À ma connaissance, le recueil de nouvelles Fragile Things est la publication la plus récente de Neil Gaiman. Vous excuserez ce moment d’incertitude, c’est que l’auteur est un tel touche-à-tout qu’il sort souvent des trucs que je découvre plus tard seulement. Entre ses romans illustrés, ses nouvelles, ses scénarios de films, il y a l’embarras du choix!
Ce que le scan ne laisse peut-être pas deviner, c’est que la couverture rigide est ornée de motifs très vifs. Par-dessus s’enroule un papier citron sur lequel sont imprimés le texte et une autre image. Cela donne un bel effet de superposition. De plus, la fragilité du matériau combinée au choix d’images évoque habilement le titre. Tout cela est fort bien vu.
Pourquoi Fragile Things? «It seemed like a fine title for a book of short stories. There are so many fragile things, after all. People break so easily, and so do dreams and hearts.» Le sous-titre, lui, dit plutôt «Short Fictions and Wonders». Les wonders en question sont des poèmes, ce qui ne déclenche pas exactement un délire enthousiaste chez moi. S’il y a une forme d’écriture qui m’est presque totalement hermétique, c’est bien la poésie. Je ne sais comment la lire ni la comprendre, on ne m’a jamais donné le mode d’emploi. Alors, j’ai sauté les poèmes.
Restent les nouvelles.
Comme dans tout recueil de ce genre, le produit et les couleurs peuvent varier. Toutes les nouvelles ne sont pas d’un intérêt égal, mais comme elles ont été rédigées par Gaiman, au moins sommes-nous assurés de ne jamais perdre notre temps: faute de rebondissements, il y a toujours l’écriture, les trouvailles et l’humour. Les histoires n’ont pas toutes été écrites exprès pour ce recueil, certaines ont déjà été publiées ailleurs et ont même gagné des prix. L’auteur poursuivait un but, celui de présenter des récits racontés par des narrateurs peu fiables. Les choses ont pris une forme différente en cours de route, mais il reste quelque chose de l’idée d’origine: quand narrateur il y a, celui-ci s’avère plutôt… spécial.
Je m’attarderai surtout à mes nouvelles préférées. «A Study in Emerald» fusionne très astucieusement l’univers de Sherlock Holmes et celui des créatures de Lovecraft. Un personnage brillant (et anonyme, car le narrateur se contente de l’appeler «my friend») enquête sur le meurtre d’un membre de la royauté. L’histoire est ponctuée d’allusions à d’autres créatures célèbres de l’époque (Dracula, Jekyll & Hyde) et se termine sur un véritable punch. Le lecteur, qui se croyait aussi malin que l’enquêteur, se fait avoir sur toute la ligne. «October In the Chair» nous montre les mois de l’année rassemblés pour se raconter des histoires. Comme ils sont tous plus ou moins en panne d’inspiration, Octobre prend le relais avec une bonne histoire de fantôme. Ensuite, «Forbidden Brides of the Faceless Slaves In the Secret House of the Night of Dread Desire» pourrait commencer par la phrase fétiche de Snoopy: Par une nuit sombre et orageuse… Un écrivain ne parvient pas à faire avancer son histoire. Dans son manoir, les morts se lèvent, une chose l’observe derrière un portrait peint, sa nouvelle servante a un passé mystérieux, et son frère jumeau qu’il croyait mort veut le tuer. Pareille routine tue son inspiration. Un corbeau lui suggère alors d’écrire… de la fantasy. Enfin, «The Monarch of the Glen» m’a particulièrement plu puisqu’il remet en scène Shadow, le héros d’American Gods, mon roman préféré de Gaiman jusqu’ici. Shadow a toujours un pied fermement planté dans le monde des dieux, ce qui continue de lui attirer des ennuis pour le plus grand plaisir des lecteurs. Si Gaiman devait écrire une suite à American Gods, je pourrais bien camper devant une librairie comme un vulgaire potterphile.
