Prix Hugo 2006 : Les nouvelles

Illustration: Prix Hugo 2006Hé oui, nous y voici. La date limite du vote pour les Prix Hugo 2006 (à être remis à Anaheim durant L.A. Con IV du 23 au 27 août prochain) est pratiquement arrivée, et avec elle vient le moment durant lequel on s’interroge sur les œuvres en nomination. Pour l’instant, examinons les trois catégories de nouvelles pour voir ce qui se cote bien. Cette année, les 15 nouvelles en nomination ont toutes été mises en ligne, et ce sera à vous d’aller lire ce qui vous intéresse.

Mais avant d’aller plus loin, un jugement global et une recommandation.

Généralement parlant, j’ai été assez déçu par la qualité des œuvres en nomination. Les goûts varient et ne se défendent pas, bien sûr, mais il aurait été préférable d’avoir à voter sur les meilleures histoires de l’année, et non pas sur une sélection des auteurs que les fans tendent à nominer année après année. (Refrain connu!)

Couverture: Years Best SF 11, Ed. Hartwell et CramerL’excuse traditionnelle « Peut-être que 2005 était une mauvaise année? » ne tiens même pas en présence d’une alternative supérieure. Si vous voulez un coup d’œil sur une meilleure sélection de nouvelles de SF parues en 2005, vous n’avez qu’à vous procurer le Year’s Best SF 11 de Hartwell et Cramer, qui réussit à réunir pas mal plus de qualité en moins de 500 pages. Je suis désolé que les nominateurs aux Hugos n’aient pas jugé digne de choisir des œuvres telles «Second Person, Present Tense» (Daryl Gregory), «Beyond the Aquila Rift» (Alastair Reynolds), «Mason’s Rats» (Neal Asher) ou n’importe laquelle des short-shorts originalement publiées dans la revue Nature. En comparaison, les nouvelles en nomination pour les Hugos font bien piètre figure, surtout lorsqu’elles sont contaminées par quelques choix décidément inacceptables!

Mais bon. Pour reprendre les paroles du grand philosophe Rumsfeld, on vote sur les nominés que l’on a, pas les nominés que l’on veut…

Best Novella (17,500-39,999 mots)

  • « Burn » (James Patrick Kelly)
  • « Magic for Beginners » (Kelly Link)
  • « The Little Goddess » (Ian McDonald)
  • « Identify Theft (Robert J. Sawyer)
  • « Inside Job » (Connie Willis)

Disons-le tout de suite: Le meilleur texte de ce groupe, la pièce d’écriture la plus mémorable de la catégorie est «Magic for Beginners» de Kelly Link. C’est de la fantasy, mais de la fantasy tout à fait unique, mélangeant des drames adolescents avec un réalisme magique tout à fait américain, en conversation à la fois avec les séries télévisées et avec la manière de raconter des histoires. Si le texte a une faiblesse (et j’en doute encore : je pense que Link a tout à fait réussi ce qu’elle voulait faire), c’est que toutes les facettes de la nouvelle ne sont pas nécessairement reliées, et que la fin reste délibérément ouverte: oui, c’est une de ces textes à la frontière de l’Authentique Litérature où les valeurs narratives traditionnelles sont remises en question. Vous vous rappelez sans doute mon insistance à ce que les Hugos soient remis à des histoires de science-fiction, mais «Magic for Beginners» est le genre de texte à faire vaciller temporairement cette conviction. Allez lire ça tout de suite, et n’abandonnez pas en mi-chemin.

Pour le reste, je ne me sens pas particulièrement coupable d’écarter «Burn» sans hésitation. Malgré la présence de deux ou trois assonances plaisantes dans le texte, le tout m’a paru assez long et laborieux, faible en densité d’idées et généralement sur-écrit pour le contenu.

Ce qui m’agace des trois œuvres restantes, c’est qu’elles sont pratiquement des pièces prototypes pour montrer les spécialités des trois auteurs en question. Si vous avez lu Passage, Mindscan ou River of Gods, c’est le déjà-vu qui vous attend à la lecture des novellas en nomination pour Willis, Sawyer et McDonald. Rien de bien neuf!

Connie Willis est connue pour des textes humoristiques, sympathiques, à la limite de la romance et de la nostalgie et «Inside Job» est exactement cela. Hélas, la prémisse dépend d’une contradiction énorme et Willis ne réussit jamais à se défaire de ce boulet même en reconnaissant sa présence dans le texte. Plaisant à lire, mais un peu fluff.

