Fractale Framboise

Éric

Impressions torontoises

par Éric - dimanche, 22 avril 2007 - 15:27 (Insolite, Société)

Bienvenue à Toronto

Prosperity MooseBien emmitouflé dans mon lourd manteau Kanuk, je croise un homme qui promène son chien, vêtu d’un simple t-shirt. Je suis à peine arrivé à Toronto et déjà je me fais remarquer. Ma douce rit de mon choix vestimentaire. Il faisait pourtant frais ces derniers jours à Montréal et il fera frais d’ici la fin de la semaine, d’où ma prudence. Heureusement, j’ai dans mon sac un mince coupe-vent qui me servira mieux dans les prochains jours.

Je suis l’un des deux Québécois invités à la vingt-neuvième édition du festival de conte de Toronto. C’est une belle occasion pour pratiquer mes contes en anglais et visiter la ville.

Nous flânons toute la journée du lendemain. Toronto n’a pas trop changé. Les transports en commun ne sont pas chargés de publicité autant qu’à Montréal (où l’on collera bientôt des affiches jusque sur les passagers), mais on trouve plus d’affiches géantes dans les rues. Des affiches de Telus, surtout, qui prennent les consommateurs pour des singes (“les meilleures bananes sont chez nous”). Ça sent le désespoir. Nous n’avons pas de cellulaire, mais courons les points d’accès Internet sans fil.

Peu avant mon départ, j’ai lu Someone Comes to Town, Someone Leaves Town, dont une bonne partie de l’action se déroule dans le Kensington Market. Le marché s’avère à la hauteur de mes attentes: différent de ce que j’avais imaginé, mais vivant et hétéroclite à souhait. Beaucoup de petits commerces à l’allure improvisée ou communautaire ou déglinguée, beaucoup d’endroits où manger exotique ou végétarien ou équitable ou chocolaté. Ça se vide la nuit, mais de jour, c’est bondé.

Nous sommes logés dans “The Annex”, un quartier pas trop éloigné où l’on trouve une bonne variété de commerces. Nous y découvrons Honest Ed’s, immense temple des bas prix et de la démesure. On trouve sur la façade une profusion de slogans plus ridicules les uns que les autres (“Honest Ed attracts squirrels! ‘At these prices they think he’s nuts!!’ “). C’est un monument à la non-subtilité. Difficile de trouver plus coloré, mais Toronto ne manque pas de surprises, comme en témoigne l’orignal au début de ce billet. Je l’ai d’abord pris pour un spécimen isolé pour réaliser bien plus tard qu’il fait partie du projet “Moose in the City” (projet qui rappelle les vaches bostoniennes). Je crois que la plupart sont maintenant disparus. Dommage, j’aurais aimé voir le “Moose-Jaws” ou le “Olympic Moose“.

Piège de cristal

Je le vois de nuit, la première fois. On m’en avait parlé mais j’avais peine à me l’imaginer jusqu’à ce qu’il m’apparaisse, luisant sous les lampadaires: le cristal du Royal Ontario Museum. Ses facettes chaotiques accablent le vieux bâtiment sans s’y intégrer. Il est encore en construction. Peut-être sera-t-il beau une fois terminé, qui sait? Pour l’instant, je le trouve curieusement rébarbatif et gratuit. On en vient à soupçonner que les grues abandonnées tout autour ne sont là que pour donner le change et que, en fait, il pousse tout seul. Ça me donne des envies d’écrire du conte de série B: The Giant Alien Crystal That Ate the ROM. On annonce un café à l’intérieur du cristal, ce qui fait dire à ma douce que ça doit être une ruse pour engraisser la populace avant de la dévorer. Peut-être faudrait-il envoyer Maman pour combattre cette menace – mais elle pourrait très bien décider d’y faire son nid, plutôt.

Pendant ce temps, de l’autre côté de la rue, dans les vitrines des magasins de mode, des mannequins sans visage ou carrément acéphales évoluent figés dans des décors oniriques. L’un d’eux, un peigne géant posé contre son épaule, contemple un lavabo orphelin tandis qu’une distributrice non loin jonche le plancher de peignes. Tous portent des vêtements d’une fantaisie inexplicable: chemise encombrée d’une ceinture à mi-torse, col féminin circa 1972 sur un gilet pour homme bien trop court, poches inutiles et ainsi de suite. À croire que le cristal a déjà sucé toute leur identité et leur bon sens… Quelles seront ses prochaines victimes?

