Le Vide, Patrick Senécal
par Christian - vendredi, 6 avril 2007 - 20:55 (Critiques, Lectures, SF&F francophone)
Certains disent que sept est un chiffre chanceux, et ce n’est pas le succès monstre du roman Le Vide, de Patrick Senécal, qui les rendra plus sceptique. Grâce à son septième bouquin, Senécal est passé aux émissions télévisées les plus populaires de l’heure, a gravi les listes de best-sellers à un rythme épeurant et a envahi l’îlot-centre des librairies du Canada Français. Pour l’éditeur Alire, Le Vide est aussi un événement sans précédent. Première publication de roman original en grand format (après les rééditions cinématographique de La Peau Blanche et Sur le Seuil), Le Vide a également été imprimé à un tirage d’une magnitude supérieure à plusieurs oeuvres de la maison.
Mais Le Vide représente également un des romans les plus réussis de Senécal, et ça, ça n’a rien à voir avec la chance. Plus ambitieux que ses romans précédents, Le Vide traite de télé-réalité, d’ennui et de sensations fortes vides de sens. Se déroulant dans un Québec contemporain où les côtes d’écoute sont dominées par une émission où les concurrents peuvent se livrer aux excès les plus fous, Le Vide s’amorce pourtant par une sombre tuerie. L’inspecteur Pierre Sauvé enquête, mais il a plus à se soucier que simplement résoudre l’énigme, surtout que la coupable a déjà tout avoué. Des retournements encore plus violents l’amènent à soupçonner un complot inimaginable où la télé-réalité dépasse la fiction…
Dire que l’histoire commence à une tuerie s’avère pourtant trompeur, car une des astuces les plus divertissantes du roman est une structure qui commence au “Chapitre 20”, puis intercale le déroulement subséquent de l’histoire avec des passages antérieurs qui révèlent progressivement la véritable teneur de l’intrigue. La numérotation des chapitres est une gimmick, bien sûr: Seuls les lecteurs avec un sens dramatique déficient tenteront de commencer leur lecture au “Chapitre 1”. Ne craignez rien: Le déroulement de l’histoire est parfaitement clair peu importe la chronologie de la trame, à un point tel que la numérotation insolite des chapitres n’est pas strictement nécessaire.
Mais il n’y a pas que la structure qui impressionne: Senécal est un des auteurs les plus accessibles de l’écurie Alire, et Le Vide ne fera rien pour déplaire à ceux qui sont tombés sous l’emprise de son style clair et direct. Les péripéties s’enchaînent, les révélations tombent, l’intrigue accélère: Ne soyez pas surpris de ne pas pouvoir lâcher le livre, même trop tard un jour de semaine. C’est typiquement bavard, bien sûr, et peut-être un peu trop long (vous avez mesuré l’épaisseur du livre, tout de même?), mais personne ne s’en plaindra longtemps. Question rythme, Le Vide s’apparente drôlement à Sur le Seuil: Une longue mise en scène crinque progressivement la tension, puis cède la place à une descente endiablée aux enfers, surtout pour ceux qui savent anticiper ce qui s’en vient.
Si Le Vide plaît par l’écriture, il impressionne encore plus par sa richesse thématique, creusant un filon moral annoncé par Les Sept Jours du Talion. Comme c’était le cas en 2002, Senécal ne se contente pas simplement de raconter une histoire et faire frémir ses lecteurs. Il met en scène des personnages qui cherchent une raison de vivre, en suggérant que c’est loin d’être une situation rare. Les exemples qu’il donne nous invitent à nous comparer à eux, à trouver la raison pourquoi on ne verse pas dans l’hédonisme vide ou le nihilisme destructif. En entrevues pour ce livre, Senécal a souvent dit que ce n’est pas un roman qu’il aurait pu écrire il y a dix ans, et la maturité de l’ouvrage lui donne raison: Le Vide utilise la maquette du roman à suspense pour explorer des enjeux universels. Rares sont les thrillers qui réussissent à nous faire contempler le sens de la vie, comme c’est le cas ici.
Alors, un sans faute? Pas tout à fait. Autant Senécal fait preuve de retenue en restant dans un cadre résolument réaliste pour aborder son sujet (les lecteurs plus aguerris verront deux jonctions où le roman aurait pu sauter les rails et s’engager dans une voie fantastico-sciencefictionelle), autant sa maturité thématique commence à contredire ses instincts les plus grandguignolesques. La scène-clé de ce qui deviendra l’infâme “Chapitre 7” du roman pousse la grotesquerie tellement fort et tellement loin qu’elle provoque l’éclat de rire plutôt que le dégoût recherché. Ce qui est d’autant plus dommage, c’est que la scène s’avère également l’aboutissement du personnage le moins convaincant de tout le livre. Mais que les amateurs du côté plus viscéral de la fiction de Senécal se rassurent: Leur maître aura servi à nouveau une bonne dose de sang, de sexe et de scatologie.
