Continuons notre exploration. Vous remarquerez qu’on y parle surtout de films et peu de littérature. Si je privilégie le cinéma, c’est parce que le ridicule y est plus évident: aux concepts douteux s’ajoutent souvent la maladresse des effets spéciaux et le mauvais jeu des acteurs. Dans certains cas, une oeuvre écrite plutôt solide devient risible lorsque portée à l’écran. Notez aussi que je ne cherche pas à ridiculiser toutes les oeuvres discutées, mais simplement à recenser certaines des horreurs les plus improbables, certaines réussies, d’autres non.
Protégez-nous des poupées: Quand on cherche la terreur parmi les objets inanimés, les poupées font de bons suspects. Elles ont nos traits; pourquoi n’auraient-elles pas notre capacité pour le mal? De nos jours, la plus connue est sans doute Chucky, poupée possédée par l’esprit d’un tueur en série dans le film Child’s Play (et ses quatre suites). On lui trouve plusieurs prédécesseurs. Dolls, paru un an plus tôt, comporte une variété de poupées maléfiques fabriquées par un vieux couple dans leur sinistre manoir. Le producteur exécutif du film, Charles Band, allait ensuite s’acharner à produire d’innombrables films du genre, dont la série Puppet Master (neuf films jusqu’ici). D’autres se sont essayés et ont manqué leur coup, comme en témoigne Pinocchio’s Revenge (Chucky avec un long nez et moins de personnalité, à première vue). Charles Band a varié son approche et produit The Gingerdead Man, où l’âme d’un tueur en série possède un bonhomme en pain d’épice. Eh oui.
Bien avant tout ça, en 1928, The Great Gabbo explorait la relation malsaine entre un ventriloquiste et sa marionnette. Inspiré de la nouvelle « The Rival Dummy », de Ben Hecht, le film semble donner surtout dans le drame. Pour verser dans l’horreur, il faut attendre Dead of Night (1945), un bouquet d’histoires effrayantes dont l’une met en vedette un autre ventriloque tourmenté. D’autres viendront: vous trouverez sur Horror-Wood un survol du phénomène en deux parties.
Stephen King offre une variation intéressante avec sa nouvelle « The Monkey », où un petit singe mécanique bat des cymbales pour annoncer (voire provoquer) la mort des proches du protagoniste. Loin d’être un tueur à la Chucky, le singe fait l’effet d’une incarnation de la Mort elle-même. King allait co-écrire plus tard un épisode des X-Files (« Chinga », cinquième saison) où Scully découvre une poupée passablement sadique (réplique mémorable: « I want to play »).
Le roi de l’improbable: Rien de surprenant si le nom de Stephen King revient encore ici: il a tout fait. Animaux meurtriers? Oui, dans Cujo. Plantes néfastes? Je n’en sais pas assez sur l’intrigue de The Plant, mais j’imagine que ça peut compter. Véhicules trop autonomes? En plus de « Trucks » et de Christine, notons « Uncle Otto’s Truck », au sujet d’un camion qui terrorise sans même pouvoir rouler. Demeures hantées? L’hôtel de The Shining et la chambre d’hôtel de « 1408″, une nouvelle à l’atmosphère très réussie. Poupées, jouets et autre objets anodins? Au singe ci-haut s’ajoutent les dents mécaniques de « Chattery Teeth ». (Je préfère « Chompers », de Joe R. Lansdale, une nouvelle toute simple et absurde au sujet d’un dentier.)
Puis il y a « The Mangler ». Le nom désigne une énorme presse à linge industrielle qui repasse et plie les draps… et parfois les gens. Ce n’est pas un mauvais sujet: de telles machines sont déjà imposantes même avant qu’un auteur s’en mêle. Le ridicule dans cette nouvelle provient de sa conception de la possession démoniaque. En gros, il suffit que quelques ingrédients se trouvent combinés par hasard – sans méthode aucune, sans qu’il y ait besoin d’une intention ou intervention humaine – pour qu’un démon soit invoqué. Et n’importe quel objet peut devenir mauvais: en plus du Mangler, il est aussi question d’une glacière meurtrière. La nouvelle reste assez courte pour divertir malgré son implausibilité. Il n’y avait pas là de quoi faire un film, mais film il y a eu, réalisé par Tobe Hooper (de The Texas Chainsaw Massacre), avec Robert Englund (connu pour son rôle de Freddy Krueger) dans le rôle du propriétaire de la machine.
Si King arrive à s’en tirer avec des concepts tantôt audacieux et tantôt boîteux, c’est qu’il sait choisir ses détails et maintenir l’intérêt du lecteur par le ton et le rythme de sa narration. Quand l’industrie du cinéma se précipite pour adapter chacune de ses histoires, les qualités de sa prose sont souvent perdues en chemin. Mieux vaut en rire, alors.
