Blindsight, Peter Watts

Couverture: Blindsight, Peter WattsPour un genre supposément en voie d’extinction, la pure science-fiction connaît une année du tonnerre en 2006. Après Glasshouse (Stross) et Rainbows End (Vinge) et en attendant la lecture de Sun of Suns (Schroeder) et Infoquake (Edelman), voici Blindsight de Peter Watts, un roman de très hard-SF qui n’hésite pas à s’attaquer à des questions telles la nature même de la conscience, ou la place de l’intelligence en évolution.

Peter Watts ne devrait pas être inconnu aux lecteurs de Fractale Framboise: En plus d’être l’auteur de la «trilogie» Rifters (Starfish, Maelstrom et le duo Behemoth), Watts a produit une suite d’excellent nouvelles publiées dans Ten Monkeys, Ten Minutes, a figuré au sommaire de Solaris 143 (avec « Nimbus ») et fut l’invité anglophone du congrès Boréal 2003. Sa fiction se démarque par un pessimisme époustouflant (qu’il nie, préférant l’expression «réalisme»), mais ceux qui l’ont déjà rencontré savent que c’est un homme éminemment sympathique. Malgré ma réaction mitigée à la lecture de ses deux premiers romans, je suis progressivement devenu un de ses grands fans suite à Boréal 2003, puis à la lecture de son recueil et de Behemoth. Mais c’est par Blindsight que Watts passe dans les grandes ligues de la SF contemporaine, avec un roman aussi facile à lire que dense d’idées et aux implications impitoyables.

François Rabelais disait que «Science sans conscience n’est que ruine de l’âme», mais Watts aurait plutôt tendance à dire qu’un «humain sans conscience n’est que le produit de sa biologie». Biologiste de formation, Watts s’intéresse à la tension entre ce que l’on veut et ce que l’on doit, ainsi qu’aux origines biologiques de nos comportements. Watts suggère que la liberté humaine n’est qu’illusion, et à voir la masse d’authentique science qu’il est capable de citer, il est difficile de nier ses conclusions.

C’est ainsi que Blindsight, à première vue une mise à jour du scénario classique du premier contact entre humains et extraterrestres, ne s’avère rien de moins que le questionnement d’un des fondements de la SF classique: et si l’intelligence était une variable indépendante de la conscience?

Car «humains rencontrant extraterrestre» n’a jamais été aussi contre-intuitif que dans Blindsight. Il faut dire que les humains ne sont pas exactement humains: Dans les cinq membres de l’équipage, on compte: un vampire ressuscité des abîmes de l’évolution (voir la présentation); une linguiste aux personnalités délibérément multiples; un cyborg ayant échangé ses sens pour des senseurs; un soldat avec un goût pour la trahison; et un observateur/narrateur habitué à agir comme interface passive pour des intelligence surhumaines. Sans compter l’intelligence artificielle incompréhensible, et l’équipage de rechange, stocké au cas où…

L’artefact extraterrestre qu’ils sont partis explorer s’avère être la «représentation physique de la douleur», un objet terrifiant peuplé de créatures tout aussi étranges. Il y a pire encore… mais ne vendons pas les surprises du livre. Pour en revenir à Rabelais, peut il y avoir intelligence sans conscience?

Car le thème central du livre, celui qui est encapsulé dans son titre («Vision aveugle»), c’est la différence entre la perception et la réalité. Pas seulement un simple truc Dickien de réalité virtuelle ou imaginaire, mais un réel manque de connexion entre le sens de soi et les actes que l’on prends. Presque tous les personnages, incidents et péripéties de Blindsight servent à ruminer sur la véritable nature de la conscience et de la perception, avec de nombreuses références à de véritables recherches. (Les deux dernières décennies ont été pleine de découvertes parfois troublantes en neurobiologie: l’appendice «Notes et Références» du roman ne compte pas moins de 133 notes en bas de page!) Avec Blindsight, Watts nous livre l’aboutissement de son thème favori: la conscience humaine comme illusion formée par des processus biologiques auxquels il est impossible d’échapper.

Mais c’est également au niveau de l’écriture que Blindsight se révèle être l’aboutissement de l’œuvre de Watts à date: Sa prose n’a jamais été aussi facile à aborder, ni aussi plaisante à lire. Malgré les thèmes parfois horrifiants du roman (et ne vous y trompez pas, Blindsight est en grande partie un roman de terreur existentielle), il est impossible de s’en détacher. L’habileté de Watts à faire passer son exposition en scène dramatique n’a jamais été si prenante. Certains passages sont d’une concision et d’une efficacité redoutable, surtout à la fin du livre où les événements s’emballent, les révélations tombent et un pan de la narration en entier vole en éclat. Malgré une lecture attentive des quelques derniers chapitres, je rumine encore sur leur signification.

Suffit seulement de dire que Blindsight trouvera sa place sur mon bulletin de nomination aux Prix Hugo. Au niveau du style, des idées, de la trame narrative, c’est un roman qui se retrouve au sommet de la pile. J’admire la façon dont Watts utilise les clichés du genre pour pervertir ses assomptions de base; j’admire la manière dont il a caché tout un futur imaginé fascinant dans les décors de son livre; j’admire comment la narration crée une relation inconfortable entre le narrateur et le destinataire. Ceux qui prétendaient encore que la hard-SF était incapable de se doter de bons personnages seront frustrés par Blindsight: Ici, la hard-SF se retrouve être la seule façon d’explorer la psychologie de ces personnages.

