Reine de mémoire (1 & 2) — Élisabeth Vonarburg
par Laurine - dimanche, 13 août 2006 - 11:06 (Critiques, Lectures, SF&F francophone)
Je pense avoir fait une croix définitive sur l’idée d’attendre qu’une série soit entièrement publiée avant de la lire, surtout si elle dépasse trois romans. J’ai donc apporté La Maison d’Oubli, le premier volume de la série «Reine de Mémoire» d’Élisabeth Vonarburg, en voyage ce printemps-ci. Et je viens de terminer le second tome, Le Dragon de Feu. Ces noms curieux font référence aux Maisons d’une religion inventée par l’auteure, ces Maisons ayant par la suite été transposées en jeu de cartes (je simplifie).
Beaucoup de critiques ont déjà été rédigées sur le sujet, autant sur Internet que sur papier. Mais au cas où tout le monde ne serait pas au courant, «Reine de Mémoire» est une uchronie où l’une des grandes religions d’Europe, le géminisme, introduit un élément féminin en la personne de Sophia, l’égale de Jésus. De là découle l’Harmonie, un idéal spirituel que les géminites tentent, avec plus ou moins de succès, d’intégrer dans leur quotidien et leurs politiques. La seule présence de cette religion a changé bien des choses dans le paysage historique que nous connaissons. Fait à noter, chez Alire, cette série s’inscrit dans la catégorie Fantasy historique et non dans la catégorie Science-fiction. C’est que la magie y joue un rôle important puisqu’elle a été parfaitement intégrée chez les géminites et même dans les contrées exotiques (Atlandies, Émorie). Cette magie fonctionne selon des règles compliquées que je n’aborderai pas ici. La grande question que l’on pose dans le récit, et à laquelle personne ne répond encore directement, est de savoir si cette magie est bien issue de la Divinité, ou si elle n’est pas plutôt une manifestation naturelle qui existe partout, sous différentes formes. Le cas échéant, le contrôle exercé par une élite religieuse sur de pareilles manifestations perdrait toute signification. Impossible d’éloigner très longtemps la religion de la politique, n’est-ce pas?
Au tout début, le récit se déroule à la fin du XVIIIe siècle dans le sud-ouest de la France et focalise sur deux jeunes jumeaux, Senso et Pierrino, et leur petite sœur Jilianne. Les trois sont liés par une sorte de fil d’or invisible qui les empêche de se s’éloigner les uns des autres très longtemps. Leur contact avec les mystères de la magie se fait progressivement, même si aucun d’eux n’est officiellement un talenté. Ils découvrent d’abord une fenêtre-de-trop dans leur résidence d’Aurepas, puis une carte magique capable de leur donner des visions. Ils font ensuite plus ample connaissance avec leur grand-mère, une dame mystérieuse à qui ils se contentaient jusque-là de dire bonjour et bonsoir. Elle vient de là-bas, leur grand-mère, cette contrée dont on ne parle pas depuis l’Édit du Silence. Et elle en connaît un brin sur la magie. Nous suivons une sorte d’enquête menée par les trois enfants, qui veulent en apprendre plus sur leur famille, sur ses secrets et sur leurs parents décédés. Et ma foi, tout cet aspect est fort bien ficelé. Comme dans tout bon mystère, chaque réponse trouvée apporte son lot de nouvelles questions. En parallèle, nous en apprenons plus sur leur ancêtre Gilles Garance, un talenté sauvage à l’origine de bien des secrets dans la famille deux siècles plus tôt. Issu d’un milieu modeste, on l’envoie étudier dans une école spéciale avec d’autres talentés. Il ne s’y fera pas que des amis, et il n’aura pas droit à un seul chocogrenouille.
Dans le deuxième tome, les adolescents d’Aurepas s’intéressent aux enjeux politiques de l’heure. Leur grand-père est à la fois impliqué dans un vaste projet d’Encyclopédie et dans une lutte commerciale avec les barons du charbon. L’ancêtre Gilles, que la jeune Jilianne est la seule à voir en rêve, s’est fait spectaculairement embobiner par ses enseignants et a été détalenté (de force, croit-il). Frustré, il rencontre d’étranges voyageurs avec qui il se rend à l’autre bout du monde, où il entrera en contact avec une tout autre magie, celle des Mynmaï. Cet aspect du roman est peut-être le plus difficile à digérer, car la religion en question est expliquée en détail et n’est pas toujours très claire. C’est parfois… du chinois!