“In a world where people travel underground, our next sexy station is… Christie”

Le métro ici est aventurier: il émerge en plein soleil à l’occasion avant de replonger sous terre. À chaque station, il ralentit graduellement, puis donne un petit coup sec en arrêtant, au moment où l’on se méfie le moins.

Un soir, sur la ligne verte, j’entends le conducteur annoncer lui-même chaque station d’une voix grave, éraillée, traînante. C’est comme si le fameux narrateur des bandes-annonces, devenu trop vieux pour vendre des films de testostérone, s’était recyclé en annonceur dans un bar de danseuses nues, avec le ton lubrique que ça exige. “The next station is Saint-George”, dit-il avant de reprendre en étirant chaque mot: “… next… station…: Saint… Geoooorge….”. Il le fait travailler, ce “o”; ça rappelle Barry White quand il allonge le “o” du mot “love” pour y caser toute une nuit d’amour torride. Je ne suis pas resté pour écouter le conducteur annoncer la station Jane, ou la station Christie; ça doit sonner carrément cochon.

Rue des vampires

Les vampires torontois gravitent autour de Queen Street West. Je l’ai appris lors de ma deuxième visite à Toronto alors que, jeune et impressionnable, j’avais exploré les boutiques de cette rue sans oser braver les bars plus gothiques et excentriques les uns que les autres. C’est ici que j’avais trouvé le Saint Graal: Silver Snail Comics. Comparé au dépanneur de Rouyn-Noranda qui n’avait jamais plus de vingt comic books différents en même temps, le Snail m’apparaissait vaste et inépuisable. J’avais traîné des heures dans ce havre d’abondance avant d’en ressortir avec quelques trésors dont un Sandman #1 acheté à prix obscène.

Cette fois-ci, je fouille les back issues à la recherche d’un numéro qui manque à ma collection (et qui reste introuvable), je zieute un peu les figurines et je repars, sachant que je peux trouver à peu près tout ça à Montréal. Enfin, je suis sur le point de sortir quand je remarque, près de la caisse, une distributrice d’un modèle bien précis. On y trouve des petits personnages vêtus d’une variété de costumes colorés: Winnie l’Ourson habillé en toucan, en pieuvre, en champignon, en bûche de Noël, Tweety Bird déguisé en papillon. C’est la spécificité de la chose qui me frappe. “Tweety Bird déguisé en papillon” est déjà un fétiche particulier, mais on n’en fait pas qu’un; on n’en fait pas qu’une série de huit costumes différents; non, on propose deux ou trois de ces séries. La série “zodiaque” de Winnie l’Ourson renferme des perles comme “Winnie la Vierge” et “Winnie le Cancer”. J’avais vu ces babioles déjà et trouvé ça tout à fait absurde; cette fois-ci, je ne résiste plus et j’en achète une. Je mise sur “Winnie le Cancer” et la machine m’octroie “Winnie la Vierge”, mon second choix.

La rue est moins étrange que dans mes souvenirs. Les vampires migrent vers l’ouest, à ce qu’on m’a dit. Je retrouve plus loin un autre point d’attrait certain: Bakkaphoenix, vénérable librairie de science-fiction où ont déjà travaillé Cory Doctorow, Nalo Hopkinson et Robert J. Sawyer, entre autres. Sur un écriteau bien en vue, un orque proclame: “Smokers will be eaten” (les fumeurs seront dévorés). Je me sauve avant d’avoir trop dépensé.

Conter à Toronto

Dans ce festival, je fais un peu figure d’ovni. Généralisons honteusement quelques instants. Au Canada anglais, on raconte beaucoup la tradition et les grands classiques: légendes locales, histoires de fantômes, vies de personnages historiques, contes des Mille et une nuits, sagas et mythologies. On le fait souvent de manière sobre, avec un grand respect du matériel. La moyenne d’âge des conteurs est plus élevée qu’au Québec, où beaucoup de jeunes redécouvrent une tradition négligée et la servent à toutes les sauces, de manière plus spectaculaire et éclatée. Ce ne sont là que des tendances; au fond, on trouve de tout partout. Il reste qu’en tant que conteur contemporain et francophone, avec mes histoires de téléphone et de résidence universitaire, je représente ici un cas particulier.

J’ai donc plaisir à surprendre les gens par mes histoires ainsi qu’à savourer des classiques parfois surprenants. C’est que les contes comme le vin vieillissent bien, et si certains sont devenus des classiques, c’est qu’ils sont fort bien construits. J’aime bien aussi la façon dont certains plongent dans le merveilleux et prennent soudain un détour par le heavy metal: ça joue dur, parfois.

