Le monde des humains en est un de souffrance, et plus encore dans l’Espagne de Franco, semble-t-il. Guillermo Del Toro nous en donnait déjà un aperçu dans son film El espinazo del diablo, qui prenait place dans un orphelinat en 1939, vers la fin de la guerre civile espagnole. Son nouveau film, Le labyrinthe de Pan, se déroule environ cinq ans plus tard: ce n’est pas une suite mais les deux oeuvres ont une parenté évidente. En 1944, Franco persécute les quelques rebelles qui osent s’opposer à son régime. Les bons souffrent, les méchants aussi, et ce n’est pas surprenant si l’héroïne du film, la jeune Ofelia, se passionne tant pour les légendes d’un monde sans mensonges ni douleur.
La mère d’Ofelia, qui porte encore l’enfant de son défunt mari, vient d’épouser un capitaine. Ofelia doit donc emménager avec elle chez cet homme qui paraît strict d’emblée et qui s’avère de plus en plus monstrueux. Sous son toit, Ofelia devrait au moins manger à sa faim, mais l’ambiance est tendue. Les rebelles hantent les bois, tout près, et ont des alliés plus près encore. Les bois renferment aussi un labyrinthe très ancien auquel Ofelia ne saurait résister. Elle y découvre un faune, très ancien lui aussi, jovial et sournois. Bientôt, c’est tout un autre monde qui s’ouvre à elle, un monde dont elle serait la princesse perdue, un monde qui redeviendra sien si elle complète quelques épreuves.
On pourrait s’attendre à ce que le conflit entre le capitaine et les rebelles serve de cadre élaboré à la quête d’Ofelia, mais conflit et quête se partagent plutôt le film moitié-moitié. On n’apprend jamais tellement à connaître les rebelles: ils parlent peu, se fondent dans les bois, ils commencent déjà à ressembler à la légende romantique qu’on leur bâtira éventuellement. On prend vite à coeur le sort de leurs alliés, par contre, et on fréquente le capitaine de près (un peu trop près, même, quand il décide de se refaire le portrait).
Ofelia (Ivana Baquero) est une enfant sympathique: intelligente, biblivore, imaginative. Elle a environ le même âge qu’avait Alice quand celle-ci découvrit le pays des merveilles. Dans une scène, elle porte même une robe très semblable à celle d’Alice. La ressemblance ne s’arrête pas là: Ofelia aussi nous est légèrement étrange, et on ne sait pas toujours ce qui la meut. Certaines de ses décisions peuvent paraître douteuses à moins qu’on les justifie par la logique parfois tordue des contes de fées. L’actrice rend quand même bien tout ce que cette fillette a de désespéré et de résolu.
Le monde des hommes est riche en angoisses et celui des fées n’est pas sans danger. On vit des scènes d’une réelle tension dans l’un comme dans l’autre. On sent que n’importe qui peut périr ou à tout le moins pâtir. Et pourtant, on trouve aussi quelques moments d’émerveillement, comme cette fée qui se transforme pour plaire à Ofelia, ou la racine de mandragore qu’on découvre avec un certain frisson.
Sergi López, mémorable dans Harry, un ami qui vous veut du bien, incarne le capitaine avec tout ce qu’il faut de sadisme et de mépris. Il rappelle deux archétypes des contes de fées: le méchant beau-père, naturellement, mais aussi le roi, puisqu’il fait la loi dans ce petit coin de pays et tient tant à assurer sa descendance (il veut s’approprier le futur frère d’Ofelia, même s’il n’est pas de son sang).
J’ai apprécié de voir ces archétypes ainsi intégrés à la dure réalité. Ceux qu’on découvre dans le monde des fées me semblaient parfois trop classiques. Il faut dire que j’ai lu et entendu beaucoup de contes. Je connaissais déjà cette grenouille qu’Ofelia rencontre sous un arbre. C’était intéressant de la retrouver là, mais j’aurais trouvé plus intéressant encore qu’on lui prête des mots, ou une origine, ou qu’elle doive être vaincue par un moyen plus original que quelques pierres magiques génériques.[1] Suis-je trop exigeant? Peut-être. Il faut dire que tous ces éléments féériques fonctionnent tout de même à deux niveaux: littéral et symbolique.
