Fractale Framboise

Christian

Rainbows End, Vernor Vinge

par Christian - samedi, 21 octobre 2006 - 12:42 (Critiques, Lectures, SF&F autre)

Couverture: Rainbows End, Vernor VingeLe moins que l’on puisse dire, c’est que plusieurs attendaient ce roman. Vernor Vinge, n’est pas, après tout, qu’un simple auteur de science-fiction. En plus de ses qualifications comme mathématicien et informaticien, il est devenu l’authentique Pape de la Singularité –celui qui a chambardé tout un genre par une simple supposition. De plus, il a l’agaçante habitude de gagner des Prix Hugo pour ses œuvres majeures : Ses deux derniers romans, A Fire Upon the Deep (1992) et A Deepness in the Sky (2000) ont récolté des Hugos, tout comme ses novellas «Fast Times at Fairmont High» (2001) et «The Cookie Monster» (2004). Pas particulièrement prolifique, la sortie de chacune de ses œuvres est un événement.

Voici donc Rainbows End (pas d’apostrophe, pour de moins bonnes raisons que vous ne pouvez l’imaginer), un roman situé à peine vingt ans dans le futur, dans une Californie sur le précipice de la Singularité. L’Internet s’est emballé et a pris contrôle de la réalité, alors que de plus en plus de gens peuvent choisir de vivre dans un monde superposé sur «le réel», que tous peuvent se servir de techniques de manufacture impossible aujourd’hui, que le contrôle des réseaux est devenu essentiel aux forces militaires. Ce futur promet une cure pour l’Alzheimer, un système d’éducation radicalement différent, une connectivité réseau universelle et, dans un registre moins réjouissant, le potentiel de contrôler les pensées d’autrui.

Et c’est là que commence l’intrigue de Rainbows End, dans un premier chapitre à bout de souffle: Les services secrets européens veulent découvrir qui a développé la technologie YGBM (You Gotta Believe Me : Tu dois me croire) et retiennent les services d’un mystérieux «Rabbit» pour percer le voile. Sauf que, dans un de ces retournements abracadabrants compressés dans les quelques premières pages du roman, le chef des services secrets européens est celui derrière YGBM, et «Rabbit» est probablement beaucoup plus qu’un simple détective…

Ceci nous amène, assez étonnamment, à une école super branchée de la région de San Diego où Vinge revient à l’univers de «Fast Time at Fairmont High» pour nous montrer les possibilités d’un futur annoncé par Google et Wikipedia : Un chaos d’information où tous semblent trouver ce qu’ils désirent, au prix de tomber bien bas si jamais ils n’apprennent pas à maîtriser le torrent d’information. Notre guide à travers ces changement se nomme Robert Gu, un homme âgé miraculeusement rescapé de la démence Alzheimer et donc prêt à réapprendre le monde qu’il avait quitté au début du vingt-et-unième siècle. Attachez vos ceintures!

C’est surtout au niveau des idées que Rainbows End se démarque du reste de la SF contemporaine. Vinge, sans verser dans le gosh-wow de la Singularité, nous montre avec vigueur un futur rendu possible par les innovations des dix dernières années. En ce sens, c’est de la SF fraîche et bien à jour, amplement capable de montrer deux ou trois choses à Doctorow, Stross et compagnie. Les extrapolations de Vinge sont généreuses (vingt ans?!) mais plausibles. On y retrouve, par association, plusieurs des concepts qui semblent fasciner les écrivains de SF de premier ordre, tels les réalités personnelles, la puissance des foules (dé)organisées et la course aux armements mémétiques.

Mais au niveau de l’intrigue, c’est un peu moins intéressant. Après un départ prometteur, le livre s’embourbe progressivement dans des développements et des personnages qui pâlissent devant les idées avancées, jusqu’à une finale chaotique qui fonctionne mais n’impressionne guère. Ajoutant au problème, Rainbows End se veut le premier livre d’une série : Le mystérieux «Rabbit», par exemple, n’est jamais élucidé malgré quelques suggestions fascinantes. Au rythme où écrit Vinge, quand verront-nous le suite?

Mais il n’y a pas que l’intrigue pour entretenir notre intérêt. Au niveau des concepts, voire même de l’écriture, il est difficile d’imaginer que Rainbows End aura beaucoup de compétition cette année. En pur plaisir SF, c’est un ouvrage exemplaire : Plusieurs livres tentent de donner un choc futuriste, mais celui-ci réussit. Humour et horreur viennent améliorer un voyage guidé dans le futur: Je retiens particulièrement la scène où, dans une sombre parodie des techniques d’archivage destructif employées depuis des années, une librairie numérisée ses œuvres en numérisant les fragments obtenus après un passage à travers une déchiqueteuse!

Dans un autre ordre d’idées, il va sans dire que les lecteurs canadiens ou francophones auront plusieurs objections aux préjugés libertariens tenus par Vinge. Il ne semble pas y avoir beaucoup de place, dans ce futur ultra branché, pour ceux qui ne veulent ou peuvent pas rester branché en permanence. Fidèle à la société américaine, Rainbows End suggère une compétition féroce pour les emplois disponibles, et s’intéresse à peine à ceux qui ne réussissent pas à se tailler une place au soleil. L’ironie, c’est que les technologies démontrées par Vinge tendent à diminuer la nécessité de compétition en accroissant la capacité d’excès des manufactures et services rendus. Il ne faut pas se surprendre à vouloir contester plusieurs des aspects du livre: Vinge recherche de telles réactions.

Mais ce qui est certain, c’est que Rainbows End se récolte, à ce moment-ci, une place assurée sur mon bulletin de nomination aux Prix Hugo. Lecture essentielle pour les amateurs d’anticipation, œuvre vigoureusement opinée, roman plaisant à lire: Si vous voulez une œuvre de SF de première qualité, ne cherchez pas plus loin.

  4 commentaires

4 commentaires:    (ajoutez-en un)

  1. #1  Alain Ducharme   (21 octobre 2006 - 19:13)

    Humour geek: si Vinge est le Pape de la singularité, est-ce Stross est l’Anti-Pape?

    Merci pour la critique; je partage la même opinion que toi concernnat Vinge. “Rainbows End”, il va s’en dire, sera sur ma liste d’achat dès que sortira le paperback (budget oblige).

  2. #2  Daniel Sernine   (21 octobre 2006 - 21:00)

    Alain, je sais que ce n’est pas poli de reprendre quelqu’un sur Internet, mais je fais oeuvre éducative. Faut bien commencer quelque part.
    L’expression est: «Il va sans dire.»
    Comme dans «C’est si évident qu’on n’a pas besoin de le dire.»
    Dans ma prochaine leçon: pourquoi tout le monde se trompe en disant «empêcheur de tourner en rond».
    :O)
    Autrement, superbes, les citrouilles volantes de la page d’Accueil!

  3. #3  Alain Ducharme   (21 octobre 2006 - 22:16)

    Daniel: le pire c’est que je m’en suis rendu compte un tiers de seconde après avoir cliqué sur “Envoyer”. Et en plus il me manque un “que” dans la première phrase. Ça doit être la faute de mon clavier. :-)

    Mais le résultat final est heureux, puisque ça me donne une idée d’histoire: un directeur littéraire qui subit une déformation professionnelle extrême et prend sur lui de corriger toutes les fautes de français sur Internet.

  4. #4  Daniel Sernine   (21 octobre 2006 - 22:37)

    Point taken. :O)

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