Il y a plein d’autres textes aussi, où l’on croise des fantômes, des personnages littéraires, des monstres et merveilles. L’une des nouvelles est entièrement basée sur l’univers de La Matrice — c’est fait exprès. Bref, il y en a pour tous les goûts, ce n’est pas peu dire. Je préfère encore les romans aux recueils de nouvelles, mais de temps en temps, lire une ou deux histoires complètes (plutôt qu’un ou deux chapitres) n’est pas déplaisant.
11 commentaires
Le dernier roman de Neil Gaiman, Anansi Boys, paru au diable Vauvert en français me semble être une suite d’American Gods… Il vient de sortir au Québec.
Et j’y vais de mon dernier Gaiman favori, Stardust, paru à l’origine en 1999 mais que j’ai seulement lu cet automne, en version de poche. Tout ce que je puis en dire c’est qu’il s’agit d’un exquis conte de fée dont le jeune héros s’appelle Tristran (oui, deux «r»). Tristran Thorn. C’est court, et tellement bon, tellement bien tissé que je l’ai relu immédiatement pour mieux le savourer.
À côté de ça, j’ai définitivement mis de côté, rendu aux deux tiers, le premier roman de la Tapisserie Fionovar, de G. G. Kay, qui n’est jamais parvenu, non seulement à me captiver, mais simplement à m’intéresser…
On me dit que ses romans de fantasy historiques sont meilleurs. Je lui accorderai une deuxième chance, ce qui sera déjà un plus gros effort que Kay n’en a jamais consenti pour apprendre quelques phrases de français…
Lily, à mon avis, Anansi Boys n’est pas une vraie suite à American Gods. Le héros est trop différent et le ton, plutôt léger. Mais disons que ça se passe dans le même univers de dieux, d’humains, et de créatures entre les deux.
Daniel, le tournage de Stardust doit être complété à l’heure qu’il est. Je ne sais plus s’il s’agit d’un film pour le ciné ou la télé, par contre. Tout ce que j’ai vu, c’est une photo de Michelle Pfeiffer dans le rôle de la sorcière, dans son chariot tiré par des chèvres. (J’espère ne pas me tromper d’histoire.)
Non, c’est bien ça. Une sorte de fée gitane qui va de foire en foire, vendant des «trinkets» magiques et asservissant des gens qu’elle peut transformer en animaux à volonté.
Non, je me trompe de personnage. Celle que tu évoques est effectivement une sorcière, l’une de trois soeurs extrêmement vieilles. Parmi les chèvres qui tirent son carosse, l’une est un jeune paysan transformé malgré lui.
Au sujet de G.G.Kay, on me dit qu’il maîtrise le français mais qu’à cause de son accent terrible il ne le parle pas publiquement. Quiconque l’a déjà entendu sait que son problème d’élocution malmène même la langue anglaise. Mes excuses, donc, sur ce point précis.
Il reste que j’aime infiniment mieux l’imaginaire et la prose de Neil Gaiman.
Personnellement, j’ai adoré son recueil de nouvelles Miroirs et fumées (Ed. J’ai Lu), dont le titre en anglais est Smoke and mirrors : short fictions and illusions. Les nouvelles qui le composent sont brèves et efficaces, et racontent avec talent comment une situations ordinaire dérape lorsqu’un élément bizarre ou fantastique fait brusquement irruption. Un vrai délice.
Il faudra bien que je mette la main sur ces deux recueils un de ces jours. Je n’avais pas acheté Smoke and Mirrors parce qu’il reprend plusieurs histoires publiées dans un recueil précédent que je m’étais procuré (Angels and Visitations). On y trouve tout de même beaucoup de matériel supplémentaire.
Je ne suis pas non plus un grand amateur de poésie, mais j’avais apprécié « Cold Colours » (repris dans Smoke and Mirrors) pour son portrait mémorable d’une version de Londres où la magie est monnaie courante et où l’Enfer se mêle de technologie. Pas exactement une ville où il fait bon vivre, surtout pour les pigeons…
Stardust, le film, devrait sortir en salles, en 2007. La distribution comprend également Robert DeNiro et Claire Danes. Le réalisateur m’est inconnu, si ce n’est qu’il porte le même nom que le producteur de Lock Stock… et Snatch, les 2 premiers films de Guy Ritchie. Il y a peut-être un rapport…
Moi, j’ai très hâte de voir ça!
