Making Comics, Scott McCloud

Couverture: Making Comics, Scott McCloudIl peut sembler étrange de commencer une critique en recommandant un autre ouvrage, mais la nature même du travail de Scott McCloud l’impose : Si vous n’avez pas encore lu son magistral Understanding Comics, ne lisez par plus loin : Allez vous procurer ce livre, qui explique la bande dessinée avec un humour et une astuce exemplaire qui saura plaire à bien plus que les férus de BD. (Au fait, est-ce que quelqu’un a des commentaires sur la qualité de la traduction française «L’art invisible»?)

Making Comics est la deuxième «suite» à Understanding Comics, après Reinventing Comics, un tome tentant de décrire l’industrie américaine de la BD et comment la renouveler. Malgré un accueil critique sympathique, Reinventing Comics commence déjà à souffrir de quelque prévisions hâtives au sujet de la BD sur Internet: ça reste un ouvrage fascinant, mais pas transcendant comme l’était le premier volume.

Avec Making Comics, McCloud revient un peu aux sources et aborde son sujet sous une optique de créateur, sans abandonner sa mission pédagogique. Difficile d’enseigner comment faire des bandes dessinées sans auparavant en comprendre les rudiments, n’est-ce pas? Le résultat est un hybride curieux, en apparence destiné aux créateurs de BD, mais d’un vif intérêt à tous ceux qui veulent apprendre comment raconter des histoires.

La première section s’intéresse à la façon sont on peut représenter une idée (une histoire, une émotion, une sensation) sous forme de BD: Comment choisir ses moments capturés par l’image, comment et pourquoi passer d’un moment à l’autre, comment cadrer sa caméra, comment définir ses personnages, comment images et mots peuvent interagir et pourquoi doser l’intensité de ses effets dramatiques. Et il ne s’agit là que du premier chapitre.

Ceux qui doutent encore du génie de McCloud n’ont qu’à bien attendre le deuxième chapitre, qui commence avec du matériel bien intéressant au sujet de la personnification, mais qui débouche éventuellement en une taxonomie des expressions du visage humain. McCloud, s’inspirant des travaux de Paul Ekman, finit par définir une «palette» d’émotions basées sur six expressions fondamentales (colère, dégoût, peur, joie, tristesse et surprise.) (Voir l’article fascinant de Malcolm Gladwell à ce sujet.) Les quelques pages suivantes (qui débouchent éventuellement en un survol de la signification émotive de nos gestes) nous laissent avec la révélation qu’un bon artiste de BD se doit d’en savoir autant qu’un acteur sur la façon dont les humains communiquent leurs émotions.

Scott McCloud, Making Comics: Exemple de texte qui suit un peu trop l'imageSi réalisateurs et acteurs en herbes apprécieront ce deuxième chapitre, les deux prochains (sur les mots et la construction de monde) auront un intérêt particulier pour les écrivains de SF&F. Un cinquième chapitre beaucoup plus technique sur les outils essentiels au dessinateur donnera un aperçu sur la vie d’un créateur de BD. Des exemples aussi sagaces qu’amusants («Ha! I jab my finger at you!») illustrent constamment ce dont discute McCloud: Making Comics n’est définitivement pas un manuel de théorie aride.

Le sixième chapitre sur «votre place au sein du monde de la BD» aura également un intérêt pour bien plus que des créateurs de BD: en plus d’un essai historique assez intéressant sur l’impact du manga en terre américaine, McCloud s’intéresse à la question de ce qui définit un genre, puis propose une façon de classer les approches artistiques en quatre catégorie distinctes : Les classicistes (beauté, travail et maîtrise de l’art) , animistes (l’art au service de la communication humaine), formalistes (compréhension et expérimentation avec l’art) et iconoclastes (franchise et authenticité). Plus ou moins similaire aux fonctions de Carl Jung (Sensation, intuition, raisonnement et émotion), c’est une théorie qui intrigue et mérite d’être appliquée à d’autres types de création.

Bref, Making Comics nous laisse à nouveau avec l’impression que McCloud est un génie, peu importe notre attachement au monde de la BD. Bien que le livre sera d’un intérêt particulier aux bédéistes, il va plus loin que le simple domaine de la BD et discute d’enjeux intéressants à tous les lecteurs et tous les créateurs. Vivement recommandé. Mais si vous avez déjà lu Understanding Comics, vous vous en doutez déjà, n’est-ce pas?

(Le livre n’est pas encore disponible en français, mais puisque les deux précédents ont été traduits, on peut présumer que le troisième suivra d’ici peu.)

Ailleurs sur le web:

# Les commentaires sont fermés.

2 Commentaires

  1. Je viens de terminer la lecture d’Understanding Comics et de Making Comics. Je n’avais pas tout de suite compris qu’il s’est écoulé treize ans entre les deux. Ça m’a fait sourire de voir l’avatar de l’auteur avec les cheveux grisonnants et une taille plus ronde dans Making. Et j’ai aussi été surprise de voir que, du point de vue graphique, les deux livres se ressemblent autant. Pourtant le premier a été réalisé à la plume et le second, à l’ordinateur (Understanding Comics et Making Comics sont deux bande dessinées).

    Malgré leur écart dans le temps, les deux bouquins sont de qualité égale et peuvent difficilement être lus l’un sans l’autre. Understanding Comics est peut-être un peu plus théorique et moins technique. J’ai surtout apprécié le chapitre où McCloud explique les différences fondamentales de l’écrit et du dessin, et comment les deux doivent absolument s’équilibrer. Combien de fois sommes-nous tombés sur des bandes dessinées aux images surchargées ou à la prose pédante?

    Par contre, je ne suis pas d’accord avec sa définition de l’art (toute activité qui n’est pas orientée vers la reproduction ou la survie) que je trouve trop large, et sa façon d’incorporer un peu n’importe quoi dans sa définition d’une bande dessinée. Mais ce sont des détails. Je dois me ranger de l’avis de la majorité en recommandant ces deux bouquins. Quiconque s’intéresse à la BD — sans nécessairement en faire — y trouvera son compte.

  2. J’aime bien sa définition de l’art justement parce qu’elle est large: elle sous-entend que n’importe qui est capable d’art. On peut toujours la tempérer en proposant une définition plus stricte du terme « artiste » comme étant quelqu’un qui produit de l’art avec méthode, quelqu’un qui a une démarche artistique.

    Je n’ai pas encore lu Making Comics mais je me joins à vous pour recommander Understanding Comics. Le site de l’auteur vaut une visite aussi; on y trouve quelques expériences amusantes dans la section « Online Comics », notamment le « Morning Improv« , des improvisations allant du ridicule à l’humour noir métatextuel.

Un blogue, trois auteurs, une multitude d'univers à explorer.