De son côté, Robert J. Sawyer a fait sa marque par de la prose utilitaire et un propos oscillant entre la SF et le mystère criminel. «Identity Theft» recycle une partie des idées de Mindscan pour en faire un pastiche de polar sur Mars. C’est assez plaisant, en fait : l’écriture de Sawyer est appropriée à ce genre de narration, et certains de ces tics sont beaucoup moins évident en ce contexte. En revanche, ce n’est pas exactement imprévisible. Du mieux-que-la-moyenne pour Sawyer, mais comparé aux autres nominés… hmm.

Finalement, Ian McDonald recycle explicitement l’univers de River of Gods pour «The Little Goddess», une novella décrivant comment un peu de nouvelle technologie et de vieille psychose peut concrétiser certaines croyances religieuses. C’est narré du point de vue d’une sociopathe. Le résultat est certainement supérieur à plusieurs autres œuvres en nomination, mais cela reste quand même du réchauffé. Probablement mon choix final, mais pas un qui me laisse complètement satisfait.

Best Novelette (7,500-17,499 mots)

  • « The Calorie Man » (Paolo Bacigalupi)
  • « Two Hearts » (Peter S. Beagle)
  • « TelePresence » (Michael A. Burstein)
  • « I, Robot » (Cory Doctorow)
  • « The King of Where-I-Go » (Howard Waldrop)

Une autre catégorie imparfaite, surtout un mélange d’indifférence et d’ambitions manquées.

Je n’ai pas grand-chose à dire au sujet de «Two Hearts», un texte de fantasy tout à fait générique. J’en ai fait la lecture en deux moitiés séparées par plusieurs jours: J’avais tout simplement oublié que je ne l’avais pas terminé.

En revanche, je n’ai que des choses déplaisantes à dire au sujet de «TelePresence». Un texte au sujet de meurtres en réalité virtuelle, ça pue 1990 et ça se lit exactement comme tel: C’est vieux, c’est usé à la corde et le style steak-et-patates de Burstein n’est pas suffisant pour en faire quelque chose de mieux. Je comprendrais s’il s’agissait d’un vieux texte, mais pas en 2005. (C’est, une suite à une nouvelle du début des années 1990 –mais ça n’excuse rien!)

Prochain : «The King of Where-I-Go», une de ces histoires de SF nostalgique, où l’Amérique des années 50 est décrite avec une accumulation de détails. Ici, un narrateur connaît quelques expériences paranormales alors que sa sœur est étudiée par une agence du gouvernement américain. Plaisant à lire, mais mince et somme toute déjà-vu. Seule la qualité de l’atmosphère en fait quelque chose d’intéressant.

«I, Robot» est similaire : les idées sont simples, tout a été vu ailleurs, mais Doctorow a au moins de mérite de nous entraîner à Toronto (et brièvement à Ottawa, mais sans détails) avec un style un peu plus vivant que d’habitude. La trame de la nouvelle est un riff sur les thèmes chers à Doctorow, avec des robots à source ouverte et une Amérique du Nord dépassée par ses compétiteurs. Je ne suis pas particulièrement déçu, mais pas trop impressionné non plus. Peut-être l’histoire la plus solide de la catégorie, pour des valeurs ordinaires de solide.

Si je garde «The Calorie Man» pour la fin, c’est que la nouvelle exemplifie deux tendances miroir de la SF contemporaine: une qui me réjouit et une autre qui me désole. Celle qui me désole, c’est le style foisonnant qui complique et camoufle ce qui est en fait une trame narrative assez simple. Le résultat est plus long, plus sinueux et moins dynamique que ce que l’on pourrait espérer. En revanche, le cœur de l’auteur est à la bonne place, et la nouvelle aborde des enjeux de contrôle des population via ce qu’elles ont besoin pour vivre et ce nourrir. Contrôlez les calories, et vous contrôlez les énergies… Le thème sort un peu la SF de ses carcans habituels et la nouvelle ne peut être confondue avec la SF d’une autre génération. J’aurais préféré un style plus direct, mais le reste du texte n’est pas mal.

Best Short Story (sous 7,499 mots)

  • « Seventy-Five Years » (Michael A. Burstein)
  • « The Clockwork Atom Bomb » (Dominic Green)
  • « Singing My Sister Down » (Margo Lanagan)
  • « Tk’tk’tk » (David D. Levine)
  • « Down Memory Lane » (Mike Resnick)

Ici, au moins, mon oeuvre préférée est claire… surtout parce que le reste des nominés ont des déficiences particulièrement irritantes.

La plupart des critiques qui ont examinés les œuvres en nomination pour les Hugos 2006 ont tendance à dire que «Singing My Sister Down» est la grande favorite pour remporter le prix. Peut-être, mais sans mon vote : J’ai trouvé cette histoire de sacrifice rituel sans distinction.

