relève surtout de la science-fiction mais qui, au fond, peut se transposer en fantastique. (« Nadia rencontre » pourrait être classé dans l’un ou l’autre genre, j’imagine.) En fait, on pourrait dire que de très nombreuses nouvelles de fantastique traitent d’un premier contact: le moment où le protagoniste assiste pour la première fois à une manifestation surnaturelle. Nadia vit son premier contact dès le début de la nouvelle et en réalise les implications assez tard: puis, à la fin, c’est l’humanité qui vit le premier contact lors de cette émission de télé exigée par Dalgo. C’était amusant de décrire un tel document historique. Stephen King faisait quelque chose de semblable dans sa nouvelle « Home Delivery » où il présentait un enregistrement audio (mi-drôle, mi-horrible) d’une expédition spatiale qui tournait très mal. J’imagine que c’est un peu à cause de lui si j’ai fait passer Dalgo à la télé. (J’ai d’ailleurs apprécié comment l’illustratrice, Miriam Greenwald, s’est inspirée de ce moment pour dessiner une scène qui diverge du texte mais rejoint l’esprit de la nouvelle). Si je n’ai pas exploré plus avant les suites de ce premier contact, c’est en partie pour de bêtes raisons de longueur, mais aussi parce que les événements suivants devraient être de moins en moins descriptibles, à mesure que le monde difficilement compréhensible de Dalgo et du Crénelé empiète sur le nôtre. Ce qui me fascinait surtout, c’était ce premier contact.
Rien de très original ici, donc. Le véritable défi que je me suis donné était d’écrire quelque chose qui soit drôle par moments et pourtant inquiétant. Est-ce réussi? Je n’en sais rien, mais ce qui est certain, c’est que je me suis amusé, et j’espère bien que ça vous aura un peu amusés vous aussi.
3 commentaires
Mais si, Éric, c’est original. C’est à mon avis la meilleure nouvelle de ce numéro, je l’ai lue avec délices. Ce n’est pas le thème en soi, c’est la façon dont il est traité. Mon principal plaisir provenait justement de ces personnages délirants et des fenêtres obliques que tu ouvres sur leur univers. Et oui, c’est à la fois drôle et terrifiant, une combinaison que beaucoup visent et que peu atteignent. Bravo!
Eric,
Tu seras surpris d’apprendre – ou cela ne fera que confirmer ta croyance dans la synchronicité si tu entretiens ce genre de choses – que l’illustratrice Miriam Greenwald n’a jamais lu ta nouvelle. Depuis toujours cette illustatrice américaine m’envoit des illustrations, comme ça: je prends ce que je veux, quand je veux. Cette illustration particulière m’a apparu tellement en accord avec ta nouvelle, que je l’ai utilisé. Même chose avec les deux autres nouvelles de Mathieu Fortin et Cédric Chaillol.
Eh bien Éric, quelle étrange nouvelle que voilà! Très intéressante, et aussi très agréable à lire. Je ne vois d’ailleurs pas en quoi elle manquerait d’originalité. Du très beau travail.