Avez-vous besoin d’en savoir plus? Un grand roman de SF vous attend.

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13 Commentaires

  1. Une note plutôt importante: Si vous pensez vouloir lire ce livre, assurez-vous de vous le procurer dès maintenant. À en croire le blog personnel de l’auteur, seulement 3,700 copies ont été imprimées à l’échelle de l’Amérique du Nord. (Pour vous donner une idée de la magnitude de la chose, on rappellera que le tirage original du premier volume de Reine de mémoire d’Elisabeth Vonarburg était de 3,000 exemplaires. En français.) Achetez-le, commandez-le, demandez-le à votre bibliothèque dès maintenant: vous serez en tête de liste, et ça vous donnera quelque chose à lire pour faire antidote à la sucrerie du temps des fêtes. Et si vous cherchez un cadeau pour l’amateur de hard-SF sur votre liste…

  2. Cher Christian,
    Arrête! Tu vas finir par me convaincre de lire de la SF!
    :-)

  3. N’est-ce pas? La critique est des plus vendeuses, avec le détail qui tue: «Très bon roman! QUANTITÉS LIMITÉES! Achetez tout de suite, réfléchissez plus tard!» Et la couverture est pas mal non plus.

  4. Hugues: Hé, j’ai bien lu Blaylock et Powers en partie grâce à tes recommendations…

    Laurine: Ah, la question de la couverture. Une lecture attentive du blog de Watts te révèlera qu’il n’a vraiment pas aimé ce que Tor a choisi pour lui, au point tel qu’il a préparé une gallerie de couvertures alternes. J’ai ici choisi la couverture la plus similaire à celle que vous trouverez en magasin. À vous de décider…

    (Quoi? Quoi? Viens-je de fournir un lien à la page Amazon où vous pouvez commander le livre? Moi??)

  5. Ma foi, toutes ces couvertures auraient fait un très beau bouquin, peu importe les préférences de l’auteur. (Et j’aime beaucoup la touche du chat.) Les couvertures de SF sont souvent plus intéressantes que ce qu’on voit en fantasy, qui est plus mon genre de prédilection. You can’t go wrong with space.

  6. Ah, moi je l’aime bien cette couverture (celle du livre tel que montré sur ce billet, j’entends), l’ambiance crée par l’utilisation de la lumière est intriguante.

    Christian: A quand un billet sur tes lectures Powers/Blaylock? (Si tu as aimé, bien sûr, mais on est loin de ta tasse de thé habituelle de hard SF, hein?)

  7. Hugues: Patience, je commence! Blaylock me laisse indifférent jusqu’ici, mais seulement en me basant sur The Rainy Season. Powers m’a nettement plus impressionné avec Last Call bien que je me réserve la lecture des deux autres volumes de la série «Fault Lines» avant de les commenter ici. De plus, bien sûr, il y a Declare et The Anubis Gates

  8. Joel Champetier

    _On Stranger Tides_ de Tim Powers, est également superbe. On en trouve des échos dans les films des *Pirates des Caraïbes*: je sais pas si les scénaristes ont lu ce roman particulier, ou s’il s’agit d’évolution parallèle.

  9. Pour en revenir brièvement au tirage limité de Blindsight, est-ce que ça ne concernerait pas uniquement la couverture rigide? Est-ce que le tirage en paperback sera moins mesquin (et moins dispendieux, et moins volumineux)?

  10. Laurine: Tu présume qu’il y aura une version en format poche, ce qui n’est plus nécessairement le cas chez les éditeurs américains. Puisque leurs chiffriers fonctionnent avec les données obtenues en grand format, une déception en hardcover pourrait signifier la fin de la vie du livre: Par exemple, βehemoth dudit Peter Watts n’a toujours pas été réédité en poche deux ans plus tard, et c’est loin d’être un cas unique.

  11. Alors j’ai bien fait de commander le hardcover!

  12. Christian;
    Il va te falloir un billet sur Powers (/Blaylock)!
    Et de grâce, lis Anubis Gates et The last Coin! Et Homunculus, et Stress of… bon je m’arrête!
    Tu as raison de dire dans ta critique de Last Call que tu es chanceux d’avoir tout ces Powers à te mettre sous la dent encore… Mais il te faudra aimer cetet fantasy qui est loin de tes lectures coutumières.

    Joel: peu de gens ont noté cette particularité de Pirates of the Carribean, mais rares sont les bonnes histoires fantastique de pirates, et peut-être que ça explique notre impression de similitude.

  13. Hé bien: Peter Watts vient d’annoncer que Blindsight n’ira peut-être pas en réimpression, mais qu’il a décidé de rendre le roman disponible en ligne sous licence Creative Commons. Dirigez-vous donc vers sa page « Backlist » pour le meilleur roman de hard-SF de l’année. Il n’est pas impossible que ce développement vienne améliorer ses chances d’être nominé pour un Prix Hugo l’an prochain…

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