Cinquième volume de la série «The Malazan Book of the Fallen», Midnight Tides se démarque des précédents par l’absence remarquée des bidasses malazéennes et des héros familiers auxquels l’auteur nous avait habitués. Si je n’avais pas lu le résumé des romans suivants (The Bonehunters et Reaper’s Gale), j’aurais pu croire qu’Erikson avait décidé d’orienter sa saga dans une nouvelle direction. Pas de Kalam ni de Tavore, pas de Cotillon ni d’Apsalar, mais beaucoup de Tiste Edur, cette race qui était restée sagement en arrière-plan jusqu’ici.
J’ai donc terminé la moitié de cette série qui doit normalement compter dix romans. Mis ensemble, ils forment une immense fresque en ordre chronologique où évoluent et guerroient des personnages récurrents. Comme tous les romans s’achèvent sur une véritable conclusion, le lecteur n’est pas obligé d’attendre des années avant de voir se terminer une quête ou une conquête de grande ampleur. D’un titre à l’autre, on recommence à neuf, mais des intrigues secondaires laissées en suspens sont progressivement réintégrées dans le récit. Et parce que l’auteur amène chaque fois une nouvelle intrigue, le récit ne décolle qu’après plusieurs chapitres. Je ne le répéterai jamais assez, une fois que les événements prennent leur vitesse de croisière, le roman — peu importe lequel — est difficile à poser. L’impressionnante galerie de protagonistes garantit un intérêt constant pour les sous-intrigues. Celles-ci sont tissées dans la trame principale, habituellement une guerre totale entre deux factions. Ce sont justement ces petites histoires personnelles qui donnent à la guerre toute son ampleur.
Ce même schéma s’applique à tous les romans, et Midnight Tides n’y échappe pas. Pas de Malazéens en vue par contre, mais des Tiste Edur, cette fois. Ces êtres à peau grise ont un mode de vie rétrograde. Les hommes sont des guerriers qui doivent prouver leur valeur au combat avant d’être reconnus. Parmi eux, la famille Sengar compte quatre fils: Fear l’aîné, un maître d’armes et guerrier émérite, Trull qui remet trop les choses en question, Binadas qui se consacre à la magie, et Rhulad le benjamin, un jeune ambitieux qui rêve de gloire. Comme une guerre se dessine contre les Letherii, le roi-sorcier des Tiste Edur pactise en secret avec un dieu étranger au panthéon de la nation. Il envoie trois frères Sengar à la recherche d’une épée magique qui lui octroiera, à lui seul, un pouvoir immense. Les choses ne tournent pas comme prévu, et c’est Rhulad qui hérite de ce terrible pouvoir. Le jeune guerrier apprendra à ses dépens que le dieu infirme qui le manipule a décidé de faire souffrir l’univers. Rhulad deviendra l’empereur de son peuple dans des conditions horribles qui le pousseront peu à peu vers la folie.
Plus au sud, le royaume de Letheras ne jure que par la conquête capitaliste. Pour assurer son expansion, les dirigeants ont endetté de force les tribus avoisinantes jusqu’à l’asservissement total. Comme rien n’arrête le progrès, la conquête des Tiste Edur n’est qu’une question de temps aux yeux de la royauté, et une histoire de pêche aux phoques illégale sera le prétexte idéal pour déclencher les hostilités. Cette corruption inquiète les frères Beddict. Le plus jeune, Brys, est le champion du roi et le meilleur manieur d’épée de tout le royaume. Les conspirations politiques le dépassent et la désaffection morale des soldats l’inquiète. Tehol, le deuxième, vit dans la pauvreté la plus abjecte en compagnie de son serviteur Bugg. L’indigence des deux hommes n’est qu’une façade, car Tehol est un génie de l’économie qui planifie de mettre Letheras à genoux. Enfin, Hull l’aîné s’est joint aux Tiste Edur par pur dégoût devant l’opportunisme sans scrupule de ses employeurs lether.
Une fois la guerre déclenchée, elle accapare bien sûr l’attention du lecteur, et l’absurdité et l’horreur des affrontements ne nous sont pas épargnées. La magie dans l’univers d’Erikson est terrible. Ce ne sont pas de simples lightning bolts que l’on envoie à la tronche du premier dragon venu, mais une véritable arme de destruction massive qui se décline sous une variété de formes. Celles-ci donnent aux affrontements une touche de modernisme inattendu, en rappelant par exemple les bombardements de masse. Incidemment, le cynisme rapace du royaume de Letheras et sa course aveugle vers le progrès (qui exclue la notion de défaite) trouve aussi écho dans notre vécu quotidien.
Heureusement, tout ce qui concerne Tehol Beddict, à Letheras, relève de la comédie, que ce soit les aléas de la simplicité volontaire ou les liens d’amitié qu’il lie avec les représentants les plus farfelus du royaume, dont une voleuse «morte», des tueuses professionnelles et la Guilde des attrapeurs de rats. Cet humour pallie à la dark fantasy qui baigne le reste du récit.
Le résultat a beau être un peu inégal à force d’alterner entre le sordide et le slapstick, le récit n’en reste pas moins très prenant. On s’extrait toujours avec difficulté de l’univers d’Erikson, mais j’ai heureusement encore cinq romans en vue…
5 commentaires
Le volume 6, The Bonehunters, nous ramène à la période malazane, avec les personnages habituels. Attention: c’est le volume le plus sombre à date. Sans calembour saugrenu, parce qu’il y a une bonne partie du roman qui se passe sous terre. Et la finale, avec seulement 2 ou 3 personnages, est l’un des pires bain de sang de la série.
Le volume 7, Reaper’s Gale, doit sortir le 24 avril prochain. Je vais le commander dès demain, et peut-être l’apporter à Boréal.
C’est vrai que la série, dans son ensemble, est plutôt violente — sans pour autant se complaire dans la gratuité, il faut le souligner. On dirait des romans de guerre où l’aspect fantasy sert finalement de prétexte. J’aime aussi beaucoup comment Erikson met à contribution sa formation d’anthropologue.
On pourrait en effet qualifier cette série de military fantasy, particulièrement dans le cas de Deadhouse Gates. The Bonehunters revient à cette approche, plutôt délaissée pour Midnight Tides. Et avec un titre comme Reaper’s Gale, il est difficile de s’attendre à ce que l’auteur s’éloigne de cette veine.
Concernant ce dernier titre, je m’attends à ce qu’Erickson revienne aux Tiste Edur, que l’on retrouve épisodiquement, et de façon assez inquiétante, dans The Bonehunters. La confrontation risque de secouer vigoureusement.
Je viens d’attaquer Reaper’s Gale, et on retrouve en effet les Tiste Edur et Letheras. Mais on sait depuis la fin des Bonehunters que ces intrigues vont être croisées avec celles de Karsa et d’Icarium.
Par contre, je me demande ce que vaut Night of Knives, de Esslemont, et j’ai vu qu’il y avait un Return of the Crimson Guard prévu pour 2008 ?
Eh oui, en plus de la série d’Erikson, il y a les ouvrages de son collègue Esslemont qui se pointent. Je suis très curieuse de les lire.