Transgressions — King & Farris
par Laurine - samedi, 14 octobre 2006 - 10:00 (Critiques, SF&F autre)
L’auteur Ed McBain a eu l’idée de réunir dans un volume une dizaine de novellas inédites écrites par autant d’auteurs connus. Avec ses dix mille à quarante mille mots, une novella se situe quelque part entre la nouvelle et le roman. Cette longueur est probablement une bénédiction pour certains et une malédiction pour d’autres, tout dépendant à qui vous posez la question. McBain, lui, a eu de la difficulté à trouver neuf auteurs établis dont l’horaire chargé ne constituait pas un obstacle pour participer au projet. Le résultat est publié chez Forge sous le titre de Transgressions et fait presque 800 pages.
Ce volume a ensuite été fractionné de manière à constituer des bouquins regroupant deux ou trois novellas chacun. Celui qui nous intéresse combine «The Things They Left Behind» de Stephen King et «The Ransome Women» de John Farris.
«The Things They Left Behind» est écrit du point de vue d’un homme qui aurait normalement dû périr au World Trade Center comme ses collègues, mais qui s’est fait porter malade le matin même pour profiter d’une journée de congé. Des mois plus tard, il ne s’est toujours pas remis des événements et il souffre du syndrome du survivant. Un jour, il retourne à son appartement pour y découvrir des objets personnels ayant appartenu à ses collègues (du genre globe à neige, lunettes, conque). Il essaie de s’en débarrasser, mais les objets reviennent chez lui. Ils lui «parlent» et les souvenirs commencent à affluer, avec de plus en plus de précision. Que faire de ces choses laissées derrière? Je vous laisse découvrir la conclusion. Si cette nouvelle n’avait pas été écrite par Stephen King, j’aurais sans doute éprouvé de la réticence à m’attaquer à l’histoire (et puis de toute façon, je n’aurais pas reçu le bouquin — merci, Hugues!). J’en ai marre du World Trade Center. Est-ce que j’ai le droit d’écrire ça? Est-ce que je peux m’étonner que les Américains refusent de revenir à une vie normale malgré l’énormité de l’attentat? Je ne sais pas dans combien de romans et de nouvelles la journée du 9/11 sert de trame de fond; nous avons commencé à subir les films et c’est déjà trop. Malgré tout, malgré le sujet irritant, King s’en sort très bien grâce à son talent notoire pour rendre ses personnages captivants. L’on comprend très vite que ces mystérieux objets ne veulent pas de mal au héros, mais que celui-ci a besoin d’une forme de rédemption pour surmonter sa culpabilité. J’allais ranger cette novella dans la catégorie «fantastique». Réflexion faite, il s’agit plutôt de «réalisme magique», auquel l’auteur fait référence dans le récit.
«The Ransome Women», de John Farris, est le genre de mystère auquel il aurait été plus facile de croire s’il y avait eu un élément fantastique. Une peintre en herbe surnommée Echo voit ses rêves se réaliser lorsque son artiste fétiche (le richissime John Ransome) lui demande de poser pour lui pendant un an. Évidemment, le fiancé d’Echo ne voit pas la chose d’un bon œil et trouve cet artiste excentrique franchement louche, d’autant plus qu’Echo doit habiter chez le peintre et ne voir personne d’autre. Comme le fiancé est policier, il se met à enquêter sur les autres femmes employées par John Ransome dans des conditions semblables. Ce qu’il découvre — parmi celles qui sont encore en vie — n’a rien de rassurant. Si la novella se lit bien malgré sa longueur, on n’y croit pas un instant. Le prétexte de l’histoire est trop farfelu: quelle femme sensée irait s’isoler chez un peintre qui s’est renseigné à fond sur elle à son insu, qui a une psychopathe surmaquillée comme garde du corps, et qui vit comme un reclus? Ça manque de réalisme, alors pourquoi ne pas avoir recours au fantastique? Il reste au moins un bon suspense à défaut de trouver les personnages crédibles.
Les reste de la série Transgressions:
«Walking Around Money» de Donald E. Westlake
«Hostages» de Anne Perry
«The Corn Maiden» de Joyce Carol Oates
«Archibald Lawless, Anarchist at Large: Walking the Line» de Walter Mosley
«The Resurrection Man» de Sharyn McCrumb
«Merely Hate» d’Ed McBain
«Forever» de Jeffrey Deaver
«Keller’s Adjustment» de Lawrence Block

#1 Hugues (14 octobre 2006 - 23:00)
Court commentaire; pour les amateurs de Block (et de Keller), Keller’s Adjustment est un petit bijou de novella policière.
[Et bien que j'adore sa série Scudder (et aussi mais moins sa série Rhodenbarr), Keller tombe habituellement entre les deux.]