À contempler Le Vide, il est difficile de ne pas penser que la carrière de Senécal amorce une étape significativement différente. Son profil commercial n’a jamais été aussi fort, mais ses intentions thématiques n’ont jamais été aussi mieux servies non plus. Une seule question plein de promesses: Comment réussira-t-il à faire mieux la prochaine fois?

#1 Alexandre Lemieux (9 avril 2007 - 7:15)
Christian, est-ce que tu as oublié que tu fais la critique d’un roman québécois ici? N’es-tu pas sensé tout démolir? :-P
Alexandre, dont la copie de “Le Vide” l’attend quelque part dans le haut de sa pile “à lire”… “Alire”… Bon, je suis sûr qu’on l’entend à tous les jours par ici.
#2 Priscilla (22 avril 2007 - 13:54)
Patrick m’a fait grandir cette fois. Il a un don, certes, pour l’écriture; mais il est également un homme extrèmement conscient du monde qui l’entoure.
Je suis ébranlée par Le Vide. C’est de loin ma meilleure lecture à vie.
Thriller Policier, il s’en tient pour dit. Mais il y a une touche philosophique assez présente également…
#3 Philippe, 15 ans (10 septembre 2008 - 13:40)
Le Vide est en effet un excellent roman que j’ai dévoré. Ce qui m’a fait sourire dans le livre c’est la contradiction entre la maturité du theme et certains moments (chapitre 7 entre autres) qui sont beaucoup plus grotesques! Autre point qui porte a sourire, dans cet ouvrage, pourtant extremement noir, sont les descriptions parfois très naïves de l’auteur. Je pense ici au personnage de Maxime Lavoie qui est milliardaire et qui possède, évidement une imposante demeure luxueuse. J’ai trouvé la description de la maison extrement naïve, presque féérique. Les descriptions de la richesse faites par Sénécal laissent présager que, comme beaucoup d’auteurs, il n’a pas du avoir l’occasion de comtempler de telles richesses souvent. Ce qui le rends, pour ainsi dire, plus humain, plus accesible, plus proche des gens en général. C’est bien parce qu’il ne confond pas ses descriptions de lieux qualifiés ”d’ordinaires” en immondes clichés. Je pense ici a Pierre Sauvé…
Pour le reste, je crois que tout a été dit
Chapeau a Sénécal!
Ce roman est un chef d’oeuvre de la littérature policière québecoise
#4 Daniel Sernine (11 septembre 2008 - 18:39)
Pas très convaincante imitation d’un jeune de quinze ans, si je me fie aux fans d’Arielle Queen qui se sont déjà exprimés sur ce blogue… :0)
#5 Alain Ducharme (11 septembre 2008 - 19:47)
…dixit le rédacteur en chef d’une revue sur la littérature jeunesse. :-)
#6 Rachel (26 décembre 2008 - 1:06)
Cela fait quelques jours que je cherche les pistes laissées par Senecal dans Le Vide pour nous éviter d’être parfaitement déprimé. Il a dit en entrevue qu’il y en avait. Pour le chapitre 7, ca m’a tellement mise mal car je sais que ces choses se peuvent… alors ça me surprend de lire que des gens trouvent que c’est grotesque. Je cherche quelqu’un avec qui parler du profond malaise dans lequel je suis. Ce qui me donne un peu d’espoir, c’est que Senecal semble un type heureux.
Je ne suggèrerais jamais ce livre à un de mes élèves quoique je serais la dernière à l’enlever d’une bibli.
En fait, je me demande si quelques ellipses n’auraient pas été une bonne idée. Je trouve le livre très fort pour dire en quoi est horrible la télé-réalité et je me demande si je ne pourrais pas choisir quelques chapitres pour mes élèves.
Peut-être suis-je plus sensible qu’eux. C’est dommage. Pour eux ou pour moi?
#7 FRANK (17 janvier 2009 - 22:59)
ARKKKKKKKKKKK
#8 Martin (16 février 2010 - 6:34)
Un excellent livre.
Voici enfin un auteur qui sait parfaitement doser mes éléments préférés: le suspense, le mystère, le tordu mais aussi la philosophie, la quête de sens, le questionnement.
Bref, si on ne sait plus trop à quoi s’en tenir, si on se sent désorienté vis-à-vis sa propre vie, lire un bon Senécal, ca remet les choses en perspective… d’une manière absolument enrichissante.
Et oui, c’est un livre déprimant, à moins qu’on ne le prenne pas du tout au sérieux, mais il le faut pour bien apprécier l’impact de l’oeuvre. En fait, Senécal n’invente rien: tout ce qu’il y a de déprimant dans son livre existe déjà dans le monde à un certain degré et nous le savons tous (meurtre, pédophilie, décadence, etc). Le seul reproche qu’on pourrait vraiment lui faire, c’est de faire preuve d’un excès de lucidité.
Chose que je ne lui reproche pas du tout; c’est même sa plus grande force.