En attendant la sortie, un titre que je recommande fortement est MirrorMask, un film pour enfants au visuel époustouflant. C’est aussi une histoire de Gaiman, et la conception artistique est assurée par son complice Dave McKean. En passant, est-ce que quelqu’un a vu la série télé adaptée de Neverwhere?
Concernant GG Kay, mon titre préfére est Les Lions d’Al-Rassan. Voilà bien un bouquin que j’aurais souhaité avoir écrit.
Ayant enfin lu Fragile Things, ce qui me frappe, c’est comment ces nouvelles sont en moyenne moins ficelées que celles que j’avais déjà lues de Gaiman — comme « We Can Get Them for You Wholesale » et sa structure d’exagération progressive, ou « Troll Bridge » et son revirement poétique, toutes deux dans Smoke and Mirrors. Par opposition, les histoires de Fragile Things me paraissent plus ambiguës, plus obliques et cryptiques, plus ouvertes dans leur conclusion. Souvent, Gaiman accumule des touches subtiles pour évoquer une ambiance et des sentiments discrets, comme s’il voulait laisser au lecteur le soin de les étoffer ou non, à sa guise. Parfois, on se demande s’il ne les croit pas fragiles, ces histoires, justement, susceptibles d’être gâchées s’il appuie trop. Parfois, on devine plutôt une volonté d’expérimentation ou une recherche de spontanéité, et c’est là que ça devient intéressant. Ça se voit même dans « Feeders and Eaters », une histoire d’horreur efficace et assez directe. L’auteur l’amène à une conclusion tout à fait juste, puis ajoute un curieux petit épilogue d’un paragraphe qui ajoute une touche fort étrange sans lien explicite avec ce qui précède.
J’ai aussi beaucoup aimé « A Study in Emerald », quoique seuls les férus de Sherlock Holmes saisiront toutes les nuances et clins d’oeil (il m’a fallu recourir à Wikipedia). « Forbidden Brides of the Faceless Slaves In the Secret House of the Night of Dread Desire » est bien mais pas tout à fait aussi bonne que le titre. « Bitter Grounds » m’a paru un des échantillons les plus prometteurs du « nouveau » Gaiman dans ce recueil. C’est déjà intéressant d’y suivre le parcours semi-aléatoire d’un homme fuyant sa routine, et les allusions aux zombis (métaphoriques ou non) donnent une bonne épaisseur à l’ensemble. J’aurais pourtant aimé plus de mordant vers la fin.
« Goliath » est très bonne pour une histoire écrite sur commande pour l’univers de The Matrix: on y ressent bien le vertige d’un M. Tout-le-monde face à son univers qui se désagrège, et c’est somme toute bien plus humain que le film. « The Monarch of the Glen » vaut la peine ne serait-ce que pour retrouver le personnage de Shadow, mais j’y trouve un défaut amusant: alors que dans American Gods on trouvait des dieux et créatures mythiques se terrant parmi les humains, ici on a l’impression qu’il ne reste presque plus d’humains tant chaque personnage rencontré s’avère tôt ou tard mythologique. Une belle surprise: « Sunbird », une sorte de fable très vivante et imagée et divertissante écrite en hommage à R.A. Lafferty.
Ce que je trouve dommage, c’est la surabondance de protagonistes réservés, timides, pensifs, doucement mélancoliques et peu démonstratifs, qui vivent et narrent avec retenue. C’est une approche très « British » et typique de Gaiman, mais justement, j’aimerais le voir sortir plus souvent de sa zone de confort. Le recueil renferme aussi plusieurs textes corrects mais assez minces, et d’autres qui ont été écrits pour des contextes très précis et fonctionnent moins bien hors-contexte. J’y ai tout de même trouvé mon compte, et j’ai hâte de voir comment Gaiman évoluera encore.