Vers la fin du festival, j’attrape un autre ovni au programme: le “Buzz Stage”, un projet communautaire où des jeunes apprennent à raconter leur vécu et leurs espoirs. Une très bonne idée, une touche urbaine et bien concrète qui reste fidèle à l’esprit du conte.

Vaincre le chat

Quand je vois Christian vers la fin de mon séjour, je l’accueille d’un “salut” étranglé qui lui fait hausser les sourcils. C’est bien plus qu’un chat que j’ai dans la gorge: c’est un tigre, un monstre.

Ce n’était d’abord qu’un minuscule chaton, une pitoyable petite bête qui griffait à peine et que je comptais noyer en moins de deux avant mon départ pour Toronto. Il s’est accroché, pourtant, et a grossi de jour en jour. Il s’incruste, indésirable, comme un cristal extra-terrestre parasitant un vieux musée. Depuis le début du festival, je conte chaque jour d’une voix pitoyable sans savoir si j’en serai encore capable le lendemain.

Le hasard fait bien les choses: Christian est à Toronto pour la World Horror Convention. Nous nous rencontrons pour conspirer au C’est What, un bon brew pub que j’avais repéré lors de ma dernière visite. Je laisse à ma douce le soin de résumer nos aventures, je laisse Christian fournir plus que sa part de la conversation, mais je ne saurais rester muet pour autant. Nous discutons cinéma, écriture et SF pendant que les autres clients, captivés par la télé, s’exclament au gré des buts comptés par les Maple Leafs et leurs adversaires. Plus je parle et plus je tousse; ma voix craque et développe des sonorités inquiétantes. Craignant pour sa vie, Christian finit par battre en retraite.

Lors du spectacle de clôture du festival, je pousse ma voix une dernière fois pour raconter bien haut le jour où j’ai attrapé un orignal à mains nues. Je rentre à Montréal le lendemain, satisfait, la voix détruite mais la dignité intacte.

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  6 commentaires

6 commentaires:    (ajoutez-en un)

  1. Christian

    #1  Christian   (22 avril 2007 - 22:17)

    La petite histoire notera que le tigre de gorge d’Éric était peut-être contagieux: deux jours plus tard, de retour à la maison, j’étais tout aussi aphone.

    (Pour le résumé de mes aventures à la World Horror Convention, il faudra attendre que j’en aie fini avec la programmation du congrès Boréal.)

  2. #2  Daniel Sernine   (23 avril 2007 - 19:13)

    Royal Ontario Museum:
    Je suis allé voir la photo que tu proposais, Éric. Ça ne fait que confirmer mon opinion: plusieurs architectes (dont quelques-uns qui sévissent à Montréal) mériteraient le peloton d’exécution.

  3. Eric

    #3  Eric   (6 juin 2007 - 21:06)

    Le cristal a complété son intégration parasitaire au musée! Sa domination est complète! Vous trouverez quelques photos sur daily dose of imagery:
    - le “work in progress” (1, 2)
    - le produit fini (1, 2, 3)

  4. #4  Caroline Lacroix   (7 juin 2007 - 16:08)

    Ouais, finalement c’est pas plus joli une fois terminé, ce parasite ! :-\

  5. Laurine

    #5  Laurine   (7 juin 2007 - 18:58)

    Je crois que j’arriverais mieux à apprécier le bâtiment s’il n’était pas en train d’avaler la pauvre église à côté. La superposition me laisse perplexe.

    En lui-même, il a une forme très originale qui change agréablement des tours en verre bien carrées. Il va faire fureur auprès des agents qui prospectent pour des lieux de tournage éventuels. Il ne déparerait pas dans un film de SF, non?

    Je souhaiterais un peu plus d’originalité à Montréal, des idées qui nous changeraient des sempiternels blocs. Les Londoniens ont leur aubergine (ou leur cornichon, ou leur zeppelin en mauvaise posture). Et nous? La Grande Bibliothèque qui perd son verre (a-t-elle tué quelqu’un finalement?), le paquebot de l’UQAM, bof. Des suggestions pour ce qu’on pourrait dynamiter dans le but de reconstruire en mieux? (L’échangeur Turcot a déjà été proposé.)

  6. #6  claude b.   (8 juin 2007 - 16:23)

    Le Day’s Inn!

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