Fractale Framboise

Christian

American Backlash, Michael Adams

par Christian - samedi, 24 juin 2006 - 20:48 (Critiques, Société)

Couverture: American Backlash, Michael AdamsParlons donc des Américains, ces grands incompris.

Avec American Backlash, l’auteur canadien Michael Adams se donne le mandat de sonder la société américaine. Il en a l’habitude: après tout, il est président de la firme Environics, et l’auteur de plusieurs livres de sociologie populaire. Son ouvrage précédent, Fire and Ice: The United States, Canada and the Myth of Convergent Values (2003), avait tenté d’expliquer les différences fondamentales entre le Canada et les États-Unis. Cette fois-ci, Adams s’intéresse carrément à la seule nation américaine: Pourquoi les États-Unis agissent-ils de la sorte? Est-ce qu’il y a véritablement une guerre des cultures entre libéraux et conservateurs? Les stéréotypes régionaux sont-ils basés sur de véritables différences? Comment peut-on vraiment distinguer un Démocrate d’un Républicain?

La méthode d’Adams est simple —si on a accès à une firme de sondage. À chaque quatre ans, Environics sonde des milliers de foyers nord-américains à l’aide d’une série de questions simples (“Vrai ou faux: Il est acceptable d’utiliser la force physique pour obtenir quelque chose que l’on veut vraiment.”), regroupe les réponses selon certains critères démographiques et examine si certains courants d’opinion sont communs à certains groupes (par affiliation politique, traits démographiques, localisation géographique, etc.) Les résultats sont souvent fascinants: Tel que décrit dans Fire and Ice, des clivages nets sont apparus entre le Canada et les États-Unis sur certains enjeux (En 1992, seulement 26% des Canadiens étaient d’accord avec l’énoncé “le père de la famille soit être le maître de sa propre maison” alors que 42% des Américains étaient d’accord) et l’écart devient de plus en plus important avec le temps (en 2006, 18% des Canadiens étaient d’accord avec l’énoncé, comparé à 52% des Américains).

Mais disons le tout de suite: Les nombreux amateurs de Fire and Ice seront déçus par ce nouvel ouvrage. La méthodologie du tome précédent est longuement répétée et les comparaisons Canada/USA sont pratiquement inexistantes. À guère plus de 230 pages (dont 55 consacrées à la méthodologie, les notes, les sources et l’index), American Backlash se lit vite et se borne à quelques conclusions. Mélange d’analyse sociologique fondée sur des chiffres mais enveloppée de références pop-culturelles, c’est un ouvrage satisfaisant pour les observateurs de la scène américaine, mais tout de même un peu mince. On notera qu’American Backlash est un livre par et pour Canadiens: au moment de poster ce billet, le livre n’a pas (encore?) trouvé d’éditeur américain…

Ceci dit, il y a deux ou trois conclusions dignes d’intérêt.

Généralement parlant, les Américains sont devenus plus individualistes et plus enclins à délaisser les valeurs communautaires. De plus, ils privilégient ce qui va assurer leur survie et non pas leur satisfaction spirituelle ou morale. (En 2004, 23% des Américains sondés étaient d’accord avec l’énoncé “Il est acceptable d’utiliser la force physique pour obtenir quelque chose que l’on veut vraiment. Ce qui est important, c’est d’obtenir ce que l’on veut.”) Malgré un détour prévisible vers l’autoritarisme entre 2000 et 2004, la trajectoire de l’Américain typique depuis 1992 est claire: Hédonisme, nihilisme, recherche du risque, acceptation de la violence, surconsommation et darwinisme social sont au goût du jour.

Mais pas pour tout le monde. Adams en vient à regarder ses chiffres et suggérer que la véritable guerre culturelle se déroule non pas entre Républicains et Démocrates, mais entre ceux qui sont engagés civiquement et ceux qui ne le sont pas. Les valeurs des répondants qui votent à chaque élection tendent à être cohésives, peu importe leur affiliation politique: Les électeurs ont un certain respect pour l’autorité, recherchent un épanouissement moral, dédaignent la violence, se soucient de l’environnement, sont assez religieux et prennent soin de leur santé. Démocrates et Républicains parlent des langages différents et ont des méthodes différentes d’aborder les questions (voir plus bas), mais ils tiennent généralement aux même choses. C’est le 40% des Américains qui ne votent pas (et qui à eux seuls constituent un bloc plus important que les 30% de Républicains ou de Démocrates restants) qui constitue le stéréotype de l’Ugly American: Pour eux, la vie n’est que lutte pour sa survie. Peu importe la communauté, la satisfaction morale, les valeurs traditionnelles ou bien l’héritage laissé aux générations futures s’ils peuvent faire parader leurs possessions et s’assurer d’être numéro un. (Et moi qui pensais que le gangsta rap n’était qu’un phénomène isolé…)

Ce qui est intéressant avec cette hypothèse, c’est qu’elle suggère que les Démocrates et les Républicains attaquent régulièrement ce troisième groupe en le désignant par le mauvais nom. Les Républicains se plaignent du manque de morale “libéral” alors que les Démocrates se battent contre l’insensibilité sociale “conservatrice”, mais c’est souvent aux non-électeurs que les porte-flambeaux à la Coulter, O’Reilley et Moore en veulent vraiment.