Mis à part l’aspect religieux, le reste me paraît limpide et réglé comme du papier à musique. Les nouveaux visages sont introduits à point nommé pour fournir certaines réponses, mais pas trop. Des centres d’intérêts que sont Aurepas et Lamirande, le lecteur est progressivement amené à porter son attention sur des régions de plus en plus éloignées, d’abord en Europe, puis dans les Atlandies (nos Amériques) et l’Émorie. La magie est omniprésente, à la fois dans les conversations ou dans ses manifestations physiques. Reste à savoir si elle provient bien d’une source unique comme voudraient le croire les géminites. Incidemment, si le géminisme peut paraître idéal et égalitaire à première vue, il n’en est rien. Comme c’est une religion, cette forme de spiritualité est fatalement corrompue par des gens étroits d’esprit et ambitieux. Pas de lunettes roses ici, la Divine en soit remerciée!
Il ne faut pas être trop pressé si l’on veut apprécier la série. Les développements sont très lents. Le lecteur devine sans peine que «les choses changent», dans le sens que l’époque évolue et se modernise, que de nouveaux enjeux politiques surgissent. Mais l’Histoire avec un grand H n’est pas constituée que de grands bouleversements. Beaucoup de changements se font discrètement, à petite échelle. Et c’est un peu comme ça que se déroule «Reine de Mémoire».
Le troisième volume, Le Dragon fou, est déjà disponible. Vous l’aurez compris, il ne s’agit pas d’une série dans le sens où on l’entend généralement. «Reine de Mémoire» est une seule histoire répartie en cinq volumes. Ce n’est pas de la lecture légère, mais c’est du bon.

#1 Eric (15 août 2006 - 22:58)
Je viens de terminer le troisième volume. On y trouve entre autres de nouvelles révélations sur les parents des jeunes Garance, une belle scène de Nativité, des détails sur l’ambercite, des générations de Garance en Émorie et des bouleversements qui sont laissés en suspens, naturellement, en attendant le prochain volume (qui sera double, selon la rumeur). On y trouve encore beaucoup de chinois, mais aussi un lexique pour s’y retrouver.
J’ai lu cette histoire avec intérêt jusqu’ici, tant comme lecteur que comme auteur désireux d’écrire lui aussi de l’uchronie. En tant qu’auteur, j’apprécie la facture de l’oeuvre, sa cohérence et sa complexité. En tant que lecteur, je reste un peu frustré par le rythme lent et le trop-plein d’informations occasionnel. Le premier volume est somme toute assez tranquille et se termine sur une scène incongrue qui aurait eu sa place plus tôt ou plus tard mais fait une piètre fin de livre en ce qui me concerne. C’est un curieux choix de la part de l’auteure, mais j’ai su passer outre compte tenu de la qualité de ce qui précède et le fait que Vonarburg mérite bien qu’on lui fasse confiance. (Parlant de choix d’auteure, c’est curieux de voir à quel point le monde présenté ici partage certains éléments très précis avec le nôtre tout en ayant une histoire très différente sur bien des points. J’en vois l’utilité narrative, mais ça semble défier la logique par endroits. Ça ne nuit pas à mon plaisir de lecture, mais je ne peux m’empêcher de me demander si ç’aurait été mieux ou pire de faire autrement.)
La question des religions est traitée en profondeur. Oui, on peut se demander si la magie vient de la Divinité ou de la nature, mais on effleure aussi une troisième possibilité: qu’elle provienne de plusieurs divinités. On sent effectivement la tension entre religion et politique, mais les conflits entre religions sont plutôt doux ici (enfin, ceux dont on est témoins). Il faut dire que, même si l’auteure n’a pas mis ses lunettes roses, je ne peux me défaire de l’impression que le géminisme s’approche de ce qui serait pour elle la religion idéale. Elle donne autant d’importance aux hommes qu’aux femmes, semble encourager la tolérance envers l’homosexualité, et offre un concept d’Harmonie plutôt attrayant qui semble porter les géminites au pacifisme plus efficacement que le bon vieux “Tu ne tueras point”. (Le troisième volume apporte quelques nuances intéressantes.)
Là où “j’embarque” le plus, c’est dans les moments émotionnels que vivent les personnages. Heureusement, Senso, Pierrino et Jiliane forment un trio qu’on a plaisir à suivre, même lorsqu’ils sont enfants. C’est gratifiant de les voir grandir, affirmer leurs personnalités respectives et prendre petit à petit le contrôle de leur destinée. Il est beaucoup question de secrets dans cette oeuvre; souvent, ces secrets font mal et toujours, leur révélation apporte de nouvelles questions. Aussi bien construit que soit ce monde, j’aimerais plus de ces conflits à me mettre sous la dent. Heureusement, le dernier volume s’annonce bien sur ce point.
