Lady in the Water

Lady in the WaterOui, je sais, il a beaucoup été question de cinéma ces derniers jours sur Fractale framboise. Le filon ne risque pas de se tarir avec ce billet! Cependant, soulignons que Lady in the Water est un film particulier, comme le sont tous ceux de M. Night Shyamalan. Deux précisions: un, son nom se prononce shâ-ma-lân; deux, ne confondez pas Lady in the Water et Lady of the Lake malgré la ressemblance. La masse aquatique dont il est question ici se résume à une piscine creusée dans la cour d’un immeuble à logements de Philadelphie.

L’immeuble est entretenu par Cleveland Heep, un concierge bègue au passé secret. Une nuit, il découvre une nymphe — une Narf — dénommée Story qui s’ébat dans l’eau. Celle-ci cherche un auteur très important à qui elle doit révéler son avenir. Pour compliquer les choses, une créature végétale et dentue rôde dans les parages et l’empêche de retourner chez elle. Cleveland mène une enquête discrète parmi les locataires pour découvrir l’identité de l’auteur. En même temps, il multiplie les tentatives auprès d’une Asiatique acariâtre et de sa fille délurée pour en apprendre plus au sujet de la mission des Narfs.

D’après ce qu’on peut lire, à l’origine Shyamalan aurait créé cette fable pour ses enfants. Ça ne change rien au fait que le film qu’il en a tiré s’adresse aux adultes, sans verser dans la facilité ou la mièvrerie. En soi, c’est déjà un exploit! Comme il s’agit d’un conte, et non d’un film de fantasy tout court, il introduit des personnages hautement colorés, voire caricaturaux. Il se permet aussi de tourner les coins ronds en escamotant des explications encombrantes. Mais du moment que le spectateur accepte ces termes, l’histoire coule toute seule.

Fable ou non, Lady in the Water est du pur Shyamalan, déjà à cause de la construction du récit. Non, le spectateur n’a pas droit à un autre de ces fameux punch: la fin est même prévisible. Par contre, nous retrouvons cette quasi-obsession du scénariste de présenter discrètement les pièces d’un gigantesque puzzle qui finiront par s’assembler dans la conclusion.

Les locataires de l’immeuble sont savoureux, du critique de cinéma étroit d’esprit au type qui ne muscle qu’un seul côté de son corps. Ces gens sont ordinaires, mais cultivent un brin d’excentricité à leur façon. Aucun n’est ennuyant, en grande partie à cause des dialogues impayables dont Shyamalan a le tour. Vous pouvez ne pas être d’accord, mais je crois qu’il y a des parallèles à établir entre ce film et les récits de Neil Gaiman.

Les prises de vues sont originales et un peu déroutantes. Je constate que dans plus d’un cas, une scène ordinaire sera filmée comme une scène d’horreur. Par exemple, s’il y a un miroir ou une vitre, on s’attend à ce qu’une chose horrible s’y reflète à l’insu du protagoniste qui regarde ailleurs. Pourtant, il ne se passe rien. Et il y a les inévitables scènes où, lors d’un échange, l’un des personnages n’apparaît pas du tout à l’écran, comme si on nous cachait quelque chose. D’autres choix d’angles sont carrément inhabituels. Il paraît que Shyamalan intègre dans son visuel une symbolique des couleurs où le rouge est associé au mal (deux ou trois scènes soulignent effectivement cette combinaison). Dans ce cas-ci, pourtant, c’est surtout le bleu aquatique qui affronte le vert végétal.

Lady in the Water détonne complètement des films d’été habituels. Les développements sont très lents, les gens parlent beaucoup, et l’on note une absence totale de protagonistes courant plus vite qu’une explosion. Il ne faudra donc pas s’étonner des opinions partagées des critiques. Certains le comparent à une sorte de film indépendant. D’autres (âge mental: douze ans) résument l’expérience par l’expression consacrée: Worst. Movie. Ever. Je pense, moi, que Lady in the Water est un petit bijou de narration qui fait carburer le sense of wonder de façon rafraîchissante en nous sortant des effets spéciaux mur à mur.

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5 commentaires

  1. Joel Champetier

    J’ai pas vu le film, mais je vais y aller car je suis un quasi inconditionnel de Shyamalan, dans le sens que même un film plus faible comme _The Village_ me rassure sur la possibilité pour un cinéaste à la vision originale et personnelle de s’inscrire dans le « système » hollywoodien.

    Je trouve intéressant, et encourageant quelque part, de constater que chacun de ses films aurait parfaitement pu être réalisé au Québec avec un budget de 3-4 millions. Son oeuvre nous a beaucoup inspiré Daniel Roby et moi pendant nos démarches pour réaliser _La Peau blanche_.

  2. Pascale Raud

    Je suis une inconditionnelle de Shyamalan. Je ne m’attendais à rien en allant le voir, car il arrive à répéter ses thèmes sans se répéter. Et surtout je ne voulais rien savoir avant de le voir (les critiques en disent souvent trop, pas vrai?).

    Si les critiques de Lady in the water sont si différentes, c’est parce qu’il faut voir ses films d’une façon différente de beaucoup d’autres films : ce ne sont pas les événements qui ont de l’importance, mais l’interprétation de ces événements.

    Les films ne Shyamalan me font penser à des fables (comme les fables anciennes) ou à des nouvelles (qui sont en soi des fables) dans lesquelles les éléments s’imbriquent entre eux pour former un tout. Dans Lady in the water, les personnages n’ont d’importance que parce qu’ils sont ensemble : c’est comme une révélation de ce qu’ils sont. C’est aussi une façon de nous rappeler que tout est une question de point de vue, et pas seulement lorsque nous sommes des enfants.

    En plus, j’ai beaucoup aimé que Night joue réellement dans son film, au lieu de n’être qu’une apparition : cela donne un charisme supplémentaire au personnage. Je trouve qu’il a une « gueule » comme peu d’acteurs en ont une (ok, j’aime beaucoup les indiens, c’est pas objectif, mais bon…).

    Que le scénariste/réalisateur soit un des personnages-clés de l’histoire ramène au rôle du créateur/écrivain : jusqu’où s’étend son pouvoir?

    Lady in the water est un conte, certes, mais n’oublions pas que les contes et les fables sont à l’origine pour les grands, et pas pour les enfants. Dernier commentaire cynique : peut-être que ceux qui détestent le film ont dormi ou sont allés se chercher du pop-corn et ont raté des images… Oh, que c’est méchant…

  3. Ce qui me scie, c’est que le projet devait être tourné par Disney à l’origine, mais que Shyamalan s’est fait sacquer sous prétexte que son scénario était trop compliqué, qu’il présentait un personnage bègue et trop de néologismes. Je me demande s’il s’agit de la même bande de débiles déclarés qui se sont plaints que le jeu de Johnny Depp allait gâcher Pirates of the Caribbean.

  4. Joel Champetier

    Si le film ne fait pas d’argent, les décideurs de Disney qui ont refusé le projet seront félicités pour leur clairvoyance, peu importe les qualités artistiques du film. Ceci dit, il n’a pas eu une mauvaise première semaine, et comme je suppose qu’il n’a pas coûté 100 millions…

  5. Joel Champetier

    PS: L’affiche, en tout cas, est une des plus belles que nous ait offert Hollywood depuis un bout de temps.

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