Fantasia 2006: The Call of Cthulhu et Monarch of the Moon
par Éric - vendredi, 28 juillet 2006 - 0:59 (Cinéma, Critiques, SF&F autre)
Intro et liste de mes critiques de Fantasia 2006
À Fantasia, on trouve du neuf, du vieux, et parfois même du neuf qui se fait passer pour du vieux. C’est ainsi que j’ai pu voir, en programme double, un film muet lovecraftien et un feuilleton d’aventure à la Flash Gordon.
Le premier, The Call of Cthulhu, se veut une adaptation fidèle d’une longue nouvelle de H.P. Lovecraft. Je ne m’en cache pas, je suis un fan: j’ai lu presque toute l’oeuvre de cet auteur, visité sa ville natale, et vu bon nombre de films inspirés de ses écrits. En quoi celui-ci se distingue-t-il des autres? Il a été produit par la H.P. Lovecraft Historical Society, un groupe qui se voue depuis longtemps à recréer l’univers de Lovecraft par le jeu, la musique et la facétie.
Dans “The Call of Cthulhu”, la nouvelle, un homme classe les papiers de son défunt grand-oncle et y découvre les échos d’une menace qui transcende la réalité telle que nous voulons bien l’accepter. Rêves récurrents, rituels païens, découvertes affreuses en haute mer, témoignages recueillis de par le globe, tout pointe vers une manifestation surnaturelle d’une ampleur effarante.
La HPLHS a choisi de faire de cette histoire un film muet comme on en voyait dans les années 1920, à l’époque où la nouvelle a été publiée. Le générique du début fait très authentique, de l’image noir et blanc légèrement parasitée au choix de polices de caractères. La trame sonore orchestrale, composée sur mesure, complète l’illusion.
La première scène donne bien le ton: un patient dans un asile s’affaire à compléter un casse-tête de la Nuit étoilée de Van Gogh. Le coup de l’asile est un peu facile, mais le casse-tête est une belle illustration d’un motif cher à Lovecraft: le protagoniste assemblant un à un les morceaux d’un cosmos troublant. Le spectateur aussi doit assembler les morceaux puisque le film suit fidèlement l’approche fragmentée de la nouvelle. Pas de raccourcis ici, de personnages fusionnés ou renommés: on retrouve chaque nom, et même jusqu’aux titres des segments de la nouvelle, reproduits ici sur les étiquettes des dossiers que consulte le protagoniste. Ce dernier se contente d’abord de lire les papiers de son grand-oncle, mais vient à y ajouter ses propres notes à mesure que l’obsession le gagne. C’est là un autre thème bien rendu, celui des documents, qu’il s’agisse d’articles de journaux, d’esquisses, de témoignages transcrits, de calendriers annotés… jusqu’à ce que des livres géants s’immiscent dans la géométrie tordue des rêves du protagoniste, une belle touche originale. Le scénario de Sean Branney et la réalisation d’Andrew Leman témoignent d’un amour évident pour le matériel en cause.
Peut-être aurez-vous anticipé la question: peut-on faire une adaptation trop fidèle? Le récit original comporte beaucoup de lecture, de discussions, de gens qui en écoutent d’autres. Le film permet de vivre directement les événements rapportés dans ces narrations, mais il n’en reste pas moins que le protagoniste a un rôle très passif dans tout ça. Comme les divers récits qu’il recueille ont très peu de personnages en commun, le spectateur ne trouve personne qui puisse lui servir d’attache émotionnelle.
Pour quelqu’un qui n’est pas un fan, le film pourrait donc paraître un peu lent et tranquille… mais pas trop long, puisqu’il ne fait que 47 minutes et qu’on y trouve quelques bonnes touches sinistres. Le rituel “vaudou” est bien rendu, avec un soupçon de gore peut-être anachronique, mais pas déplacé. Les costumes, décors et accessoires sont très réussis, notamment les statuettes représentant, dans des styles différents, une même horreur[1]… sans parler de la déroutante R’lyeh, convaincante considérant les moyens limités des cinéastes. Ceux-ci relèvent ici le défi d’une double re-création, en reproduisant avec succès non seulement une époque, mais la manière dont cette époque était représentée au cinéma: avec des maquillages légèrement exagérés et des effets spéciaux rudimentaires. Le jeu des acteurs est approprié, et Matt Foyer en particulier rend bien le trouble croissant qui habite le protagoniste.