Fantômes et forces: Dans bien des cas jusqu’ici, l’objet menaçant n’est pas maléfique par sa propre initiative, mais plutôt parce qu’il est hanté ou possédé. On trouve dans la littérature fantastique une fière tradition d’objets hantés, à commencer par les maisons, châteaux et autres demeures. On trouve de nombreux tableaux hantés, dont celui dans « The Mezzotint », de M. R. James. James a étudié plus généralement la question des objets mal intentionnés dans « The Malice of Inanimate Objects ». (Bon nombre de ses excellentes histoires de fantômes sont disponibles en ligne).
Parfois, on s’appuie non pas sur des fantômes mais sur des forces plus élémentaires. On arrive ainsi à Pulse (à ne pas confondre avec le film japonais refait par Hollywood récemment). Si le petit David se sent menacé par sa maison et les appareils qui s’y trouvent, ce n’est pas parce qu’elle est hantée: c’est parce que l’électricité veut tuer sa famille. Au moins, les outils simples n’acquièrent pas des pouvoirs de lévitation inexplicables, comme dans bien des histoires de révolte des machines. Ça n’empêche pas les scies circulaires de devenir des engins meurtriers à distance (voir le clip en bas de page). Dans sa version française, le film est couronné par l’une des répliques les plus inadéquates qu’il m’ait été donné d’entendre. À la fin, un survivant qui racontait son histoire se voit demander « comment c’était ». Comment résumer toute l’horreur qu’il a vécue? En deux mots tout bêtes, prononcés dans le plus grand sérieux, avec pause dramatique et tout: « C’était… moche. »
De nombreux auteurs de science-fiction ont écrit des histoires apparentées avec beaucoup plus d’aplomb, et je n’ai pas l’espace dans ce billet pour les énumérer. Je noterai simplement au passage que toute force, naturelle ou non, peut servir d’antagoniste. C’est ce que Ray Bradbury accomplit avec « The Wind », que la plume incomparable de l’auteur arrive presque à rendre crédible.
Le pire pour la fin?: J’aurais aimé dresser une sorte de « top 10″ ou « top 20″ et terminer par l’objet d’horreur le plus ridicule de tous, mais comment les départager? J’ai tout de même gardé certains des meilleurs pour la fin. Dans la catégorie ménagère, The Refrigerator ne donne pas sa place. Pourquoi cet appareil d’ordinaire tranquille est-il devenu si redoutable? Peut-être est-il plein de The Stuff, une sorte de poudding qui consomme les consommateurs. À moins qu’il ne se soit allié aux Killer Tomatoes… Méfiez-vous de la cuisine, donc, mais n’allez pas pour autant vous réfugier dans la chambre à coucher: c’est là que se terre le Killer Condom. Vous pourriez aussi y rencontrer Death Bed: The Bed That Eats. Il s’agit d’un film à tout petit budget tourné dans les années ’70, jamais présenté en salles, mais redécouvert il y a quelques années. (Il existe un autre Deathbed plus récent et moins pittoresque.)
En deux billets, je n’ai fait qu’effleurer la surface. Il doit bien y avoir plus improbable encore. Quelle est la menace la plus ridicule qu’il vous ait été donné de rencontrer, au cinéma ou dans vos lectures?

12 commentaires
Dans les poupées, ajoutons L’Héritière de Grande Ourse, où de petites poupées envoûtées sont impliquées dans les meurtres de Verdeuil.
M
Un des films d’horreur les plus ridicules que j’ai vu est Wishmaster, de Robert Kurtzman. L’affiche disait en gros caractère « Wes Craven », et en petits caractères « présente… » (l’arnaque, je me suis faite avoir). Les spectateurs dans la salle de cinéma se sont consultés du regard pour savoir si la plus grande menace de ce film était de mourir de rire, ou bien de se noyer dans un océan de larmes (versées afin de souligner la tristesse d’assister à un tel navet). Finalement, la moitié est sortie, et l’autre est restée pour se bidonner.
Le 2ème film qui m’a navré au plus haut point est Dreamcatcher : étant une lectrice assidue de Stephen King (j’assume), j’ai vu quasiment toutes les adaptations de ses nouvelles et romans, et je continue à aller les voir, même si j’ai été déçue un certain nombre de fois (on ne se refait pas). Et je dois dire que la scène des toilettes de Dreamcatcher atteint un sommet de ridicule : le gars est assis sur le couvercle du bol de toilettes. Dessous, il y a un monstre non identifié qui cherche à sortir pour le bouffer tout cru. Mais le gars a laissé tomber son paquet de cure-dents à terre. Cruel dilemne : doit-il se lever pour aller ramasser ces cure-dents qui l’obsèdent (au risque de se faire dévorer les entrailles sans pain ni beurre), ou bien rester assis pour empêcher la bestiole de sortir, et continuer de regarder les cure-dents (et transpirer comme un psychopathe en manque, avec les yeux qui lui sortent de la tête et la respiration saccadée)?Devinez le choix fait par le personnage. Dans ce cas-là, oui, le ridicule tue plus que de raison.
Dans les 2 cas, la menace la plus dangereuse est le film lui-même.