Les fées et autres créatures sont sauvages et mystérieuses à souhait. L’ogre blême est mémorable, et le faune reste intéressant puisqu’ambigu: mérite-t-il vraiment la confiance d’Ofelia? Tous deux sont bien rendus par Doug Jones, qui jouait le corps (mais non la voix) d’Abe Sapiens dans Hellboy. Les décors aussi sont conçus pour nous rappeler qu’Ofelia a affaire ici à des entités et règles anciennes et étrangères à notre monde rationnel.[2] Et c’est bien du Del Toro: il y a des insectes et bon nombre de détails grotesques. Quand ça saigne, on le ressent.
Beaucoup de personnages restent peu développés mais tout de même bien esquissés et bien joués. Le docteur (Álex Angulo) a de bons moments de noblesse. Maribel Verdú nous offre une servante compatissante qui s’avère être un personnage féminin très fort: on lui doit quelques moments mémorables.
Si je suis ressorti légèrement déçu, c’est en partie parce que j’en attendais beaucoup après l’excellent El espinazo del diablo (je crois que ce dernier demeure mon préféré de Del Toro). C’est aussi parce que le film souffre un peu de s’investir également dans deux intrigues. Toutes deux sont captivantes, mais je les aurais voulues plus corsées encore. La conclusion côté « féérique » parait simple après les ambiguïtés qu’on devinait au cours de la quête d’Ofelia. Il faut dire qu’elle se prête à plus d’une interprétation: un mérite pour certains, une malédiction pour d’autres.[3] La conclusion côté « réaliste » sonne plus juste, à mon humble avis.
Le labyrinthe de Pan est tout de même un film de haut calibre, un incontournable pour ceux qui aiment le fantastique bien sombre et les monstres tant humains que féériques.
[1] L’épisode de la grenouille est déjà plus intéressant si on sait que Franco était surnommé « Paco Ranas » ou, approximativement, « Francisco la grenouille ». (C’est du moins ce que m’apprend Wikipedia, à l’instant même.)
[2] On trouve sur le site officiel du film, dans la section Interact, le cahier de notes de Del Toro, qui donne un aperçu de ce que le film aurait pu contenir encore.
[3] Lisez ce billet de Jean-Louis Trudel pour un avis plus détaillé sur ladite fin (si ça ne vous dérange pas d’apprendre, justement, comment ça se termine).
2 commentaires
Contente de lire un commentaire sur ce film que j’attendais avec beaucoup d’intérêt. Malheureusement, je fais partie du 1% de la population qui n’a pas été charmée par le film. :-(
En fait, j’ai trouvé le film « correct » sans plus. L’histoire est beaucoup trop « premier niveau » et l’élément fantastique… bof. Il n’apportait rien de vraiment nouveau et n’était pas assez présent. Le méchant était… méchant, sans nuance.
Je relis les critiques des gens et j’ai l’impression d’avoir raté quelque chose, de ne pas avoir vu le même film. Ceci dit, les images sont époustouflantes, mais les personnages ne m’ont pas touchée (la mère est trop effacée, les guerillos trop minces,…). Une critique lue sur rottentomatoes.com résume bien mon impression :
« Too adult for children and too simplistic for most adults, it ultimately leaves us with some of the prettiest cinematic pictures of the year. And nothing more. »
Je ne connais pas beaucoup Del Toro, mais ta critique me donne plutôt envie de louer « El espinazo del diablo » qui m’intrigue depuis un bout. Tout ne sera pas perdu. :-)
El Espinazo del diablo réussit à être aussi glaçant que The Others, mais dans un environnement ensoleillé où il semble faire 40°C à l’ombre. En soit, c’est un tour de force.