#2 marie-dominique (18 août 2006 - 13:41)
Je viens de débuter le troisième volume. Malheureusement, j’embarque moins dans celui-ci que dans les deux premiers. Mais, vos commentaires me donnent envie de persévérer. Peut-être ne suis-je pas rendu assez loin ?!?
#3 Caroline L. (18 août 2006 - 20:03)
Personellement, c’est avec le début de premier tome que j’ai eu plus de difficulté, je trouvais que ça commençait lentement. Mais, une fois accrochée, j’ai dévoré les 3 tomes d’un coup… bon ok, ds l’espace de qqs semaines, quand même. ;-) Et ce, malgré mon aversion pour les histoire en plusieurs tomes.
En fait, plus j’avance dans l’histoire plus j’ai envie d’en apprendre. J’ai moi aussi un peu de problème à assimiler tout ce qui a trait à la religion, mais les personnages me captivent et l’ancêtre Gilles encore plus que les 3 jeunes que j’aime beaucoup par ailleurs.
#4 Benoit (18 août 2006 - 21:37)
Comme j’adore les histoires qui se déroulent sur 5000 pages ou plus, c’est avec un grand plaisir que j’ai débuté Reine de mémoire. L’intrigue est dense à souhait, bien que les croisements entre les divers échevaux se précisent dans la 2è partie. Toutefois, j’ai préféré retarder la lecture de la 3è partie afin de pouvoir lire les 2 dernières parties en continu. J’ai comme le sentiment que ce sera plus conforme à l’esprit d’Élisabeth qui a conçu l’oeuvre comme un seul roman, bien qu’on observe des sauts dans le temps entre chaque partie.
Mai j’ai une grande hâte à connaître la suite.
#5 Annie (24 septembre 2006 - 18:36)
Vivement le 19 octobre! Dans ma naïve ignorance je croyais qu’il n’y avait que trois tomes! Imaginez mon désarroi quand je constatai qu’il en était tout autrement!
À priori je n’aime pas particulièrement plonger dans une histoire scindée en plusieurs volumes parce que je ressens une profonde frustration durant l’attente entre les différents tomes. Mais bon, pour madame Vonarburg je consens à prendre mon mal en patience!
Quelle artiste tout de même, quelle profondeur, une telle recherche! La trame historique est si vraisemblable que j’oublie parfois que presque tout n’est que pure création. Une écriture poétique, sensible, descriptive à souhait. Un outil théologique “virtuel”, une maîtrise des revers dramatiques, une superposition géniale des univers parallèles si chers à cette auteure dans un contexte si réaliste, comme toujours! Une manière subtile de lever le voile sur l’intrigue, comme si ce n’était pas cela qui importait, et sans qu’on s’en rende compte soudain on se met à faire des suppositions, on s’imagine qu’on sait, qu’on est des protagonistes omniscients de cette aventure qui s’écoule goutte à goutte sous nos yeux avides…Puis tiens, l’histoire se termine et on court chercher le prochain volume pour ne pas perdre le fil…Le Fil…
J’adore, comme vous avez pu le constater, mais il reste tout de même des points que j’apprécie toutefois un peu moins. Comme cela a été mentionné dans les commentaires précédents, le rythme est lent, alourdi par de multiples descriptions, de mises en contexte socio-politiques, géographiques, idéologiques que je trouve un tantinet superflues dans certains cas; les nombreux débats et détails politiques, linguistique, religieux et sociaux, les quelques monologues et dialogues intérieurs et extérieurs qui traînent en longueur me déroutent parfois, non pas parce que je ne comprends pas où elle veut en venir, mais bien parce que j’ai déjà saisi l’essentiel, fais les liens, et que j’ai un surplus d’informations qui me font momentanément décrocher. C’est une écriture bien ciselée, généreuse, colorée mais par moment très cérébrale; on aimerait tomber dans l’action plus souvent. Enfin, moi, qui aime dévorer les livres à une vitesse vertigineuse, je m’enlise quelquefois entre les paragraphes…Mais je constate que j’apprécie le plus ce que j’apprécie le moins! C’est ce qui fait le charme de cette oeuvre; comme une drogue qui nous attire, nous rend dépendant, qu’on trouve insupportable mais dont on ne veut absolument pas se passer, ni trouver de remplacement!
Bref, une merveilleuse brique à dévorer en plusieurs repas, nutritive, savoureuse, piquante, facilement digestible mais tout de même bourrative!
Plongez-y!