James Tiptree Jr., Julie Phillips

Couverture: James Tiptree Jr., Julie PhillipsConscient qu’une bonne partie des lecteurs de Fractale Framboise risquent de ne pas savoir qui était James Tiptree Jr., je ne sais pas trop par où commencer pour décrire l’extraordinaire biographie littéraire de Julie Phillips. Tenons-nous en donc aux faits, tels que perçus par les amateurs de SF au cours des années.

À la fin des années 1960, un nouvel écrivain explose sur la scène SF américaine: James Tiptree Jr. Cet écrivain, discret, semble faire partie de la nouvelle vague d’auteurs qui bouscule les conventions du genre à l’époque: sa fiction est pessimiste, bien écrite et percutante. Mais contrairement à plusieurs des contemporains, Tiptree semble avoir de l’expérience et une maturité peu commune aux nouveaux écrivains. Les prix s’accumulent, mais personne –y compris ses éditeurs- ne réussit à rencontrer Tiptree. L’écrivain refuse tout contact, laissant de vagues indications au sujet de son service militaire, de son temps à la CIA, de ses nombreux voyages en pleine nature. L’écrivain David Gerrold, alors fan, fait enquête et profite même d’un voyage pour cogner à une adresse prometteuse, mais il se rend compte qu’il s’est trompé d’endroit quand une femme d’âge mûr répond à la porte. Pourtant, Tiptree n’est pas aussi discret par courrier: Il entretient de longues correspondances avec plusieurs fans et écrivains de l’époque.

Entretenu par les éléments incongrus de la biographie de Tiptree, le mystère grandit. Tel Paul «Cordwainer Smith» Linebarger, on jure qu’il s’agit d’un haut-placé dans le gouvernement américain qui perdrait son emploi sans son pseudonyme. On accuse Harlan Ellison d’être Tiptree. On est convaincu que Tiptree rôde aux congrès de SF, ricanant dans sa barbe alors que le mystère s’épaissit. On trouve dans sa sensibilité macho des indices contradictoires. Puis, en 1976, Tiptree laisse filer un indice crucial en correspondance, mentionnant des bouleversements liés à la mort de sa mère, une écrivaine relativement célébrissime.

Quelques fans font deux plus deux et obtiennent quatre. La notice nécrologique de la mère est identifiée, puis son enfant unique: Une certaine Alice B. Sheldon. À cette ère pré-Internet, la nouvelle fait le tour de la communauté SF en quelques semaines: James Tiptree est Sheldon. La femme d’âge mur rencontré par Gerrold était bel et bien Tiptree. Et la communauté SF doit se rendre compte qu’elle a été bernée. En privé, plusieurs correspondant(e)s sont contraint de réévaluer des années d’échanges avec Tiptree. Certain(e)s trouvent ça plus difficile que d’autres. Encore aujourd’hui, Robert Silverberg doit subir les conséquences d’un texte dans lequel il rejetait les suppositions selon lesquelles Tiptree était une femme, prétextant que son écriture avait quelque chose «d’inéluctablement masculin».

Peu après la divulgation de son identité, Tiptree se tait. Ses textes se font de plus en plus rare, jusqu’à ce qu’arrive l’épilogue violent qui marque la fin de sa vie: En 1987, elle tue son mari ensommeillé à coup de carabine, puis retourne l’arme contre elle. Les problèmes de santé du couple étant connus, on en vient rapidement à la conclusion d’un pacte de suicide. De la perspective du monde de la SF, Sheldon/Tiptree quittera aussi spectaculairement qu’à son arrivée.

Ceci, en bref, est ce que tous savent sur «l’affaire Tiptree». Pour les lecteurs de ma génération, l’identité de l’auteur(e) n’a jamais été un mystère, chaque anthologie post-1977 mentionnant l’un et l’autre nom. Tiptree était devenu une des nombreuses «minutes du patrimoine» de l’univers chaotique de la SF libérée du carcan Gernsback/Campbell. Une anecdote, bonne à répéter aux nouveaux fans.

Mais les lecteurs de ma génération n’ont jamais eu à se questionner sur les raisons menant Sheldon à devenir Tiptree et entretenir le subterfuge pendant dix ans. Le résumé de la carrière de Tiptree ne permet pas de sonder plus profondément sous la surface de l’anecdote et n’informe pas au sujet de la femme derrière Tiptree.

Pour cela, il a fallu attendre la parution de James Tiptree Jr.: The Double Life of Alice B. Sheldon de Julie Philips, une extraordinaire biographie littéraire qui est aussi fascinante que provocatrice. On y apprend tout sur Sheldon, sa vie mouvementée et les facteurs complexes qui ont façonné sa personnalité. Peu importe la nature incroyable du récit ci-dessus, la véritable vie de Sheldon est encore plus ahurissante: Qu’il s’agisse de son premier mariage (consommé quelques jours après avoir rencontré l’homme en question), de sa carrière dans l’armée à la fin de la deuxième guerre mondiale, de ses années à la CIA où elle est pionnière en analyse de photos aériennes, de son doctorat en psychologie, de ses voyages de jeunesse en Afrique (pour lesquels elle est devenue une célébrité mondaine du Chicago du début du vingtième siècle) ou de sa courte carrière d’éleveuse de poussins, Sheldon aurait été fascinante peu importe sa carrière SF. Mais pour cette éternelle insatisfaite, c’est justement sa décennie comme écrivaine de SF qui finit par devenir le sommet d’une vie mouvementée.

La biographie de Phillips est un ouvrage remarquable à plusieurs égards. Il s’agit d’un ouvrage inhabituellement absorbant qui parvient non seulement à cerner une vie, mais à la mettre en contexte, et ce sans un excès d’analyse explicite. Mieux encore, les références au monde de la science-fiction américaine sont rigoureuses, ce qui est d’autant plus surprenant que Philips n’était pas, au départ, une fan: elle a dû tout apprendre sur cet univers durant l’écriture du livre. Le résultat n’est pas seulement exceptionnel par les standards des livres documentaires au sujet de la SF: c’est une bibliographie littéraire exemplaire tous genres confondus. Aucune surprise, alors, si le livre est le favori pour remporter le prix Hugo du meilleur livre documentaire cette année, après avoir remporté un prix du National Book Critics Circle pour la meilleure biographie de 2006.

Une femme remarquable; une vie remarquable; une biographie remarquable.

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Un commentaire

  1. Serge

    En lecture, il y aurait  »Par-delà les murs du monde ».
    Très bon roman.

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