The Terror — Dan Simmons
par Laurine - Mercredi, 14 Mars 2007 - 19:57 (Critiques, Lectures, SF&F autre)
De Dan Simmons, je n’avais lu que Carrion Comfort (L’Échiquier du mal) il y a quelques années. J’avais trouvé l’histoire bien, sans qu’elle me pousse toutefois à explorer ce que l’auteur avait pu écrire d’autre. Par hasard, je suis tombée sur The Terror en furetant sur le site d’Amazon. La couverture, une reproduction d’un tableau de François-Auguste Biard, m’a tout de suite tapé dans l’œil. Le résumé du roman a fait le reste.
Les prémisses se fondent sur un fait historique réel, la disparition dans l’Arctique de l’expédition commandée par Sir John Franklin, qui cherchait le passage du Nord-Ouest en 1845. Les 126 hommes de l’équipage se répartissaient entre deux bateaux à vapeur, l’Erebus et le Terror. Personne n’est jamais revenu. L’histoire a fait sensation à l’époque, surtout en Angleterre et aux États-Unis. Plusieurs expéditions de secours ont été lancées, mais aucun survivant n’a été retrouvé. Quelques ossements ont laissé entrevoir le pire, notamment à cause de traces de cannibalisme. Aujourd’hui, il est évident que l’expédition de Sir Franklin a tourné au désastre et que les hommes sont morts de faim, de froid et de maladie.
The Terror est un roman à saveur historique dans lequel Simmons verse une bonne dose de fantastique gothique. De Sir John Franklin, il en fait un commandant d’une incompétence stupéfiante. Son arrogance lui fait prendre toutes les mauvaises décisions et, le temps de le dire, les deux navires se retrouvent pris dans la glace à des kilomètres de la haute mer. Sur le coup, on ne s’inquiète pas trop. L’équipage est approvisionné en nourriture pour trois ans et il ne reste plus qu’à attendre la fonte. Ce que tout le monde ignore, c’est qu’une petite période glaciaire est en train de sévir, et la banquise, plutôt que de fondre, écrase lentement la coque des bâtiments. Les provisions de charbon et de médicaments baissent. La nourriture, achetée à bas prix à un fournisseur peu scrupuleux, s’avère pourrie et empoisonnée par le plomb ayant servi à souder les conserves. Au fil des mois, le scorbut et la folie s’installent chez les hommes.
Parce que dans la vie, les choses peuvent toujours empirer, une bête arpente la glace et traque les marins qui s’aventurent dans le paysage désolé. Mi-wendigo, mi-créature lovecraftienne, cette chose issue de la mythologie inuit n’apprécie pas que l’on empiète sur son territoire. Elle décapite, éviscère, transforme ses victimes en puzzles humains. Pour ajouter au mystère, une jeune Inuit muette, que l’on surnomme Lady Silence, est hébergée à bord du Terror. Très vite, on la soupçonne de sorcellerie et de collusion avec la bête. Mais le capitaine Crozier pense plutôt qu’elle pourrait être leur planche de salut.
Quand on y pense, le schéma du récit n’a rien de bien original: des gens coincés au milieu de nulle part qui se font décimer par une créature, on nous a resservi ça à toutes les sauces. Et pourtant, quelle réussite! Les personnages, d’abord, offrent des contrastes variés. L’auteur ne manque jamais de nous souligner les traits de caractère des Britanniques de l’époque, surtout les officiers. Leurs mœurs élitistes les poussent à se trimballer une bibliothèque de 1000 livres et de la vaisselle en argent pour le voyage. Les hommes de l’équipage, eux, renouent avec des superstitions animistes au contact de la nature impitoyable. Chaque chapitre est raconté du point de vue d’un personnage d’importance — ce qui ne garantit nullement sa survie, mais varie beaucoup la perspective du lecteur. Il faut surveiller le vieux capitaine Crozier et le chirurgien Goodsir, un jeune naïf qui s’endurcit à vue d’œil.
L’ambiance est incroyable, mais il faut s’accrocher. Les deux navires sont des glaçons suintants où sévissent des centaines de rats. Le pont est exposé aux vents cruels, la cale est un lieu noir et humide où résonnent les grattements de la bête. Le seul divertissement consiste en une brève mascarade que l’équipage organise en se basant sur les écrits d’un certain… Edgar Allan Poe. Et quand vient le moment d’évacuer les navires, les marins affrontent l’Arctique à son pire. Le froid s’insinue partout, leurs vêtements ne sèchent jamais, la maladie et la fatigue prennent le dessus. Pour certains, le cannibalisme devient une option à envisager, surtout que le plomb les a déjà rendus psychopathes.
La spirale descendante continue pendant plus de 700 pages, le tout raconté avec une minutie de détails mettant en relief le quotidien désastreux d’un équipage du XIXe siècle.
Oui, c’est glauque et froid. Pourtant, l’ambiance gothique qui baigne le récit subjugue le lecteur. Les rebondissements, chaque fois pires, sont captivants. C’est de la pure fascination qui nous pousse dans cette descente aux enfers froids. Et après toute cette cruauté, la fin mystique surprend, mais rassénère un peu.