En revanche, «Down Memory Lane» a la distinction de récolter mon vote comme la nouvelle qui m’a le plus irrité. L’idée de base est simple : un homme choisit de contracter la maladie d’Alzheimer pour tenir compagnie à son épouse qui dépérit. Mon dédain pour la nouvelle ne vient pas seulement du fait que c’est l’énième histoire sur ce thème depuis une décennie (et ça c’est en ne comptant que celles qui ont été nominées aux Prix Hugo), mais aussi qu’il s’agit d’une pièce manipulatrice et (il me semble) profondément insultante devant la réalité de cette affliction. De plus, le protagoniste (un non intellectuel avoué) ne semble pas avoir grand-chose à perdre par sa décision, ce qui a tendance à diminuer l’impact du drame. M’enfin; vous aurez compris que la nouvelle a touché une corde sensible, et pas de la bonne manière.

«Tk’tk’tk» a également réussi à me taper sur les nerfs, mais pas avant la toute fin. La nouvelle décrit les difficultés à faire des affaires en culture extraterrestre. Pas mal, sauf que la conclusion présente un protagoniste qui décide abruptement d’abandonner sa victoire chaudement disputée, un revirement à la fois facile et décevant qui ne donne pas à la nouvelle la profondeur littéraire que l’auteur espérait peut-être. Si jamais «Tk’tk’tk» vous tombe sous la main, déchirez la dernière page pour une meilleure expérience de lecture.

Ironiquement, ce sont peut-être seulement les trois ou quatre premières pages de «Seventy Five Years» qui valent la peine d’être lues. L’histoire est carrément écrite à l’Asimov, avec un style en gros traits de crayon et un minimum de raffinements artistiques. C’est une histoire qui présente une question, puis une réponse : Pourquoi le sénateur veut-il empêcher la divulgation du recensement de 2004? Hélas, la réponse est évidente et son énonciation se fait sans grâce. Burstein a une très mauvaise réputation au chez les critiques littéraires: parfois je l’imagine comme personifiant le paroxysme dangereux de mes préférences pour un style plus direct.

Ceci nous amène à «The Clockwork Atom Bomb» (Adobe Acrobat), sans aucun doute ma nouvelle de SF favorite des œuvres en nomination cette année. Malgré un départ un peu chancelant, la nouvelle devient fascinante à mi-chemin, et continue d’étonner jusqu’à la toute fin, devenant sans cesse plus intéressante et plus sympathique. Sans rien gâcher, il s’agit d’un bon vieux thriller geo-scientifique au sujet de la course aux armements au tiers monde. Le tout enveloppé de délicieuse science-fiction. Action, idées, horreur, humour et une ouverture au reste du monde; voila tout ce que je recherche en SF d’aujourd’hui. Pour reprendre une expression consacrée, This is the good stuff. Votre opinion sera sans doute différente si vous n’être pas un geek de hard-SF.

Ailleurs sur le web :

Il y a beaucoup, beaucoup d’autres évaluations critiques des nominés. J’en retiens plus particulièrement deux :

  • Nicholas Whyte, comme d’habitude, discute de tous les œuvres en nomination avec grâce et humour, en plus d’offrir une tonne métrique de liens à d’autres critiques –dont un à moi, et un autre à Alexandre Lemieux. Si vous ne lisez qu’un autre survol des Hugos 2005, c’est celui-là.
  • Abigail Nussbaum parle avec ferveur des oeuvre en nomination en trois billets. Ses appréciations parfois acerbes sont parfois aux antipodes des miennes, et elles valent amplement le détour.

Prochain billet (d’une série de trois): Les catégories non-fiction.

2 Commentaires

  1. Ça vaut la peine de mentionner que le recueil de nouvelles précédent de Kelly Link, Stranger Things Happen, peut être téléchargé en entier. Pour le peu que j’en aie lu jusqu’ici, elle me semble être une auteure qui n’hésite pas à expérimenter avec le style et la structure de ses histoires.

  2. J’ai lu A Clockwork Atom Bomb de Dominic Green après avoir lu l’éloge que tu en fais ici et je suis tout à fait d’accord avec toi; c’est une excellente nouvelle de science-fiction. L’idée est très intéressante et originale. La façon dont le lecteur en apprend un peu plus à chaque page est très bien réalisée. La mise en page était un peu étrange sur l’écran de mon agenda électronique, mais pas assez pour m’empêcher de terminer la lecture. Merci pour le lien vers le PDF.

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