Ce qui n’aide pas à la fausse polarisation de l’électorat américain, c’est que démocrates et conservateurs ne parlent pas toujours le même langage. Adams trouve la formulation mémorable “liberals have issues while conservatives have values” (“les libéraux ont des problèmes alors que les conservateurs ont des valeurs”, P. 156) pour résumer ce qu’il constate avec ses chiffres. Les conservateurs sont reconnaissables grâce aux valeurs qu’ils considèrent importantes: la famille, la patrie, la religion, la politesse, les affaires. Les libéraux, eux, ont tendance à s’identifier à des enjeux sociaux: Ils sont pour les programmes sociaux et l’universalité des soins médicaux; pour l’avortement; contre les armes; contre la privatisation des services gouvernementaux; contre les coupures de taxes à tout prix. Bref, conservateurs et libéraux américains (peut-être canadiens?) ne sont pas autant opposés qu’orthogonaux, ce qui suggère à nouveau une façon différente d’analyser la machine sociale américaine.

La troisième grande constatation que je retiens d’Americain Backlash, c’est la démonstration de la segmentation régionale américaine. Si on est habitué à certains stéréotypes régionaux (le cow-boy texan, la californienne nouvel âge, l’intello bostonien, la midwesterner placide, etc.), Adams trouve de réelles différences entre les régions. Au-delà de la simple différenciation Blue States/Red States, Adams dresse une carte plus complexe, mais une qui met encore “New England” (pratiquement une province canadienne honoraire) aux antipodes de “Texarkana.”

Le titre du livre est basé partiellement sur l’idée que c’est souvent la troisième entité de la politique américaine, celle de ceux qui ne votent pas, qui agit comme force occulte des changements sociaux aux États-Unis. Comme les problèmes et les excès de cette troisième entité sont toujours externes aux préoccupations des deux partis politiques américains, les changements aux États-Unis prennent souvent la force de réactions plutôt que d’anticipation ou d’évolution organique. Tout comme le New Deal progressif (donnant lieu à l’éclosion de la classe moyenne conservatrice) était une réaction à la dépression et que la révolution culturelle des années 60 était une réaction au moralisme des années 50, le nouveau traditionalisme est (même aujourd’hui) une réaction aux hippies des années 70. On pourrait dire que les États-Unis ont tendance à gérer leur société comme ils abordent leur politique étrangère: Ils désignent un ennemi et déclarerent la guerre.

Hmmm.

  1 commentaire

1 commentaire:    (ajoutez-en un)

  1. Laurine

    #1  Laurine   (25 juin 2006 - 9:39)

    J’ai un peu de mal à adhérer à l’idée d’Adams voulant que Canadiens et États-uniens soient fondamentalement différents (je parle de son bouquin Fire and Ice, on s’entend). Du point de vue d’un étranger, les deux sont impossibles à distinguer, puisque nous adhérons tous au même mode de vie nord-américain. Quant aux valeurs à proprement parler, je me demande à quel point les différences «culturelles» entre Canadiens et États-uniens ne ressemblent pas à celles que l’on détecterait en faisant une étude comparative entre le Vermont et le Texas, disons.

    Je ne pense pas qu’aux États-Unis, les gens soient (proportionnellement) moins préoccupés par la question de l’environnement, par exemple, qu’au Canada. Par contre, je suis prête à admettre que leurs lobbys (pétrole, automobile, entreprises polluantes en tout genre) soient plus puissants, peu importe l’administration en place. Et la complaisance du pouvoir actuel n’arrange évidemment pas les choses.

    Je suis certaine que nos «valeurs» (je hais ce mot) sont très proches, bien plus que ce que les Canadiens souhaitent admettre. Il y a au nord tout ce qu’il y a au sud de la frontière, mais à plus petite échelle. Notre américanisation ne commence pas, comme semble le penser Jacques Attali (qui affirme que «La seule chose qui distingue le Canada des États-Unis est le Québec»), elle a toujours existé.

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