Et qu’en est-il de Cthulhu lui-même? Il est imposant à souhait, son apparence étant révélée petit à petit pour mieux ménager les effets. Les techniques utilisées cadrent bien avec l’esthétique du film. Par contre, son sort n’est pas tout à fait clair, un défaut de la nouvelle qui se trouve amplifié dans le film.
The Call of Cthulhu reste une splendide adaptation qui rejoint Out of Mind au sommet de ma liste de films lovecraftiens.
Le film suivant souffrait un peu de la comparaison. Monarch of the Moon est un feuilleton d’aventure intentionnellement loufoque qui se complaît dans ce que le genre a de ridicule. On y suit les exploits d’un super-héros nommé Yellow Jacket durant la deuxième guerre mondiale. Fruit d’expériences médicales nazies (il faut l’entendre raconter ça à un jeune scout horrifié), il combat les forces de l’Axe sans se douter qu’ils sont à la solde d’une civilisation lunaire. Il est aidé en cela par une poignée de stéréotypes: un scientifique fumant la pipe, un pilote ivrogne, une secrétaire idiote, et j’en passe.
Contrairement au feuilleton typique, celui-ci est en couleurs. Outre ce détail, Monarch of the Moon suit les conventions du genre, à commencer par la structure épisodique: on voit éclater le vaisseau du héros à la fin d’un chapitre, et le chapitre suivant débute en nous montrant comment le héros, en fait, s’était échappé juste avant l’explosion. Les effets spéciaux sont risibles à souhait, en particulier le monstre du temple qui s’avère être un hamster géant. Yellow Jacket porte un jetpack qui lui permet de voler à grands renforts de fumée noire, mais son réel pouvoir est de contrôler les guêpes. On voit donc plusieurs ennemis assaillis par des nuages de points noirs…
Yellow Jacket est joué par Blane Wheatley, qui y met le machisme nécessaire[2]. Il est souvent accompagné par Benny (Brent Moss), un scout avide d’aventures, mémorable de par son mélange de naïveté juvénile, d’ardeur para-militaire et de bravoure précoce. Tous deux se trouvent confrontés encore et encore à la mystérieuse Dragonfly, une sorte de geisha venimeuse. Kimberly Page joue cette incarnation du péril jaune avec une froideur menaçante. C’est un bon personnage; on ne peut pas en dire autant de Sally (Monica Himmelheber), la secrétaire sus-mentionnée qui ne sert qu’à faire du café, paniquer et se prendre des débris par la tête. Heureusement, Himmelheber se voit confier plus loin un autre rôle plus substantiel et s’en acquitte fort bien.
De chapitre en chapitre, on couvre du terrain: on plonge en sous-marin, on jette un coup d’oeil au Japon, on explore une pyramide sud-américaine, on combat des robots et on marche sur la Lune (où des femmes vêtues de voiles argentées font des numéros de danse). Les scénaristes, Chris Patton et Richard Lowry (aussi réalisateur), n’hésitent pas à empiler cliché sur cliché et à rire autant des conventions du feuilleton que de la culture de l’époque. Monarch of the Moon manque de subtilité, mais contient assez de bonnes trouvailles pour amuser jusqu’à la fin.
[2] Coïncidence intéressante, Wheatley a joué dans The Unnamable, une adaptation lovecraftienne de piètre qualité, à en juger par les critiques. Il a aussi trois degrés de séparation avec Kevin Bacon, et il a des airs de famille avec Bill Paxton, ce qui ne nuit pas à sa crédibilité en tant que héros.

#1 Laurine (28 juillet 2006 - 6:31)
Hum! De belles sculptures à un prix… horrifiant!
Cela dit, Davey Jones pourrait fort bien être un héritier de Cthulhu.