Au palmarès des machines tueuses, je garde une certaine admiration pour le très mauvais film d’horreur GHOST IN THE MACHINE (1993), où un meurtrier en série numérisé utilise une laveuse à vaiselle pour faire une autre victime. Rien d’impressionnant, direz-vous avec raison, mais ce qui est remarquable, c’est que l’afficheur numérique de l’appareil fait paraître en succession les messages « Wash… Rinse… Agitate… Explode… Die… »
Oh, excellent. C’est ce genre de détail qui fait qu’un film ridicule et incompétent arrive à être divertissant. James Berardinelli lui donne zéro étoiles sur quatre; pourtant, il n’hésite pas à entrer dans l’esprit du film en écrivant sa critique…
Ça soulève tout de même une question: quel genre d’idiot arrive à se faire tuer par un lave-vaisselle? Est-ce un appareil ordinaire, ou un lave-vaisselle nouveau genre avec une porte « gobe-utilisateur » qui verrouille d’elle-même?
Bien que mon souvenir se soit quelque peu émoussé, ça me fait penser au Mangeur de livres de Michel Bélil. C’était une fournaise, non?
Pascale: On pourrait vouloir donner à Wishmaster le mérite d’avoir une menace originale, une créature de folklore peu utilisée (contrairement aux vampires et autres loups-garous). Ça ne fait pas un bon film pour autant (Leprechaun semble être un autre exemple) et, de toute manière, The Outing utilisait un génie tueur dix ans plus tôt.
Je n’ai pas vu Dreamcatcher, mais la scène que tu décris pousse loin dans le ridicule, en effet. Cette scène était-elle présente dans le livre?
Éric : et oui, la fameuse scène est malheureusement présente dans le roman… Je viens de la relire, et c’est tout aussi ridicule. Soupir…
Est-ce que le personnage n’est pas atteint d’une forme d’obsession-compulsion? Mes souvenirs sont vagues, mais je crois me rappeler que son besoin de triturer ses cure-dents était irrépressible. Une astuce de narration. :-)
Effectivement, le personnage a bien une obsession-compulsion par rapport aux cure-dents. Sûrement un truc que Freud aurait expliqué comme venant de l’enfance! D’ailleurs, sa mère l’avait prévenu que ça lui jouerait des tours…
Pascale, comme tu dis avoir vu pratiquement toutes les adaptations des livres de King à l’écran, je m’étonne de ton jugement sur Dreamcatcher.
Je ne défendrai pas le film, il n’en vaut pas la peine et est très ordinaire, je l’accorde, mais par comparaison avec d’autres adaptations de King, il fait presque office de chef d’oeuvre; pour preuve:
The Mangler (cité par Éric)
Children of the corn (I à VII !!!)
Disciple of the crow (adapté de la même nouvelle!)
Maximum Overdrive (cité par Éric)
Graveyard shift (des rats)
The lawnmower man (une tondeuse, tiens!)
Et les suites sont abominables; que l’on pense à
Sometimes they come back (I à III)
Carrie 2 (!)
… enfin…
Et dire qu’ils préparent Cell (soupir).
Ceci dit, Dreamcatcher est le parfait exemple de ce que disait Éric; on a gardé l’écorce (l’histoire et les personnages) sans la prose de King. Le roman avait bien des défauts, mais le film est un ratage consternant.
Hugues : évidemment, il y a eu bien pire que Dreamcatcher. Il est probable que celui-là en particulier me soit resté particulièrement gravé dans ma mémoire comme étant un très mauvais film pour la simple et bonne raison que je suis allée le voir au cinéma et que je me suis demandée qu’est-ce que je faisais là. Et j’ai horreur de voir de mauvais films au cinéma, alors que ça m’amuse d’en voir à la télé ou en vidéo (par exemple, j’ai vu à la télé hier soir un extrêmement mauvais film d’action, qui n’a rien à envier à d’autres au niveau du ridicule : Le Transporteur, ça vous dit de quoi? Je l’ai regardé jusqu’au bout histoire de pouvoir rire de bon coeur). Mais tu as raison, ce n’est pas le plus mauvais (hi! hi!).
J’ai effectivement vu les autres adaptations dont tu parles, et on peut dire qu’ils sont très loin derrière Dreamcatcher. Heureusement, c’était en vidéo, et ils trottent donc dans un coin de ma mémoire comme étant de mauvais films, mais n’apparaissent automatiquement pas dans mon Top 10 des pire navets jamais vu.
En parlant de Cell, je n’ai pas du tout hâte de la voir. J’ai lu le roman et ai longuement soupiré de dépit (voir ma critique dans le Solaris 160). Il semble que le réalisateur soit le même qui a écrit, produit et dirigé etc… Hostel. Ce sera probablement très sanglant. Ouach! Vais-je résister à l’envie de le voir quand même? Hum…
Si vous appréciez ce genre de cinéma, permettez-moi de vous signaler ce recensement du ridicule publié cette année par le Onion A.V. Club. On y retrouve plusieurs des films que j’ai mentionnés, ainsi que des merveilles comme Night of the Lepus avec ses lapins géants qui courent au ralenti (extrait vidéo à l’appui).