#1 Joe (20 Mars 2007 - 18:47)
J’ai très envie de le lire.
#2 Jan (13 Août 2007 - 11:45)
Attention, quelques SPOILERS légers vont suivre…
Je suis en plein dedans, dans le 3ème acte du récit… C’est dans une ambiance particulièrement atroce que se déroule le récit, où tout est froid, putride, et où les hommes mesurent pleinement leur impuissance face aux éléments.
Pour le moment, Dan Simmons réussit encore une fois son pari, et la meilleure surprise vient du fait que le récit est un authentique roman d’aventure, avant même d’être un roman d’horreur comme on pouvait le croire rien qu’à lire le pitch. Les éléments surnaturels restent subtiles et n’apparaissent que par petites touches légères, le récit s’articulant surtout autour du destin tragique de ces 130 hommes qui ont tous péri dans l’enfer gelé du pôle Sud.
Un grand livre de la part de Dan Simmons, encore un !
#3 Laurine (13 Août 2007 - 19:53)
Psst… l’histoire se passe au nord! :-) C’est un roman qui accapare l’esprit pendant toute la période où on le lit, c’est sûr. Je me demande cependant si tous les lecteurs seront d’accord avec la façon dont l’auteur conclut son histoire.
Autre question que je me pose: quelqu’un sait-il quand la sortie de la version française est prévue? J’ignore si l’info est exacte, mais j’ai entendu dire que c’était pour le début de 2008.
#4 Jan (14 Août 2007 - 4:03)
Pôle Nord, pôle Nord ! J’ai écrit pôle Sud ? Argh mea culpa… Et la version française est prévue pour le 8 janvier 2008.
Encore 100 pages dévorées hier soir et ce matin, et ça va de mal en pis… On se demande à chaque fois comment ça peut empirer, mais ça empire bel et bien. Et comme à chaque fois, il faut quelques instants pour émerger complètement de ce livre. Le dernier qui m’a fait ça, c’était La horde du contrevent d’Alain Damasio, une petite perle de SF-fantasy française.
#5 Jan (17 Août 2007 - 5:12)
Je vais continuer sur ma lancée :-)
J’ai fini The Terror hier soir, et c’est une vraie petite merveille, à chaud je dirai que c’est le meilleur Dan Simmons que j’ai lu juste après les Cantos d’Hyperion, c’est dire si j’ai pris ma claque.
Comme d’habitude chez Simmons, le récit emprunte aux grands Styles littéraires, et navigue allégrément entre le roman d’Aventures, le roman d’horreur et l’épouvante gothique. La somme reste toujours supérieure à ses parties.
Les personnages traversent des épreuves dures, souvent cruelles mais toujours édifiantes, et c’est dans cette descente aux enfers que certains verront la Lumière, dans la pure tradition des grands récits initiatiques. Rarement une odyssée aura été aussi éprouvante, pour les personnages autant que pour le lecteur.
Et la fin, teintée de mythologie Inuit, accorde enfin au lecteur un havre de paix au coeur de la tourmente. Je ne veux pas gâcher le plaisir de lecture de ceux qui n’ont pas encore été jusqu’ici, mais c’est une fin parfaitement cohérente avec tout le déroulement du récit.
Bravo M. Simmons, je frétille déjà d’impatience dans l’attente de votre prochain oeuvre.
#6 Laurine (17 Août 2007 - 6:26)
Bien dit!
#7 Jan (17 Août 2007 - 6:53)
Merci ^_^
#8 Laurine (5 Septembre 2007 - 19:31)
—petits spoilers—
Je viens de me rappeler avec beaucoup de retard qu’il y avait un point dans le récit que je ne suis pas parvenue à éclaircir. Alors que les équipages quittent les navires, Crozier a l’impression d’oublier quelqu’un. Ce sentiment revient plusieurs fois dans le récit, mais l’auteur ne semble pas y donner suite. Quand Crozier retrouve le Terror, il y découvre pourtant un cadavre. L’ennui, c’est qu’il ne parvient pas à l’identifier. Moi non plus! Qui est donc ce mystérieux macchabée?
#9 tifauve33 (5 Mai 2008 - 3:50)
Je viens de commencer “The Terror” en version originale et quel délice! moi qui ne suis pas amatrice de pavés (environ 500 pages ici ), je me retrouve captivée par l’histoire de Simmons, rendue passionnante par le melange d’authenticité et de fiction, tres bien ecrite, un beau ryhtme qui maintient la curiosité du lecteur… je n’en suis qu’au chapitre 3 et il me tarde deja d’en savoir plus! cela faisait bien longtemps que je n’avais pas ressenti autant d’ardeur, autant de plaisir à lire; je n’ai jamais pu terminer de livre de plus de 300 pages auparavant, mais avec “The Terror”, j’ai l’impression que ca va etre chose faite ^^!
#10 tifauve33 (5 Mai 2008 - 3:59)
Autant pour moi, “The Terror”, en tout cas en VO atteint les 935 pages, contrairement aux 500 que j’ai annoncé… tout de meme ^^
#11 Laurine (29 Août 2008 - 13:27)
À surveiller en septembre, la parution de Terreur chez Robert Laffont.